Quatrième de couverture :
Cette histoire commence au bord de la mer des Caraïbes, sur un petit carré de plage jamaïcaine préservé des constructions d’hôtels de luxe qui envahissent la côte. Ici, la jeune Safiya grandit avec ses frères et sœurs entre une mère éprise de littérature et un père musicien de reggae qui obéit strictement aux préceptes rastafaris. Safiya évolue dans une Jamaïque pleine de musique, de mots, de nature triomphante, mais aussi dans un foyer marqué par l’oppression. Le père de Safiya y règne en maître, et inculque à ses enfants dès leur plus jeune âge l’horreur de » Babylone « , qui désigne autant le maquillage ou la danse que la royauté britannique ou les violences policières. Alors que Safiya voit sa mère se plier en silence aux exigences grandissantes de son père, la jeune fille choisira la voix de l’éducation et de la littérature pour découvrir qui elle est vraiment, et le faire savoir.
Et voilà déjà le cinquième livre de mon abonnement chez Au Temps Lire, le livre de janvier, une découverte et une surprise totale.
Il s’agit d’une autobiographie en quelque sorte de Safiya Sinclair, déjà largement reconnue comme poétesse en Jamaïque et aux Etats-Unis (j’ai cru comprendre qu’elle était une des invitées du dernier Festival America) avant de parvenir à coucher son histoire sur le papier. On peut le dire, c’est un livre où elle règle ses comptes avec son père, tout en gardant le lien avec ce père qu’elle aime malgré tout. Celui-ci a élevé ses enfants selon les règles rastafaris : c’est un mouvement politique et religieux né dans les années 1930, en Jamaïque, dont les adeptes vouent un culte à l’empereur Hailé Sélassié, vu comme un nouveau messie venu délivrer les Noirs de l’impérialisme et de l’esclavagisme, autrement dit de « Babylone ». Les rastas, ce n’est pas seulement Bob Marley et sa musique, ce sont aussi des principes de vie comme un régime végétalien, l’interdiction de boire de l’alcool et de fumer (sauf la ganja), l’obligation de porter des dreadlocks et pour les femmes, l’interdiction de porter des pantalons, du maquillage. Des principes que Howard Sinclair va pousser à l’extrême, voulant garder ses filles dans une pureté obsessionnelle et dans la soumission à l’Homme. Il va ainsi exercer sur sa femme et ses quatre enfants une emprise physique et psychologique de plus en plus paranoïaque, dont Safiya, élève très douée, va chercher à se sauver. Ce le sera notamment grâce à la poésie que sa mère lui fait découvrir, celle qu’elle va d’abord lire puis écrire elle-même, grâce à l’école, un lycée prestigieux pour lequel elle obtient une bourse, et puis après quelques années « enterrées » dans son île sous la coupe paternelle, l’université en Floride.
Un parcours initiatique marqué par la violence mais aussi par la relation unique avec la mère, l’amour indéfectible des frère et soeurs et par la puissance de la littérature vécue comme libératrice. Un parcours où Safiya Sinclair peinera à trouver sa voie, sa voix, et au bout duquel viendra la reconnaissance. J’ai eu un peu de mal à entrer dans son univers au début mais j’ai lu son histoire, marquée de poésie et d’un brin de réalisme magique, avec beaucoup d’intérêt : une découverte de la Jamaïque et de ses contrastes, de la culture rastafari, un parcours de libération féminine, la force de la poésie.
« La mer a été le premier foyer que j’ai connu. C’est là que j’ai passé ma petite enfance dans un état de bonheur fou, allongée sous les amandiers abreuvés par l’eau salée, savourant chaque œil de poisson comme un bonbon précieux, les orteils plongés dans le clapotis laiteux de la mer. Je creusais pour trouver des bernard-l’ermite sous la surface du sable, nous pataugions dans les flaques où les raies s’enfouissaient pour se rafraîchir. Je dormais sous l’ombre mûrie où les raisiniers de mer laissaient pendre leurs fruits talés, violacés et délicieux, prêts à être sucés. Je me gavais d’amandes et de noix de coco fraîches, je buvais leur lait par un trou que ma mère creusait avec sa machette, et après je grattais et croquais la gelée blanche jusqu’à en être repue. Tous les jours, une nouvelle robe que ma mère avait cousue pour moi de ses mains faisait ma joie. Ses sœurs et elle possédaient chacune un rire distinct qui retentissait et les précédait comme des sirènes heureuses partout où elles allaient, crachant des décibels qui alertaient le village entier de l’arrivée de leur petite troupe. Chaque fois que les sœurs s’asseyaient ensemble sur la plage pour bavarder, je m’accrochais à leurs chevilles et j’écoutais, en singeant leurs gloussements de sauvageonnes, auxquels même les hérons au-dessus de nos têtes ne pouvaient échapper. »
« Mon père n’était pas originaire du bord de mer, et il ne s’est jamais senti à l’aise à White House. C’était un homme qui vivait parmi les pêcheurs mais ne mangeait pas de poisson, tant il adhérait à tous les préceptes d’une existence de Rasta: pas d’alcool, pas de tabac, pas de viande ou de produits laitiers, tous ces principes d’un mode de vie extrêmement restrictif que les Rastafari appelaient l’Ital. A vingt-six ans déjà, sa barbe épaisse et le ruissellement de ses dreadlocks lui donnaient l’allure flétrie d’un devin dont les feuilles de thé ne prédisaient que la catastrophe. Certains jours, il apportait sa guitare sur la plage et beuglait ses chansons reggae annonçant le péril imminent guettant les Noirs, avec une austérité tempétueuse qui devait paraître déplacée, au bord de la mer. Il n’était plus temps de folâtrer avec une Babylone à l’affût, avertissait-il, prenant souvent les villageois au piège de longues conversations où il leur enjoignait de se fortifier l’esprit et le corps contre les maux du monde occidental. « Car un esprit faible est à la merci des vers de Babylone », les admonestait-il, en les perçant d’un regard capable d’ennuager le soleil. Ce regard, mes frère et sœur et moi finirions par trop bien le connaître. »
« Pour les hommes de Rastafari, la fille parfaite était tout ce qu’une femme est censée être. Elle ne parlait que lorsqu’on lui adressait la parole. La fille parfaite était humble et n’avait aucun penchant pour la vanité. Elle n’avait pas de besoins, mais elle s’occupait des besoins des autres, et nourrissait une armée de puissants guerriers de Jah [Dieu]. La fille parfaite s’asseyait à l’ombre des pommiers et attendait qu’on l’appelle, l’esprit vide. Elle ne suivait d’autre dieu que son père, jusqu’à ce que son mari en prenne la place. La fille parfaite n’était rien de plus qu’un réceptacle pour la semence de l’homme, une argile immaculée attendant l’empreinte du doigt de Jah. »
« Notre école avait organisé un voyage de classe à La Havane, que ma grand-mère aidait à financer. Ma mère et elle ont mis au point un argumentaire élaboré pour convaincre mon père de me laisser porter le pantalon. Elles ont expliqué que si l’avion pour La Havane s’écrasait alors que je portais une jupe, dans l’épave, mes jambes étalées et mes sous-vêtements seraient exposés aux yeux lubriques de Babylone. Je serais déshonorée. Mais si je voyageais en jean, ma dignité serait préservée même en cas de décès.
Et cela lui a suffi. »
Safiya SINCLAIR, Dire Babylone, traduit de l’anglais (Jamaïque) par Johan-Frédérik Hel Guedj, 10/18, 2025 (Buchet-Chastel, 2024)
