Quatrième de couverture :
« Je tricote pour le petit. Je lui fais une écharpe avec une vieille pelote de laine qui me restait, j’ai voulu l’utiliser mais c’est trop épais pour moi, et puis la couleur est moche… Mais enfin du moment que c’est fait main, c’est bien. C’est combien de centimètres une écharpe pour un bébé ? Un mètre ? Tu es sûre ? Mais un mètre c’est énorme pour un bébé non ? »
Charlène, la soixantaine, est restée jeune. Mais quand le vide l’envahit soudain, elle enchaîne les appels téléphoniques à sa fille. Mère touchante et toxique à la fois, elle l’atteint toujours là où ça fait mal.
Une femme au téléphone, c’est Charlène, la mère d’un fils et d’une fille, celle à qui elle téléphone régulièrement pour occuper sa solitude, survoler des sujets divers et variés, cracher son venin sur sa famille, se plaindre de sa maladie psychique, de son cancer, étaler ses conquêtes toujours vouées à l’échec sur des sites de rencontres. Elle a la soixantaine bien entamée, elle fume trop et vit une relation mouvementée avec son amie Colette. « Je t’aime moi non plus » pourrait convenir à résumer les choses. Mais n’oublions pas de noter la tension romanesque que Carole Fives crée et maintient en nous servant uniquement des paragraphes de monologues téléphoniques de Charlène, parsemés de sentences sur ses enfants, ses petits-enfants (qu’elle préfère clairement voir en fond d’écran plutôt qu’en vrai), sur les hommes, sur les thérapies, sur sa situation financière… bref, sur tout et n’importe quoi. Et ça marche ! Voilà un petit roman jubilatoire, drôle, grinçant à souhait. On retrouvera Charlène dans Appel manqué, le dernier roman de Carole Fives (qui, paraît-il, s’est inspirée de sa propre mère…)
« Je me suis mise sur AdoptUnType. Tu ne payes rien et en plus tu vois les autres femmes, enfin, tu vois la concurrence. Il y en a une qui a écrit « j’ai besoin d’aide ». Carrément. Un sourire, un regard, c’est peut-être le début d’une belle histoire. Une autre qui s’appelle Bienperdue, elle demande qu’on lui fasse un petit signe. Elle est encore pire que moi, celle-là. Et elle : Aimez-vous les uns les autres, non mais, elle ne veut pas qu’on tende l’autre joue non plus ? C’est terrible tout ce que tu lis ici, terrible » »
« J’ai raccroché par erreur. Désolée, avec ce nouveau portable, je galère. Il s’éteint tout le temps, écran noir, tu voudras bien regarder un peu avec moi quand tu viendras ? Si, je t’assure, la vidéo s’active toute seule quand on m’appelle. Encore ce matin, un copain qui me dit « C’est fou Charlène, tu es en chemise de nuit et tu bouges dans le téléphone. » La honte, j’étais à peine levée, j’avais encore ma tête de réveillon.
Et le fond d’écran ? Tu sais comment ça se change ? Non, parce que c’est ta tête que j’avais mise en fond d’écran, mais là j’en ai marre, je voudrais bien voir autre chose. »
« Tu me parles sur un ton devant lui non mais tu te crois intelligente ? Tu me fais des remarques, tu m’engueules devant un étranger, mais, au final, c’est toi qui te ridiculises ! Il faut être adulte, maintenant, il faut faire des efforts. Et ce pauvre garçon, ce qu’il était gêné ! Il est adorable, en plus, très posé, très poli, plein d’attentions pour moi, le contraire de toi. Tu n’en trouveras pas beaucoup des comme ça. Je l’aime vraiment beaucoup. Si tu n’en veux pas pour toi, je le prendrais bien pour moi. Et ce qu’il est grand, et bien bâti, et ces cheveux ! C’est rare pour un homme d’avoir encore ses cheveux à son âge, tu sais, non vraiment il est épatant. Et puis tu n’es pas un prix de beauté non plus, que veux-tu trouver de mieux ? »
Carole FIVES, Une femme au téléphone, Folio, 2018 (Gallimard, Collection L’arbalète, 2017)
Participation aux Gravillons de l’hiver de Sybilline La petite liste
