En voici comme promis le compte-rendu. L’endroit se trouve malicieusement à l’angle de la rue Lheureux. Le trottoir est constellé des confettis qui ont sans nul doute été jetés la veille au soir.
On rentre par le 53 avenue des Terroirs de France et on est immédiatement immergé dans l'ambiance de la fête foraine. Un dispositif spécial met en valeur une robe qui tourne, portée par une choriste du royaume de Siam dans le spectacle The King and I (Le Roi et Moi) de Richard Rodgers et Oscar Hamerstein, mis en scène par Lee Blakeley au Théâtre du Châtelet en 2014. J'y reviendrai dans la partie de cet article consacrée spécifiquement à l'exposition des costumes de scène.
Comme l'avait fait remarquer avec humour Clémentine Favand, la Directrice Générale qui est aussi la fille du créateur de cet endroit extraordinaire, on n'est peut-être pas la plus grande écurie mais pas loin d'être le plus grand zoo. De fait, trois chevaux de bois saluent notre arrivée.
Le public est venu très nombreux mais le personnel est d'une patience et d'une amabilité formidables. Et puis c'est un bonheur partagé que de voir tous les jeux anciens en action. On ne sait trop où donner de la tête et le programme est bien utile pour se repérer.
Je suis attiré par le billard japonais qui n'a de japonais que le nom. L’invention du billard est d’ailleurs française et remonte à Louis XI. Les plateaux que nous connaissons datent du XIX° et descendent tout droit du jeu de bagatelle, un dérivé du billard au plateau incliné.Celui-ci, vieux d'un siècle, doit son nom au lots attribués aux gagnants : des petits vases et bibelots japonais qu'un forain avait récupérés auprès d'un boutiquier qui ne trouvait pas de repreneur. Il a été popularisé en 1907, lors de l’exposition coloniale qui s’est déroulée au jardin tropical. Vite très populaire, les baraques foraines pouvaient en aligner des rangées de vingt à quarante pour attirer le chaland.Il est muni de dix cavités numérotées entre 20 et 100. Le joueur dispose de 5 boules de bois qu'il doit loger dans les meilleurs emplacements pour marquer le score maximum, à savoir 250, ce qui est hautement difficile, mais pas impossible. C'est un jeu de précision qui exige de la concentration pour repartir … avec un ticket jeu supplémentaire.
Il n'y a rien à gagner avec L'instant astrologique du jeu de la Licorne (1920) qui combine hasard et astrologie en les présentant sous la forme d'un mapping vidéo de quelques minutes. C'est le Verseau qui est présenté, signe de liberté par excellence et que je connais bien puisque c'est le mien, en particulier son travers de "compliquer pour simplifier". Le plateau est magnifique, en bois de Namibie. Et j'enchaine avec des spectacles d'un plus long format et qui sont "le clou" de l'évènement.
Au nombre de dix, mobilisant une trentaine d'artistes, ils sont pour beaucoup participatifs, essentiellement visuels, ne nécessitant pas de traduction, même si une sorte de monsieur Loyal fait patienter le public pendant que les artistes se préparent. Et, chose admirable, ils ont tous commencé à l'heure dite, sans une minute de retard.Commençons par Laure Bontaz dite Laurette de Paname, qui fut danseuse aux Folies Bergère, et qui fait revivre Loïe Fuller, égérie de la Belle Epoque, sur la grande scène du théâtre du merveilleux où elle exécute un extrait de sa célébrissime chorégraphie faite de spirales et de volutes de voiles, après un clin d'oeil aux débuts du cinéma des frères Lumière.
Loïe Fuller, née le 22 janvier 1862 à Hinsdale dans l'Illinois et morte le 2 janvier 1928 à Paris, est une danseuse franco-américaine. Elle inventa la danse serpentine dont elle a eu l’idée en visitant la cathédrale de Paris quand les rayons du soleil, traversant les vitraux, flamboyaient sur son foulard. Elle prolongea ses bras par des baguettes qui, à l’époque étaient en bambou, donc plutôt lourdes (aujourd’hui elles sont télescopiques, en carbone, donc légères), pour manipuler des voiles qu'elle faisait tournoyer … Elle avait un grand talent de metteuse en scène. Hélas ses idées lui furent volées aux Etats-unis mais elle a pu faire une jolie carrière aux Folies Bergère.
En libérant le corps du tutu elle fut à l'avant-garde de la danse moderne. Pionnière à plusieurs titres puisqu'elle utilisa l’électricité en recourant à un grand nombre d'éclairagistes, jusqu'à 17. Je connaissais son histoire parce qu'elle est racontée dans le film La danseuse, qui a fait l’ouverture du festival Paysages de cinéastes en 2016.J'avais vu Laurette de Paname sans sa coiffe, ni la sous-robe blanche. Sa tenue de scène complète est composée de 14 panneaux de 1,40 m de pongé de soie, ce qui signifie une largeur de 24 mètres pour assurer 4 mètres d'envergure et créer des silhouettes dans lesquelles le public est libre d’y voir un papillon, des vagues, une fleur de lys …
Loïe Fuller a fit preuve de courage, devant assumer un jour l'incendie de sa robe, et très vite de graves soucis oculaires en raison de la lumière utilisée. Elle a fini par devoir porter des lunettes. Cette téméraire aurait aimé porter un costume phosphorescent et avait sollicité Marie Curie qui avait refusé de lui donner de l'uranium.Considérant que le costume était la vraie star, l’artiste voulait s’effacer et ne saluait jamais mais Laurette n'avait pas ce frein. Elle fut chaleureusement applaudie.
Changement de salle et de style avec le Dresseur de bulles Slash Bubbles même s'il installe lui aussi un univers poétique, à condition qu'il n'y ait pas de courants d'air importuns.




