Huit ans après son bouleversant « My Absolute Darling », Gabriel Tallent invite à suivre l’ascension de deux adolescents mordus d’escalade, qui s’accrochent à la roche pour ne pas tomber dans la vie elle-même…
Tamma et Dan, dix‑sept ans, partagent une passion viscérale pour l’escalade. Il faut dire que la vie qui les attend en bas de ce “rêve américain” en chute libre n’a rien de particulièrement attirant : familles dysfonctionnelles, pauvreté, maladie et manque d’amour. Du coup, ils tentent de gravir ensemble leur propre voie, dans tous les sens du terme… la voie de la paroi qui les obsède, mais aussi celle de l’avenir qu’il faut choisir, ou inventer, quand rien n’est donné.
« La Voie » propose une critique sociale féroce de cette Amérique des oubliés… ces classes populaires enfermées dans un horizon minuscule, étouffant… où il faut inévitablement escalader pour respirer. Mobile-homes, maladies, dettes médicales, parents absents, rêves amputés… Gabriel Tallent montre avec une lucidité implacable comment la pauvreté colle aux semelles comme de la poussière de désert : impossible à secouer. Et si Dan croit encore que l’université est un pont, pour Tamma, malheureusement, le pont n’a jamais existé.
Tallent croque ses personnages sans fard et sans pathos, avec une humanité brute qui rappelle que les plus beaux liens surgissent souvent entre deux âmes cabossées. Tamma, volcanique, drôle, violente parfois, inoubliable à jamais, et Dan, tendre, anxieux, lucide jusqu’à l’épuisement, se hissent vers le haut sur cette paroi de la vie qui ne propose que peu d’accroches. Leur amitié est le moteur, la corde, le filet… et parfois le précipice.
La grande force du roman tient dans sa manière d’utiliser l’escalade non pas comme décor mais comme langage et comme métaphore de cette vie au fond du gouffre. Le “crux”, ce passage le plus difficile d’une voie, devient l’image de la bascule intime, ce moment où tout peut se jouer, où l’on doit décider si l’on monte encore, ou si l’on renonce. Grimper, ici, c’est faire face à ses peurs, faire preuve d’un dévouement extrême, faire confiance en l’amitié comme unique corde de sécurité et avoir cette idée folle qu’une existence pourrait atteindre son propre sommet. L’escalade devient ainsi un manuel de philosophie adolescente, rugueuse et profondément juste.
En sculptant ses phrases comme des prises de rocher, Gabriel Tallent propose un style que s’installe immédiatement au diapason de cette paroi littéraire. Chaque chapitre semble s’ancrer dans un équilibre fragile, chaque page propose un mouvement qui peut faire décrocher le lecteur… ou l’élever plus haut. L’auteur excelle dans l’art de faire sentir la chaleur, le grain de la roche, le vertige, l’espoir, l’effroi. Cela ressemble à du « nature writing » musclé, mais sublimé par une précision psychologique d’une rare finesse.
Gabriel Tallent écrit comme ses personnages grimpent : avec tension, précision et un mélange de lyrisme nerveux et de brutalité poétique. Sa langue respire la poussière du Mojave, la sueur et la rage de vivre. On retrouve sa signature, une sensorialité presque animale, une attention viscérale au corps, à l’instinct et à la survie. L’ombre et la noirceur de « My Absolute Darling » demeurent, mais quelque chose s’allège, la lumière gagne du terrain… une lumière dure, minérale, mais bien réelle, vers laquelle il faut grimper pour ne pas retomber dans l’obscurité.
Dans une Amérique que s’effondre, Gabriel Tallent invite deux adolescents à s’accrocher aux falaises et à inventer une manière de tenir debout, signant au passage un roman qui vous hisse vers le haut. « La Voie » est un roman qui invite à grimper et dont on ressort inévitablement essoufflé, voire suffocant et un peu sali, mais profondément vivant. Tallent invite à affronter nos propres parois intérieures, à chercher la prise, même infime, qui permet de continuer. C’est un livre sur l’amitié, le courage et la possibilité de transformer la chute en mouvement. Un roman qui, comme ses personnages, avance avec une grâce cabossée… et qui vous donne, irrésistiblement, envie de grimper.
La Voie, Gabriel Tallent, Gallmeister, 472 p., 24,50 €
