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Le Bateau-Usine de Kobayashi Takiji

Par Etcetera
Bateau-Usine Kobayashi TakijiCouverture chez Allia

Ce roman est l’un des plus célèbres exemples de littérature prolétarienne japonaise.
Paru en 1929, il a connu un regain de popularité au Japon dans les années 2008-2010, à un moment où la crise économique frappait durement les salariés de ce pays.
C’est un livre important et d’autant plus emblématique que son auteur, Takiji Kobayashi, est mort sous la torture de la police japonaise, pour ses idées politiques, à peine quatre ans après sa parution. Kobayashi n’était âgé que de vingt-neuf ans.

Je vous renvoie à la page Wikipédia de ce livre et à celle de son auteur pour plus d’informations : ici même !

Faite pour mon Mois thématique asiatique, cette lecture rentre aussi dans le cadre du défi « un classique par mois » créé par Etienne Ruhaud du blog Page Paysage, puisque je n’avais encore jamais lu Takiji Kobayashi.

Note pratique sur le livre

Éditeur : Allia
Date de publication initiale : 1929
Traduit du japonais par Évelyne Lesigne-Audoly.
Nombre de pages : 161

Note biographique sur l’écrivain

Issu d’une famille pauvre du nord du Japon, Kobayashi Takiji, né en 1903, entame des études de commerce, durant lesquelles ses compétences littéraires sont remarquées. Son diplôme en poche, il travaille dans une banque et s’intéresse en parallèle à la littérature. Dans le même temps, il découvre les conditions de travail des ouvriers et paysans de l’île d’Hokkaidô où ses parents avaient été contraints d’émigrer lorsqu’il était enfant. Devant le succès de ses premiers livres, tant auprès des intellectuels qu’auprès des ouvriers et des paysans, il est mis sous surveillance par l’appareil de sécurité de l’État. La publication, en 1929, du Bateau-usine le consacre comme l’un des plus grands romanciers de la classe ouvrière japonaise bien que l’ouvrage soit censuré dès sa sortie. Le succès conduit Kobayashi à sa perte : il est soumis à interrogatoire par la police secrète et meurt sous la torture le 20 février 1933.
(Source : site de l’éditeur)

Présentation de l’histoire par l’éditeur

Le Bateau-usine nous plonge en pleine mer d’Okhotsk, dans le Pacifique, zone de tensions entre l’Union soviétique et le Japon. Nous embarquons à bord d’un bateau de pêche, où le crabe, produit de luxe destiné à l’exportation, est conditionné en boîtes de conserve. Marins et ouvriers travaillent dans des conditions inhumaines et subissent la maltraitance du représentant de l’entreprise à la tête de l’usine. Un sentiment de révolte gronde. Un premier élan de contestation échoue, les meneurs sont arrêtés par l’armée. Mais un nouveau soulèvement se prépare.
(Source : site des éditions Allia)

Mon avis

Ce roman est à la fois très engagé politiquement et doté d’une écriture superbe. On sent clairement que le but de l’écrivain est de nous convertir à la lutte sociale, aux engagements syndicaux, en dénonçant les horreurs du capitalisme, incapable de respecter la vie humaine. L’histoire qu’il nous raconte est faite pour nous édifier : sur ce bateau-usine, les chefs sont particulièrement ignobles, des vrais criminels – figurés par la personne emblématique de l’intendant Asakawa – et le lecteur ne peut que s’insurger et bouillonner, assis dans son fauteuil, en souhaitant que ce sale type soit mis au tapis le plus vite possible. C’est d’ailleurs une force de ce livre : il suscite une plus grande indignation chez le lecteur que chez les employés de l’entreprise, qui nous paraissent tout de même assez pacifiques et lents à se révolter. Dans ce sens, l’écrivain atteint parfaitement son but et il sait exciter chez son lecteur les sentiments qu’il désire : du dégoût, de l’effroi, de la colère.
Certes, c’est de la littérature prolétarienne et certaines personnes pourraient considérer ce livre comme un simple outil de propagande. Mais c’est aussi un livre criant de vérité et inspiré de faits réels : l’auteur a puisé dans d’authentiques témoignages d’ouvriers et de pêcheurs japonais des années 1920 pour l’écrire. Les exactions du capitalisme, qu’il cherche à dénoncer, se sont vraiment passées de cette manière et peuvent certainement nous éclairer encore, dans notre monde actuel, sur les écueils et les dérives possibles de ce système. Il semble en effet que, de nos jours, les « acquis » sociaux sont de moins en moins certains, que le capitalisme tout puissant n’a presque plus de contradicteurs, contrairement à l’époque de Kobayashi, où les idées communistes gagnaient partout du terrain. Aussi, je pense que « Le Bateau-usine » fera prendre conscience à certains lecteurs d’une nécessaire vigilance, à tout le moins.
J’ai aimé également l’écriture pleine de métaphores, les descriptions superbes de la mer, l’évocation physique et morale des divers personnages.
Un roman dans lequel on s’immerge totalement, en empathie avec les hommes misérables qui nous sont décrits, et qui s’avère très passionnant jusqu’à la fin.

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Un extrait page 32-33

La scène s’était passée en pleine nuit, vers deux heures. Les vagues sautaient jusqu’au pont supérieur. À intervalles réguliers, elles léchaient le bateau puis redescendaient en cascades. Dans l’obscurité de la nuit, les crocs des vagues luisaient parfois d’un éclat pâle. À cause de la tempête, les hommes ne pouvaient pas dormir.
Tout à coup, le préposé au télégraphe avait fait irruption dans la cabine du capitaine.
 » Capitaine, c’est terrible ! Un S.O.S.
– Un S.O.S. ? Ça vient d’où ?
– Le Chichibu-maru. Il faisait route dans la même direction que nous.
– Ha ! Ce bateau pourri ! » s’exclama Asakawa qui était assis les jambes grandes écartées dans un coin, toujours vêtu de son ciré. Il ricanait en remuant frénétiquement l’extrémité du pied.
 » De toute façon, tous des rafiots pourris. »
 » Il n’y a pas un instant à perdre.
– Oui, l’heure est grave ! »
Sans prendre le temps de se rhabiller, le capitaine se dirigeait déjà vers la timonerie, mais il fut interrompu dans sa marche par Asakawa qui l’agrippa par son bras droit.
 » Qui a donné l’ordre de faire un détour inutile ?
Qui a donné l’ordre ? Le capitaine n’était-il pas maître à bord ? Cette réplique stupéfiante semblait l’avoir cloué sur place. Mais il s’était aussitôt ressaisi.
 » En tant que capitaine, je prends cette décision !
– En tant que capitaine ? Ah ouais !? »
L’intendant lui barrait le chemin. Debout les jambes écartées, il le toisait d’un air suffisant.
« Alors, dis-moi donc, à qui il est ce bateau ? Il est à l’entreprise qui paie pour le faire marcher. Celui qui donne des ordres ici, c’est le patron, monsieur Suda. Et puis ma pomme ! Toi qu’es là à prendre des airs de monsieur le capitaine, tu vaux même pas le papier des chiottes. Tu comprends ça ? Et ne t’avise pas de t’occuper de ce qui ne nous regarde pas ! Si on t’écoutait, on perdrait une semaine ! Qu’est-ce que tu crois ? Essaie un peu de nous retarder ne serait-ce que d’un jour pour voir ! Et puis le Chichibu-maru, il est assuré pour une somme astronomique qu’il ne vaut même pas. Ce rafiot rapportera plus en faisant naufrage. (…)

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