A la fin il osa un défi encore plus fort, celui de faire entrer une spectatrice dans une bulle géante.
Un numéro aérien est systématiquement programmé. Cette année Nathalie Jeanson a fait sensation avec la spirale aérienne sous le regard médusé du public … et des personnages récupérés du musée Grévin et de plumes des Folies Bergère. Comme je le précisais dans un article récent cette institution doit régulièrement se séparer de mannequins pour pouvoir en accueillir de nouveaux.
Elle évolua sans filet, avec simplement un tapis de sécurité.




Je ne reviendrai pas sur le mapping restituant, entre tradition et modernité, entre réel et virtuel, en sons et lumières, l’ambiance de Venise la Sérénissime quand le carnaval y durait six mois et que j'ai présenté en images dans l'article d'annonce du festival.Place au numéro de Sophie Edelstein, ancienne membre du jury de La France a un incroyable talent durant 8 ans, qui se produit pour la première fois au Festival, avec les Grandes Illusions qu’elle présente dans les Salons Vénitiens, une de ses créations qui associe la magie, la prédiction, et la participation du public.

Elle a un sens aigüe de la scène, et nous bluffa par des apparitions, disparitions, participations surprise avec une musique adéquate avec le sens du spectaculaire qui la caractérise.
La danse Tanoura du derviche tourneur Ibrahim Hassan est devenue un incontournable du festival et reste un moment fort et attendu des habitués. La salle est noire de monde.
Nous apprenons que tanoura est le nom de cette jupe qui pèse quelque 22 kilos. La tradition veut que le danseur la couse lui-même et invente ses propres pas afin que sa chorégraphie soit unique. Il tourne toujours dans le même sens qui se trouve être inverse à celui des aiguilles d'une montre. 
L'approche de l'artiste tient du folklore avec une dimension mystique évidente et la performance physique est de l'ordre de l'exceptionnel. Ibrahim Hassan a choisi de conter la création de l'univers en suivant son propre chemin sur lequel on pourra voir naitre une planète, un enfant, une fleur.
Sur ses deux pieds, parfois un seul, avec quelques sauts, les figures s'enchaînent comme par magie.
Nous sortirons du Théâtre du Merveilleux pour retourner à l'extérieur, Dans ce qu'on appelle le Théâtre de verdure, qui a pris ses allures de guinguette.

Les résineux et le parfum du feu de bois (brûlant de l'intérieur) caressent les narines. La soupe à l’oignon et le vin chaud (à consommer en toute modération) chatouillent les papilles.
L’orgue de barbarie charme nos oreilles. Nos pupilles sont éblouies et la beauté du jardin, tout de blanc vêtu a un effet reposant. C'est à un Festival des cinq sens que nous sommes conviés.
Régulièrement, les membres de la Compagnie Demain on change tout investissent la rue-jardin illuminée et associent les spectateurs à leur monde onirique pour les faire chanter, danser et déambuler. La journée se terminera avec leur impressionnante parade avec des marionnettes géantes (exemplarités ci-dessus) mais j'aurai dû alors quitter cet endroit.
Marchons quelques pas en direction de l'ancienne salle de bal, pourvue non pas de miroirs déformants mais de plusieurs dizaines démultipliant les espaces. Des alcôves permettent de s'y reposer de l'étourdissement.
Le Magic Mirror vient d'Anvers(Belgique) et date de 1925. On a du mal à le croire mais à cette époque il y avait des centaines de ces "tentes à danser" dans cette ville.
Elles arrivaient en camion, étaient entièrement fabriquées en bois, pour être facilement instalables de ville en ville. L'orchestre prenait place et les gens dansaient dans l'atmosphère romantique des lampes à gaz.
C'est dans cette salle que se produisent Philou et Billy, un duo de danseurs de claquettes qui entraineront tout le monde sur la piste pour danser le charleston, la java, ou moins connu, le ska.

