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Un jeu sans fin

Publié le 27 février 2026 par Adtraviata
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Quatrième de couverture :

Fille d’un ingénieur canadien collaborant avec le commandant Cousteau, Evie a douze ans lorsqu’elle attrape le virus de la plongée et décide de consacrer sa vie à l’exploration des fonds marins.
Ina, une artiste polynésienne, compose des sculptures avec des déchets plastiques qu’elle glane sur les plages. Peu à peu, une étrange créature prend forme.
Todd et Rafi, deux lycéens américains que tout oppose, cimentent une intense amitié autour du jeu de go ; l’un se perdra dans la littérature, l’autre révolutionnera l’intelligence artificielle.
Avec la virtuosité qu’on lui connaît, Richard Powers met en scène une poignée de personnages à différentes périodes de leur vie, avant de les réunir à Makatea, île du Pacifique ravagée par des décennies d’extraction minière, où se joue la prochaine grande aventure de l’humanité : la construction de villes flottantes.
Mêlant science, écologie et poésie, « Un jeu sans fin » sonde les mystères de l’océan et les potentialités infinies des nouvelles technologies pour célébrer la beauté et la résilience de la nature.

Ce livre est celui de mon abonnement de février. Pour la première fois, l’enveloppe contenait un livre que j’avais acheté fin 2025, Eclaircie de Carys Davies, que j’ai quand même fait monter en haut de la pile et dont je vous parlerai la semaine prochaine. On m’a donc proposé à la place ce dernier roman traduit en français de Richard Powers, auteur dont j’avais déjà entendu parler sur les blogs mais que je n’avais encore jamais lu. Et voilà, monsieur le libraire est responsable d’un coup de foudre littéraire dont je vais longtemps le remercier. J’ai envie de tout lire de Richard Powers désormais !

Dans Un jeu sans fin, nous suivons trois fils narratifs. D’abord, les pages en italique sont le récit que fait Todd Keane, un homme qui a fait fortune dans l’informatique, en suivant la naissance et l’évolution d’internet jusqu’à l’intelligence artificielle. Il a créé une plateforme virtuelle, Playground (le titre original du roman) très lucrative, basée sur le plaisir du jeu. Il s’est inspiré en cela de sa passion pour les échecs puis pour le jeu de go, un jeu aux combinaisons infinies, auquel il a joué (sans fin) avec son ami Rafi Young, un Noir poussé à la perfection par son père que hantaient le racisme et ses complexes vis-à-vis des Blancs. Todd est désormais atteint de la démence à corps de Lewy, une maladie dégénérative assez atroce et il raconte à un mystérieux vous cette amitié brisée avec Rafi. D’un autre côté, nous sommes sur une toute petite île de la Polynésie française, Makatea, où vivent encore quatre-vingts deux habitants, dont Ina Aroita, une artiste qui récolte et recycle en une oeuvre d’art improbable des déchets de plastique échoués sur l’île, Makatea qui a été « éventrée » dans les années 1960 par l’exploitation du phosphate par les Français colonialistes et à qui l’on propose maintenant de devenir la base de construction de villes flottantes en échange d’une nouvelle prospérité. Le maire va avoir bien du mal à organiser la consultation et le vote des habitants pour ou contre ce projet. Et nous faisons la connaissance d’Evelyne Beaulieu qui, à force de persévérance, de compétence, a surmonté le choc initial de son enfance, quand son père l’a jetée à l’eau pour tester un scaphandre autonome, et est devenue une océanographe et une plongeuse hors pair, qui a tiré son épingle du jeu face à la rude concurrence masculine, une destinée réussie grâce à (et parfois contre) son mari Bart (surnommé Bernique) et ses enfants.

C’était passionnant de suivre ces personnages tout au long de leur vie, des personnages pleins d’humanité, et leur histoire de rêves, d’espoirs, de désillusions, de coups du destin. On devine à travers eux la sensibilité et l’humanité de Richard Powers, la manière dont il conte la fin de vie de l’un d’entre eux environ cinquante pages avant la fin m’a particulièrement touchée. Mais ce roman très riche et bien documenté nous entraîne aussi dans les océans, où nous découvrons avec Evelyne (Evie) les merveilles du monde sous-marin et les ravages causés par l’action humaine, tout en gardant avec l’auteur l’espoir que l’être humain soit capable de contenir les effets de la pollution et d’inverser le mouvement. Un autre thème riche de questionnements est évidemment celui de l’intelligence artificielle (et je ne croyais pas m’y intéresser avant cette lecture) : quelle est la place de l’IA face à l’homme ? Celle-ci peut-elle combattre les maladies graves et ressusciter les morts comme l’espère Todd ? Et ne négligeons pas le subtil thème du jeu, qui sous-tend tous les univers de ce roman.

