Quatrième de couverture :
Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa soeur ; il ne l’accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l’élan. Claire sent qu’il est là sans être là, comme s’il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut, ou quand il a peur. Il n’a peut-être pas envie de revenir ; il n’est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme, dans la cour, dans le soir de juin.
Une ferme comme une île ; Claire et son frère, Gilles. Cinquante années de leur vie.
J’ai donc lu ce roman dans la perspective de la rencontre croisée entre deux autrices publiées chez Buchet-Chastel, Violaine Bérot et Marie-Hélène Lafon, dont je crois n’avoir lu que L’Annonce et qui publie depuis vingt-cinq ans dans cette maison d’édition !
Ce titre Hors champ suggère tout ce qui se passe et se pense dans les marges de la vie de Claire et Gilles, un frère et une soeur qui ont grandi dans la petite ferme familiale du Cantal : un lieu et un thème que Marie-Hélène ne cesse d’arpenter, de creuser, de labourer dans ses romans. L’aînée, vive, bonne élève, attentive, se démarque assez vite de son petit frère, taiseux, « tête en l’air », mais les deux sont liés par un lien indéfectible. Comme beaucoup de filles du pays (et on peut certainement y reconnaître l’autrice), Claire partira, fera ses études et travaillera à Paris, elle sera prof et écrira des livres, revenant dans le Cantal pour Noël ou pour ouvrir sa maison de vacances tandis que Gilles ne peut que reprendre la ferme, vivant toujours avec les parents, dans l’ombre du père violent et taiseux. Comme le disait la romancière lors de la rencontre, c’est un « écrasé », il n’y a pas que des écrasés bien sûr dans le monde paysan, précise-t-elle, mais lui en est bien un, pratiquant un métier qu’il n’a pas choisi tout en imaginant peu d’alternatives, subissant le mépris paternel, la pénibilité du travail, la solitude, les règles européennes de plus en plus contraignantes, la perte de revenus, la fragilité du monde paysan. Gilles est incapable de nommer et d’exprimer ses émotions profondes, sauf par la dépression et parfois la violence intérieure. Sa soeur, de loin, le tient à bout de bras et ne cesse de lui répéter « la phrase qu’elle dit à son frère quand elle ne sait plus comment faire face ; si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi. »
Marie-Hélène Lafon est une grande artiste : elle évoque la vie de Gilles et de Claire dans un roman dense, dont l’économie de mots accompagne l’incapacité de parler de son personnage principal. Pendant que je lisais ce livre, j’ai eu l’occasion de regarder un documentaire sur Christian Bobin qui employait, à propos des petites gens, l’expression « Un peuple qui mange sa vie en silence » et je la trouve parfaitement appropriée pour ce roman. Je me suis sentie happée, malgré les pointes d’humour ou de dérision de Marie-Hélène Lafon, par l’angoisse qui suinte du personnage de Gilles, par sa tristesse profonde, sa misère affective, son enfoncement dans la solitude et un mode de vie qui semble ne pas avoir évolué (en même temps, difficile de « s’adapter » à un système qui broie pas mal les gens et les exploitations agricoles). Le réalisme de la romancière est saisissant : le roman est écrit à la troisième personne mais il nous emmène de chapitre en chapitre dans la tête de Claire, de Gilles, au fil de leur parcours de vie et présente tout ce qui est « hors champ », silence, dureté, renoncement. Et en même temps cet attachement viscéral à cette terre, à ce terroir. (Je comprends que Marie-Hélène Lafon apprécie particulièrement Flaubert et retravaille comme lui ses textes « à l’os ».) Un regard d’une acuité et d’une finesse inoubliables !