Les influences afro-américaines façonnèrent ainsi le style irlandais et réciproquement. Ils équipèrent les semelles de plaques de fer aux talons et aux pointes, ce qui donna le nom de "tap dance", et ce fut un des moyens que trouvèrent les esclaves pour continuer à communiquer entre eux.
Il ne faut pas confondre avec les claquettes de Broadway, davantage axées sur la danse et fréquemment utilisées dans les comédies musicales alors que ceux qui pratiquent les claquettes rythmiques mettent l’accent sur la musicalité et l'improvisation, dans la tradition du jazz et sont autant percussionnistes que danseurs.





Dès son invention, le vélo a été réservé à une élite ou aux aventuriers : c'est un moyen de locomotion de luxe, qui ne se fabrique qu'à la pièce, et qui est très onéreux. L'engouement est rapide : développement de la presse spécialisée dès 1880, première course internationale entre Bordeaux et Paris en 1891 et première épreuve olympique aux JO d'Athènes en 1896. Le grand-bi s'installe sur les manèges où le public découvre la modernité, le vélo, ainsi que la vitesse. Il y a alors plus de vélos sur les foires que sur les routes.

En tenant compte de son année de fabrication, de son temps d'exploitation par les forains et au musée, ainsi que de la circonférence du rail, il a parcouru près de 65 000 km, soit plus d'une fois et demi le tour de la terre et a également transporté... près d'un million de personnes par siège ! Vous pourrez immortaliser votre participation en vous faisant photographier "en action" en passant la tête dans l'emplacement prévu.
Autre manège, peut-être plus classique, les traditionnels chevaux de bois qui demeurent l'emblème de la fête foraine depuis 1850. Il est aussi une mise en scène, un décor où le public s'ennoblit en devenant cavalier.






Libre à vous d'affronter d'autres joueurs à la course des garçons de café
. Inspiré des derbys anglais des années 1930, ce grand jeu créé par la firme anglaise Elton Games remplace les chevaux de la course mécanique par des garçons de café.
J'avais au tout début présenté les billards japonais mais on peut aussi s'initier à la toupie hollandaise, ancêtre du flipper, dont voici un exemplaire.




Tous sont adaptés structurellement au rôle de l'artiste qui le porte sur scène: le tutu rosé du Lac des Cygnes permet à la ballerine de réaliser des arabesques, tandis que la robe verte de la fée d'Obéron (non photographié), de par son décolleté, correspond plus à une chanteuse d'opéra qui a plus de coffre.
La combinaison brune, portée pour le ballet Les Présages, fut dessinée par André Masson, artiste surréaliste du milieu du XX° siècle. Il n'est pas rare de trouver des grands noms du monde artistique parmi les créateurs de costumes de spectacle !





On pourra admirer particulièrementla coiffe pesant plusieurs kilos de Joséphine Baker portée lors de son dernier spectacle à New-York en 1973 (ci-dessous à droite tenant sa panthère en laisse).







A la sortie des Salons vénitiens des coiffes, plus extravagantes les unes que les autres, ornées de plumes et qui ont prolongé les silhouettes de danseuses de music-hall, provenant des Folies Bergère ou du Casino de Paris, réalisées dans les années 1980.


Georges Vicaire a produit des centaines de dessins et de costumes. Il est l'habilleur des plus grands clowns, de cirque mais aussi de cabaret, et tout bon artiste se doit de posséder "son Vicaire" ! Ses costumes sont d'une telle renommée que lorsqu'un clown quitte la piste, son habit reste. Il est transmis à un autre artiste qui a alors la charge de continuer à faire vivre l'œuvre de George Vicaire.
Les clowns ne se produisent d'ailleurs pas que dans les cirques : le costume orné de poissons (troisième à droite) a été réalisé par la Maison Vicaire pour Monsieur Maxime, un clown qui performait sur la scène du célèbre cabaret parisien Madame Arthur dans les années 1950. Le costume de clown blanc du centre est attribué à François Lesage.Etant arrivée tôt le matin afin d'être certaine de pouvoir enchainer les spectacles, je ne suis pas restée jusqu'à la parade avec ses marionnettes géantes. Mais je sais que comme chaque année le Festival du Merveilleux aura transformé pendant 10 jours, les Pavillons de Bercy, en un lieu de spectacles et de fête, pour le plus grand bonheur de ses visiteurs.J'ai vécu de l'intérieur cette ambiance que les visiteurs qualifient de "magique" et "immersive", où chaque détail semble sorti d’un rêve. Les mots "féérique", "étonnant", "authentique" et "envoûtant" reviennent fréquemment dans leurs témoignages, soulignant l’expérience unique offerte par le festival.Plus qu’une simple sortie familiale, il s’agit d’un voyage pour les adultes en quête d’émerveillement. Pensez-y l'an prochain ! Et sachez que d'ici là le musée des arts forains se visite tout au long de l’année sur réservation, à partir du site.
