Présenté hors compétition dans la section Cannes première en mai 2025, le dernier film coup de poing de Raoul Peck sort le 25 février 2026 dans les salles françaises. Le titre inattendu du film annonce une analyse d’une impressionnante pertinence du danger totalitaire des temps présents.
Le cinéma de Raoul Peck est trop ancré dans le présent pour faire un biopic passéiste. Il trouve dans les dernières années de George Orwell et son célèbre roman 1984 l’occasion d’un regard à la fois rétrospectif (comment on en est arrivés là) et prospectif (le danger des régimes autoritaires). Comme dans Je ne suis pas votre nègre ou sa série Exterminez toutes ces brutes, il réunit une masse de documents visuels, les apparente pour marteler son propos sur un rythme effréné et une musique emphatique, tout en instillant quelques respirations fictionnelles, où notamment Orwell s’adresse à son fils en lui expliquant pourquoi 2+2=5.

photo Velvet Film
Il reprend là un passage de 1984 : la scène des quatre doigts se situe pendant la torture de Winston par O’Brien, au Ministère de l’Amour, dans la troisième partie du roman, au moment central de sa « rééducation ». Il s’agit pour Peck de repolitiser le temps : analyser par les images comment on nous manipule, comment on nous trompe et bluffe, aujourd’hui comme hier. Et de montrer que nous n’en sommes pas seulement les victimes mais les acteurs, les irresponsables pour reprendre l’expression de Johann Chapoutot.[1] Peck convoque Orwell en tant que visionnaire, qui alerte sur le danger totalitaire tel qu’il l’a compris quand il publie son livre en 1949 après le nazisme et les camps, tel qu’il l’a compris bien plus tôt par son propre vécu colonial.

photo Bridgeman
2+2=5. Cette curieuse addition est reprise durant tout le film : Orwell a montré combien les discours politiques nous font croire n'importe quoi, avec notre assentiment. Les trois grands slogans du Parti dans 1984 sont affichés sur la façade du Ministère de la Vérité : « La guerre c’est la paix », « La liberté c’est l’esclavage », « L’ignorance c’est la force ». C’est le double discours (doublethink) orwellien : on est à la fois conscient et inconscient, on sait qu’on tord la réalité et on efface ce savoir pour ne pas ressentir de mensonge ni de culpabilité. C’est ainsi qu’on efface les souvenirs et modifie la mémoire.
Cette discrépance entre les mots et les faits est à la source de la grande manipulation des régimes autocratiques et fascisants, ceux qui brûlent les livres ou les interdisent dans les écoles comme aujourd'hui aux États-Unis, cherchant à annihiler toute résistance intellectuelle. Comment pouvoir dire que deux et deux font quatre face à une pression idéologique qui renie jusqu’à la science et soumet la perception même de la réalité à sa volonté ? Peck multiplie les références avec comme toujours une voix-off très personnelle. A la lumière d’un péril aussi manifeste qu’imminent, il nous propose cet impressionnant et convaincant appel à la conscience pour résister à la pénétration des idées fascistes et ne pas abandonner les valeurs morales.
[1] Johann Chapoutot, Les irresponsables : qui a porté Hitler au pouvoir ? nrf essais, Gallimard, 2025, 304 p.
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