A l’heure où la parole publique contre les immigrés en Tunisie ouvre à tous les débordements, des films à contre-courant tentent l’empathie pour déjouer le mépris et la stigmatisation. Alors que sort en France Promis le ciel d’Erige Sehiri, arrive le dernier film du cinéaste tunisien Mohamed Zran : Mon ami, un film sincère et sensible.
Un plan-séquence toute la durée du film, comme dans La Corde (1948). Hitchcock tournait en pellicule et devait masquer les raccords dans des ombres. Ici, grâce au numérique, le plan-séquence est respecté tout le film, ce qui demanda un mois de répétitions et une équipe de 40 personnes pour ne jamais interrompre la prise de vue. « Je voulais que cela soit ressenti comme une seule phrase », dit Mohamed Zran. Cette fluidité renforce effectivement la concentration sur un duo théâtral dans une ville, la nuit : un vieil homme et un immigré sénégalais. Cette rencontre inopinée est très humaine : le vieux Hassan (Fethi Akkari) est au sol, gravement blessé au genou, délaissé par tous, et Idrissa (Mamadou Diallo) cherche à lui venir en aide.
Idrissa, c’est le gars qui connaît tout le monde dans le quartier, et notamment dans l’auberge des immigrés africains. Il sait y faire mais est fauché. Face à ce vieux qui gît par terre dans ce monde d’indifférence, il se laisse guider par la compassion que lui a transmise sa mère. Il trouve un vélo pour caler le vieux sur la selle et le sortir de la ruelle de la Médina. Mais les taxis ne veulent pas jouer les ambulances et voilà ce duo incertain cheminer plus mal que bien le long d’une artère de tous les dangers dans le Tunis nocturne. Cette progression va ressembler à un chemin de croix : chaque étape est une épreuve, que ce soit des clandestins qui sentent le mauvais plan ou des braqueurs sans vergogne.
Indifférent à la souffrance du vieux, le policier ne fait que demander les papiers de l’immigré, qui vient d’en être dépecé ainsi que de son téléphone. Ils ne peuvent que compter sur eux-mêmes mais Idrissa ne lâche pas. Le voilà à devoir pousser péniblement le vélo où il a installé Hassan qui geint à chaque secousse sur l’avenue qui monte à l’hôpital comme au Golgotha. « Mon ami » devient « mon fils », mais a-t-il seulement un fils, ce vieux dont nous ne saurons rien ?
Il connaît par contre la poésie et déclame des vers d’Abou El Kacem Chebbi, le poète national tunisien (1909-1934), d’une brûlante actualité : « Je bénis les ambitieux / et ceux qui aiment affronter les dangers. / Je maudis ceux qui ne s’adaptent pas / aux aléas du temps / et se contentent de mener une vie morne, / comme les pierres. / Le monde est vivant. / Il aime la vie / et méprise les morts, / aussi fameux qu’ils soient. » Plutôt que de se figer dans la résignation, Idrissa choisit effectivement la solidarité et « la volonté de vivre ». Et lorsque le vieux évoque Victor Hugo, Idrissa le cite avec lui : « Ce que le flot dit aux rivages, / Ce que le vent dit aux vieux monts, / Ce que l’astre dit aux nuages, / C’est le mot ineffable : Aimons ! ».
Ces déclamations contemplatives sont encore plus improbables dans l’effort de la montée que leur duo vélocipède mais peu importe : c’est ce qu’ils trouvent pour communiquer au-delà du simple geste. Car leur échange reste elliptique. Mohamed Zran épure pour aller à l’essentiel, laissant de côté, en dehors de quelques épisodes, le réalisme sociologique qu’il avait pu déployer dans son œuvre culte Essaïda : face à un être en souffrance ne vaut que la solidarité. Si la fin du film nous ramène à la réalité, c’est sans rompre le plan-séquence : que sommes-nous devenus ? Ne pouvions être des humains ?
A la lumière ocre des lampadaires, dans ce film initiatique composé comme un rêve, la caméra mouvante d’Hatem Nechi semble suivre la belle musique de Selim Arjoun pour évoluer autour du duo et déboucher sur le regard d’idrissa comme une question posée, celle de notre propre humanité.
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