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Mélissa Da Costa – Fauves

Par Yvantilleuil

Mélissa Costa FauvesAyant adoré « Tenir debout » et « Tout le bleu du ciel » de Mélissa Da Costa, mais beaucoup moins aimé « La Doublure », j’ai attendu de voir passer quelques avis avant de me jeter sur celui-ci comme un fauve. Sous le chapiteau d’un cirque itinérant des années 1980, l’autrice y explore la violence qui se transmet comme un héritage maudit, ainsi que la place fragile, souvent sacrifiée, des femmes au cœur d’une communauté tzigane régie par des règles ancestrales. Un univers brutal, vibrant et terriblement humain… que j’ai beaucoup apprécié !

Tony, dix-sept ans, fuit son père après une énième explosion de violence. Errant dans la nuit, il tombe sur la compagnie Pulko, un cirque familial en partance. Il s’y fait engager presque par instinct, cherchant un refuge plus qu’un avenir. Très vite, il découvre un monde aussi fascinant qu’implacable, fait de chevaux, de roulottes, de discipline rude, de liens de clan et surtout de fauves… des lions, des tigres et des panthères qui éveillent en lui un désir farouche de se réinventer. Mais derrière les lumières, Tony devra apprivoiser sa propre rage, celle qu’un père brutal lui a léguée malgré lui.

Mélissa Da Costa nous plonge dans un huis-clos, un monde régi par des traditions rigides, qui agit comme une loupe grossissante de la société. Du montage du chapiteau aux numéros répétés sous la menace, en passant par la hiérarchie impitoyable, l’autrice propose une immersion qui s’avère totale et signe ici un roman d’une intensité rare, viscéral et extrêmement sensoriel, où chaque page porte l’odeur du crottin, de la sciure, de l’alcool, de la sueur… et parfois du sang.

L’une des grandes forces du roman est la manière dont il explore la violence héritée. Tony porte en lui celle de son père… une violence qui l’a construit autant qu’elle l’a dévasté. Le roman interroge d’ailleurs finement cette mécanique et se demande constamment si l’on peut échapper à ce qui nous a façonnés ? Comment se libérer de gestes appris dans la peur ? Mélissa Da Costa traite cette question avec une précision presque physique, alternant la rage de Tony à sa honte, en passant par son désir d’être quelqu’un d’autre que ce qu’on a fait de lui.

L’autre point fort de ce roman est l’exploration de la place des femmes dans la communauté tzigane. Au sein de la compagnie Pulko, les femmes sont en effet cantonnées à la préparation des repas, à l’ombre…et souvent au silence. Leur parole vaut moins et leur liberté se réduit au stricte minimum. Le personnage de Sabrina, sensuelle et rebelle, mais captive de ce rôle qu’on lui impose, incarne à merveille cette tension. Elle est à la fois fascinante et brisée, une femme qui lutte pour exister dans un monde où la domination masculine est structurelle.

Outre sa capacité à brosser des personnages (et des animaux) qui marquent les esprits, Mélissa Da Costa a cette capacité rare à convoquer les sens. En tournant les pages, le lecteur entend le bruit des sabots, sent l’odeur des fauves, voit les couleurs vives du cirque et tremble à l’entrée dans la cage. Tony y avance sur un fil… et le lecteur avec lui.

Qui est véritablement le fauve, l’homme ou la bête ? Cette métaphore centrale traverse le roman avec une élégance féroce. Les cages sont d’ailleurs omniprésentes, que ce soient celles des animaux, celles des traditions, celles des femmes ou celles de l’héritage familial. « Fauves » nous invite à rentrer dans ces cages, sous la peau des bêtes, là où rugissent les silences et la fureur des hommes, en compagnie d’un personnage central à l’enfance dévorée, qui tente d’échapper aux griffes du père, mais qui doit dorénavant apprivoiser la bête…

Fauves est un roman envoûtant, à la fois sombre et lumineux, qui lacère et qui serre la gorge, dont on ressort secoué, ébloui, hanté par Tony, par Sabrina et par ces fauves qui semblent nous observer dès la couverture et qui rugissent constamment entre les lignes.

Fauves, Mélissa Da Costa, Albin Michel, 484 p., 23,90 €

Elles/ils en parlent également : Aude, Karine, Jean-Paul, Célittérature, Petite étoile livresque, CultureVSNews, Mes échappées livresques


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