Avec « Le petit menteur », Mitch Albom aborde la déportation des Juifs de Thessalonique et s’aventure ainsi dans l’une des pages les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale. À mi‑chemin entre le conte moral et le roman historique, ce livre surprend par son narrateur inattendu, La Vérité, qui accompagne le lecteur au cœur d’un récit où l’innocence et l’horreur se heurtent de plein fouet.
Le récit débute en Grèce, dans la ville alors cosmopolite de Salonique. Nico Krispis, petit garçon lumineux, aimé de tous pour sa sincérité et pour son honnêteté, voit son monde basculer avec l’arrivée des nazis. Manipulé par un officier SS, il devient, sans le réaliser, l’instrument d’une machination infernale destinée à rassurer des milliers de Juifs sur la nature des trains qui les emmènent vers le nord. Autour de lui gravitent son frère Sebastian, la jeune Fannie et l’impitoyable Udo Graff, quatre destins entrelacés que la Vérité nous dévoile sur plusieurs décennies : pendant la guerre, dans l’immédiat après‑guerre et jusque dans les années 1980.
L’un des atouts majeurs du roman réside dans son ancrage historique. En racontant la destruction quasi totale de la communauté juive de Thessalonique, Mitch Albom met en lumière un pan assez méconnu de la Shoah. À travers des scènes poignantes, allant des rafles au ghetto, puis du quai de la gare à Auschwitz, il rappelle une réalité souvent reléguée dans l’ombre des grands récits européens.
Confier la narration du récit à « La Vérité » est un pari assez audacieux, mais qui fonctionne finalement à merveille. Là où d’autres auteurs choisissent « La Mort » (lisez « La Voleuse de livres ») ou un survivant, Mitch Albom confère une dimension allégorique à son roman. Cet angle narratif offre des pages d’une grande sensibilité, notamment lorsque « La Vérité » observe Nico la trahir malgré lui… ou tente de l’accompagner dans la compréhension tardive de ses actes. Cette voix qui pouvait avoir des allures d’artifice donne finalement au roman sa force et sa singularité et permet d’interroger avec finesse notre rapport contemporain aux récits historiques, à l’authenticité et au mensonge.
Ce récit aux allures de conte qui narre l’histoire d’un petit garçon incapable de mentir… jusqu’à ce que l’Histoire le force à le faire, invite à suivre les trajectoires parallèles de quatre personnages sur près de quarante ans. Il y a d’un côté Nico, Sebastian et Fannie, qui traversent les épreuves avec une humanité qui ne laisse personne insensible. Puis, de l’autre, il y a le terrible Udo Graff, qui incarne le mal absolu… presque sans suffisamment de nuance. En dévoilant leurs parcours sur plusieurs décennies, l’auteur insuffle une ampleur romanesque à l’ouvrage tout en dévoilant les effets traumatisants de cette guerre qui se poursuivent longtemps après l’armistice. Alors, certes, certains rebondissements peuvent sembler invraisemblables, mais cela n’enlève finalement rien à l’émotion générale.
Le style d’écriture de Mitch Albom s’avère particulièrement accessible et fluide, privilégiant l’émotion à la complexité et l’élan narratif à la reconstitution minutieuse. Une simplicité qui permettra donc à un large public d’entrer dans l’histoire… tout en décevant probablement celles et ceux qui espéraient un traitement plus exigeant du sujet.
« Le petit menteur » n’est pas seulement un roman historique sur la Shoah grecque, c’est également un questionnement sur la culpabilité, sur la rédemption et sur la fragilité de nos convictions. En choisissant « La Vérité » comme narratrice dans un monde saturé de désinformation, Mitch Albom semble vouloir nous rappeler à quel point celle-ci a tendance à vaciller dès que les ténèbres s’installent.
Quand les « Fake News », les discours de haine, les manipulations politiques et les récits mensongers se multiplient, on ne peut que se réjouir de voir « La Vérité » prendre la plume… et d’avoir encore le droit, pas seulement le devoir, de lire de tels récits à l’aube d’une Histoire qui menace, une fois encore, de se répéter.
Un narrateur inattendu… mais une histoire nécessaire !
Le petit menteur, Mitch Albom, Éditions de l’Archipel, 320 p., €
Elles/ils en parlent également : Audrey, Valmyvoyou
