Quatrième de couverture :
Dans la chambre 308 d’un petit hôpital de province, il y a deux patients. Alphonse, un vieil homme au coeur usé, qui se dit qu’il est bien temps pour lui de mourir. Et Greg, qui émerge d’une chimio qui a failli le tuer. Il paraît que les médecins du grand centre sont les meilleurs ; Greg n’en est pas si sûr.
Beaucoup de monde passe dans cette chambre d’hôpital : une dame du ménage, une toubib argentine, quelques proches, une jeune fille étrange, et aussi ceux que personne ne voit…
Greg en ce début de journée a pris la décision de refuser tout traitement. Est-il possible de faire entendre pareil choix à ceux qui prennent soin de nous ?
J’ai lu ce livre en vue d’une rencontre croisée chez Au Temps Lire le 29 janvier, entre Violaine Bérot et Marie-Hélène Lafon, toutes deux publiées chez Buchet-Chastel. Je ne connaissais pas du tout la romancière Violaine Bérot et je n’ai pas été déçue de ma lecture.
On pourrait presque dire qu’on est dans un huis clos, dans cette chambre 308 où se rencontrent Greg et Alphonse, le premier plus qu’essoré physiquement et humilié mentalement par une semaine de chimiothérapie dans un grand centre oncologique et sauvé dans ce petit hôpital de province, le second qui repose son coeur et son corps fatigués après la énième chute dans sa maison où il vit seul. Greg revit malgré le filet de voix un peu ridicule que lui impose une tumeur à la gorge et décide de refuser les soins : plus de chimio mais une suite de jours le plus heureux possible, entouré des copains et copines jusqu’à la fin inéluctable. Et c’est là que la chambre 308 s’ouvre au monde, avec la jeune toubib argentine qui a pour mission de sauver ses patients (d’eux-mêmes s’il le faut), avec les aides-soignants et infirmières, la femme de ménage, les amis de Greg autorisés à revenir lui rendre visite, la fille d’Alphonse qui n’a pas tous les codes pour parler à son père et la patiente-enfant qui virevolte dans le couloir. Des tranches de vie qui se lient, se relient à celles de Greg et d’Alphonse. Et puis il y a les absents qui tournent autour des deux hommes, entre lesquels se noue une amitié, une confiance spontanée, sans doute liée à la bonhomie, à la finesse d’Alphonse et à la faiblesse de Greg qui dépend désormais des autres. Il y a dans cette chambre une qualité de vie malgré la fragilité des corps, une humanité qui guérit les blessures sans les effacer, qui questionne, qui fait réfléchir, rire ou pester, une douceur qui a étreint mon coeur de lectrice. Humanité, douceur, tendresse, mais aussi réflexion sur des thèmes comme la vieillesse, notre rapport à la mort, le droit de mourir quand on le décide, le système hospitalier et le manque d’effectifs, qui sont sûrement la marque de fabrique de Violaine Bérot. Avec une belle écriture empreinte de simplicité et de poésie.
Lors de la rencontre, Violaine Bérot a dit vouloir parler dans ce roman du rapport que nous avons à la mort. Elle explique écrire énormément pour couper des pages et des pages jusqu’à ce qu’une ligne lui convienne et qu’elle retravaille autour de cette ligne. C’était une rencontre mémorable entre deux romancières qui se connaissent bien et s’apprécient, qui ont lu chacune un extrait d’un roman plus ancien de l’autre et un extrait de leur propre dernier roman et ont ensuite répondu aux questions des libraires. Violaine Bérot est Pyrénéenne, ancienne éleveuse de chèvres, tandis que Marie-Hélène Lafon est façonnée par son Cantal natal et ses vaches. Deux femmes intelligentes, pétillantes et pleines d’humour.
« Il se dit que c’est à ça qu’il peut servir encore, même si tout le monde est persuadé qu’à son âge on ne peut plus servir à rien. Cette jeune fille, il sert à répondre à ses grimaces. À qui pourrait-il expliquer qu’ici il s’est enfin trouvé une utilité, qu’ici son rôle est de faire pouffer de rire une jeune fille malade. Que ça suffit pour donner du sens à une vie qui n’en a plus. »
« Elle sourit toujours à ceux qui la remarquent, à ceux pour qui elle n’est pas transparente. Son métier la rend souvent invisible, elle a intégré cela depuis longtemps. Elle ne sait jamais auprès de qui elle sera transparente ou pas. Pour ce vieil homme alité, comme pour le plus jeune du lit voisin, elle existe. Ils sont rares, ceux qui la voient. Et c’est cela peut-être qui la garde en vie, exister encore dans le regard de certains, malgré tout. »
« Greg est fasciné par la délicatesse de la découpe, bouleversé par cette attention qui est celle d’un père pour son enfant convalescent, alors qu’il se connaissent depuis quelques heures à peine, alors qu’Alphonse disparaîtra de sa vie dès que l’un des deux quittera l’hôpital.
Et c’est cela que Greg veut vivre dorénavant, des instants où l’on est heureux d’être ensemble, où l’on ne se pose pas davantage de questions. Il se jure que dans les six mois à venir, il ne se limitera pas à ses proches, il passera du temps avec les inconnus qui surgiront, comme Alphonse, en travers de sa route. Il a besoin de cette générosité pure.«
« Il reconnait que c’est de la triche de commencer par elle, il sait son rapport très doux à la mort, ils en ont si souvent parlé en dix ans de vie commune, et encore de loin en loin ce thème de la mort revenait entre eux, le choix de mourir, surtout depuis que sa santé à elle avait commencé de décliner, sa mémoire qui lui jouait des tours, ses pertes de repères, d’orientation, et ensuite quand c’est lui qui à son tour est tombé malade, le sujet de la mort a toujours été là. Il sait qu’elle trouve ça évident, partir quand on le décide soi même, ne laisser personne d’autre s’en mêler. Elle l’a décidé pour elle quand son cerveau deviendra trop régulièrement brumeux, quand trouver les mots, les noms lui sera trop difficile. Elle dit aussi que n’avoir jamais eu d’enfants, jamais voulu avoir d’enfants la libère, l’autorisé à pouvoir cesser de vivre à n’importe quel âge, qu’elle apprécie de ne rien devoir à personne, de ne se faire du souci pour personne, de pouvoir décider tout toute seule, même de couper court à sa vie. »
Violaine BERot, Du côté des vivants, Buchet-Chastel, 2025
Avec ses 167 pages, ce roman participe évidemment aux Gravillons de l’hiver de Sybilline La petite liste.
