Ayant beaucoup aimé « Chiens des Ozarks » d’Eli Cranor, qui propulsait le lecteur au cœur de cette bonne vieille Amérique profonde qui a voté Trump, au beau milieu d’un bled perdu de l’Arkansas mêlant chômage, pauvreté et trafics en tous genres, je n’ai pas hésité à me jeter sur ce nouveau roman qui nous plonge à nouveau dans cette Amérique qu’on préfère ne pas regarder : celle des usines frigorifiées où l’on découpe des poulets comme on broie des vies, celle des travailleurs immigrés qui rêvent debout avant de s’effondrer, celle des classes qui ne se croisent que pour mieux exploser. Un roman noir, social, rural jusqu’à l’os, tendu comme un câble prêt à lâcher.
Le récit se déroule de nouveau en Arkansas, à Springdale, et invite à suivre deux couples qui vivent dans des mondes qui devraient rester parallèles. Il y a d’une part Edwin et Gabriela, des immigrés mexicains, qui travaillent depuis sept ans dans une usine de transformation de poulets où la cadence est inhumaine, les pauses interdites et la dignité facultative. Puis, de l’autre, il y a Luke Jackson, le directeur ambitieux de l’usine en question, bien décidé à obtenir sa promotion, et son épouse Mimi, jeune mère qui s’enfonce dans une dépression post-partum qu’elle ne parvient plus à nommer. Quand Edwin se fait licencier aussi subitement que brutalement, tout bascule. Un geste de trop, une injustice de plus et l’engrenage s’enclenche : une journée suffira pour faire exploser les fragiles équilibres des deux foyers et pour révéler ce que chacun est capable de faire lorsqu’il n’a plus rien à perdre.
Eli Cranor installe son récit dans cette Amérique rurale et industrielle qu’il dépeint avec une crudité magistrale. Cette usine de poulets où règnent un froid de canard et une odeur nauséabonde et où la chaîne ne s’arrête jamais, à tel point que les travailleurs sont contraints de porter des couches pour ne pas perdre leur job, marque les esprits et modifiera à jamais votre regard sur le prochain chicken nugget que vous mangerez.
C’est avec une précision chirurgicale qu’Eli Cranor intègre une dimension sociale à son roman, disséquant la fracture entre ceux “d’en haut” et ceux “d’en bas”, mettant en scène l’exploitation des sans‑papiers, la violence institutionnelle, le racisme latent et cette impitoyable logique capitaliste qui transforme le rêve américain en véritable cauchemar. À l’instar de David Joy (« Le Poids du monde ») ou de S.A. Cosby (« Les routes oubliées », « La colère », « Le sang des innocents », « Le Roi des cendres »), il propose un roman profondément social qui dresse un état des lieux sans concession.
Le récit aurait pu se limiter à un simple duel débordant de testostérone entre un Edwin, consumé par l’humiliation et la vengeance, et un Luke, rongé par l’ambition toxique, et s’enfermer dans une spirale de décisions absurdes, violentes et destructrices. Mais l’auteur a eu la bonne idée d’insuffler une touche féminine, voire même féministe, à l’ensemble car ce sont leurs compagnes, Gabriela et Mimi, qui donnent au récit sa profondeur émotionnelle. Fragiles et blessées, mais d’une force intérieure saisissante, elles incarnent le cœur battant du roman tout en offrant finalement une petite touche de lumière à ce récit pourtant résolument sombre.
Installant une tension sourde, une ambiance moite et des paysages écrasés par la misère, Eli Cranor maîtrise en effet à merveille l’art du “rural noir”. On sent la chaleur poisseuse de l’Arkansas, l’âpreté des vies cabossées, l’inéluctabilité d’un dénouement que l’on devine fatal, mais que l’auteur parvient tout de même à rendre surprenant, voire bouleversant. Au cœur de cette usine à poulets qui plume un à un ses employés, réduisant l’American Dream en lambeaux, le lecteur ressent le grondement sourd de ces corps qui s’épuisent et de ces vies qui s’éteignent. Les chapitres courts imposent de surcroît une lecture haletante, presque en apnée.
« À la chaîne » est un roman qui frappe fort. Un texte poisseux, social, noir comme l’huile des machines, où chaque page respire la douleur, la rage et l’humanité des oubliés du rêve américain. Au fil de ses romans, Eli Cranor s’impose comme une voix majeure du rural noir contemporain : lucide, empathique et brutale quand il le faut.
À la chaîne, Eli Cranor, Sonatine, 320 p., 22,50 €
Elles/ils en parlent également : Kitty, Sharon, Julie, Bruno, Evadez-moi, Dealer de lignes
