D'Alain Gomis à Haïlé Gerima, en passant par l'industrie du cinéma marocaine au marché du film, le septième art africain a su creuser son sillon dans le cadre de l'édition 2026 de la Berlinale, qui s'est déroulée du 12 au 22 février dans la capitale allemande.
Au terme d'un millésime bien morne, plus marqué par les polémiques[1] que par les œuvres présentées elles-mêmes, la 76e édition de la Berlinale a toutefois fait la part belle au cinéma du continent. À commencer par la programmation de la compétition officielle du prestigieux festival, organisé chaque année au mois de février, dans le froid et la grisaille de la capitale allemande. Pas moins de trois films réalisés par des cinéastes africains ont été présentés au jury présidé cette année par Wim Wenders, ce qui est loin d'arriver à chaque édition : À voix basse de Leyla Bouzid (Tunisie / France), Dao d'Alain Gomis (Sénégal / France) et Soumsoum, la nuit des astres de Mahamat-Saleh Haroun (Tchad / France).
Ces trois longs métrages ont pour marqueur commun de questionner ce qui fait communauté, de l'amitié à la famille, du mariage à l'enterrement, du rire aux larmes, du deuil à la naissance. Chez Alain Gomis, entre documentaire et fiction, pendant plus de trois heures, on alterne successivement entre des séquences filmées lors d'un mariage en France et d'autres à l'occasion de funérailles en Guinée-Bissau. Chez Leyla Bouzid, autour du tabou de l'homosexualité en Tunisie, la réalisatrice interroge la dimension intergénérationnelle puisqu'elle y dépeint un oncle gay et sa nièce lesbienne. Chez Mahamat-Saleh Haroun, enfin, il est question d'une femme mise au ban de son village, car suspectée d'être une sorcière.
Haïlé Gerima fait l'événement
Si la rumeur a bruissé tout au long du festival d'un prix pour honorer Dao d'Alain Gomis, fortement plébiscité par la critique, il n'en a finalement rien été puisque le cinéaste franco-sénégalais est reparti bredouille, lui qui avait été récompensé d'un Ours d'argent en 2017 pour Félicité. En revanche, c'est Mahamat-Saleh Haroun qui n'est pas reparti les mains vides puisque Soumsoum, la nuit des astres a été gratifié du prix de la Fédération internationale de la presse cinématographique (FIPRESCI).
Les cinémas d’Afrique étaient également à la fête dans plusieurs sections parallèles du festival. À commencer par « Forum », la section la plus « underground » de la Berlinale, avec des œuvres choisies pour l'originalité de leur forme ou de leur narration. C'est là que le cinéaste éthiopien Haïlé Gerima a littéralement fait l'événement avec son documentaire-fleuve de près de neuf heures Black Lions – Roman Wolves, revenant sur l'invasion de l'Éthiopie par l'Italie fasciste de Mussolini entre 1935 et 1941.
Le Maroc à l'honneur du marché du film
De même, des images rares tournées dans l'est de la RDC ont été présentées en section « Panorama », reconnue pour sa sélection de films sociaux et politiques du monde entier. Avec Trop c'est trop, le jeune réalisateur congolais Elisée Sawasawa documente la crise que traverse son pays. Habitant à Goma, il a notamment pu y filmer la prise de la ville par le M23 en janvier 2025, montrant également l'extrême dénuement des réfugiés de l'Est du territoire.
L'Afrique a aussi été à l'honneur dans la partie plus « business » du festival, à savoir l’European Film Market, l’un des trois plus grands marchés du film au monde, organisé pendant la Berlinale. À chaque édition, son pays invité : cette année, le Maroc a eu droit aux honneurs, une première pour un pays du continent. L'occasion de mettre en avant tout l'écosystème cinématographique du royaume, terre de tournage qui accueille chaque année des cinéastes du monde entier.
L'occasion, aussi, de présenter le riche patrimoine du septième art marocain. Une version restaurée du film Assarab (1979) du cinéaste Ahmed Bouanani a ainsi été présentée en section « Berlinale Classics ». Reste que, dans un climat morose pour le cinéma mondial, les œuvres de cinéastes africains ont encore malheureusement bien du mal à être distribuées en salle. La Berlinale, de par son ouverture au public – ce qui n'est pas le cas de tous les festivals internationaux de cinéma –, donne donc un coup de projecteur bienvenu aux œuvres du continent.
[1] En début de festival, le président du jury Wim Wenders a déclaré à l'occasion d'une conférence de presse que le cinéma devait rester "en dehors de la politique", des propos qui n'ont pas cessé de faire des vagues pendant toute la durée de cette édition. Dans le même temps, plusieurs cinéaste ont fait part de leur soutien à la Palestine pendant la Berlinale - et notamment pendant la cérémonie de clôture, sujet hautement tabou en Allemagne où l’attachement de l’Allemagne à la sécurité d’Israël reste présenté comme un principe fondamental de sa politique étrangère.
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