« En 1992, la préretraite a été accordée aux paysans et son père l’a prise ; son frère est devenu fermier des parents et chef d’exploitation, sur le papier ; il avait vingt-neuf ans. Elle calcule ; depuis 1992, dix-huit ans ont passé dans le monde et dans la vie de son frère à la ferme, dix-huit ans avec les parents, sans se parler, sans se regarder, dix-huit ans, d’abord avec un ouvrier et ensuite sans ouvrier, seul avec le père et la mère pour faire face à tout, traire, soigner les bêtes, fabriquer le saint-nectaire, entretenir les terres et les clôtures, faner, s’occuper des machines, des formalités, de la paperasse. La mère s’y est épuisée ; le père a continué à se débattre pour décider de tout. Ils ont tenu jusqu’en 2008. Depuis deux ans, ils donnent le lait au laitier de Condat, on a toujours dit donner au lieu de vendre, et c’est une défaite ; le père la vomit et la ressasse, la mère parle d’autre chose, mais Claire comprend que l’honneur des parents est perdu. »
« La ferme est pour le fils, on la tient à bout de bras pour lui, Gilles, le fils, il doit la reprendre, continuer, elle est à eux et à lui, il a besoin d’eux et ils ont besoin de lui, même si le père dit le contraire, lance des phrases, parle de vendre plutôt que de trimer pour payer un ouvrier et maintenir la ferme à flot pour le fils, que le fils se débrouille, qu’il aille gagner sa vie ailleurs, chacun pour soi. La mère ne veut pas lâcher la ferme qui est le lot du fils et leur raison de vivre à eux, les parents. La ferme leur fait honneur et devoir, à eux, les trois ; pour la mère, la sœur n’a rien à voir là-dedans, la sœur vit et a toujours vécu sur une autre planète. La mère n’en parle pas, même s’ils sont seuls devant la télévision et dans son bruit le soir en automne et en hiver quand le père est parti se coucher ; elle ne dit rien sur la ferme, ni sur lui, mais il sent qu’elle ne lâchera pas et qu’il est vissé là avec elle et le père pour les siècles des siècles. »
« Quand les matins sont beaux, elle ne ferme jamais la fenêtre de sa chambre, ni de jour ni de nuit, et elle n’a ni volet, ni rideau. Elle ne veut pas être séparée de la lumière des jours et du velours des nuits, le moins possible. Elle a quitté Paris mardi matin, elle est arrivée en fin d’après-midi sous une pluie fine et molle, presque tiède, une pluie verte de début juillet, comme en suscitent parfois dans leur sillage les orages les plus tonitruants. Les premiers gestes, les premières heures sont toujours les mêmes, depuis huit ans. La maison est un bouquet, les couleurs éclatent, ça pavoise en grand, ça jubile et c’est irrémédiable. Les framboises sont velues et tièdes sous la langue. Les chemins, celui de la vieille route, celui des blaireaux, celui de la Fougerie ou du Jaladis, frémissent dans la coulée douce du soir. Elle se laisse traverser et ne pense à peu près à rien tout en prodiguant les soins usuels à la maison de pierre, d’ardoises et de bois. »
« Elle se lance, c’est du beau foin cette coupe, quand tu auras fini de faner, tu viendras manger un dimanche, comme on fait toujours, je me mettrai en cuisine, je m’appliquerai, pour ton anniversaire, tes cinquante ans. Il s’est tourné vers elle et, avant de remonter sur le tracteur, il a dit sans hargne dans un sourire cabossé, cinquante ans de quoi, cinquante ans de vie de merde. »
« Elle voudrait supposer que Gilles pense le moins possible et se contente de mettre un pied devant l’autre, chaque jour, dans le tourbillon des tâches sempiternelles, mais elle n’y croit pas. Des indices marquent le corps de son frère, son visage cadenassé, le tombé de ses épaules, le tremblement irrépressible de son genou droit quand il est assis, sa façon de s’asseoir, de se relever, de marcher. Il la regarde rarement aux yeux et elle peine à soutenir son regard vert et noyé qu’il faut happer, arracher, saisir sans pouvoir le retenir. Son frère se noie et il est encore là, encore vivant, il tient, il fait, il demeure dans le cours des choses et des jours ; elle ne sait pas pourquoi, elle ne sait pas comment. Elle espère pour lui des moments moins âpres, des accalmies, de furtives douceurs, des bouffées de joie. »
Marie-Hélène LAFON, Hors champ, Buchet-Chastel, 2026
Encore une participation aux Gravillons de l’hiver de Sybilline La petite liste (170 pages)
Un très beau billet sur ce roman chez Sin City