Et quand tous les fils narratifs se rejoignent à Makatea pour le final, le lecteur n’est pas au bout de ses surprises. Richard Powers nous emmène très loin, il nous a menés en bateau (c’est le cas de le dire) jusque là ! Et le plus merveilleux bien sûr, c’est que ce n’est pas une intelligence artificielle qui a écrit ce roman, c’est un être de chair et de sang et quelle maîtrise, quel art de la narration, que d’émotions nous offre ce grand monsieur ! Peut-être que je relirai ce roman en essayant de trouver les indices qu’il a sûrement semés dès le début pour nous amener à cette fin stupéfiante ! Ai-je besoin de le répéter, c’est un énorme coup de coeur !

« Tout son corps blêmit jusqu’à être blanc comme l’Antarctique, et il se recroquevilla dans une pose de guerrier farouche. Sa peau se hérissa d’une chair de poule épineuse, puis s’embrasa en une flamme. Les bras se firent épées, pour une danse du sabre sans ennemi et sans spectateur. Il frappait d’estoc et de taille, portrait craché de Kali, déesse du temps, du changement, de la destruction et de la création. le sépiide montait un spectacle. (…) Elle pensait avoir vu toutes les couleurs qu’un sépiide pouvait produire, mais celui-ci offrait des nuances de cannelle et de roux, d’écarlate, de carmin, de bordeaux, qui lui étaient totalement inconnues. Il clignotait de couleurs si subtiles qu’elle n’aurait pas su dire où elles s’inscrivaient dans le spectre. Les lumières parcourant la longueur de son corps pulsaient et évoluaient. Elles lançaient un thème suivi de variations toujours plus amples. Ce light-show lui rappelait les casinos de Las Vegas; les déroulés en Technicolor des enseignes de Times Square. Une grammaire obscure gouvernait ces motifs flamboyants, une riche syntaxe et une sémantique aux règles et aux combinaisons insondables, et bien qu’Evie ne puisse rien en déchiffrer elle était sûre que ça avait un sens. »

« Où qu’elle plonge dans le triangle de Corail, des poissons de toutes formes, de toutes couleurs, de toutes espèces s’assemblaient autour d’elle. Curieux, ils accouraient des plus lointains quartiers du récif pour examiner cette visiteuse inédite. Evelyne n’avait pas besoin de beaucoup d’imagination pour comprendre : ces êtres menaient leurs propres recherches.
Parfois elle piétinait sur place, submergée par le plus délirant assortiment d’inventions dignes du Dr Seuss : indigo, orange, argenté, toutes les couleurs du spectre depuis les nudibranches pie jusqu’à des limaces luisantes et blanches comme l’os hérissées d’une forêt d’épines. La mer la portait, avec une suspension de soir tiède sur ses membres nus. Elle flottait en suspension au milieu de récifs qui s’élevaient en pinacles, en coupoles, en tourelles et en terrasses. Elle était un ange désarmé planant au-dessus d’une métropole bâtie par des milliards d’architectes presque invisibles à l’œil nu. La nuit, à la lumière des projecteurs, lorsque les polypes coralliens sortaient se nourrir, le récif bouillonnait d’une activité irréelle, d’un milliard de missions psychédéliques toutes différentes, toutes interdépendantes. »

« Ce jeu est aux échecs ce que le chant est aux bruits de salive. C’est le sommet de la philosophie contemplative. Les échecs, à côté, c’est Toboggans et Échelles. Rends-toi compte. Si chaque atome de l’univers était en soi un petit univers comprenant autant d’atomes que le grand univers, le nombre total d’atomes serait quand même moins grand que celui des configurations possibles d’une partie de go. Et je peux t’apprendre à y jouer en moins de trois minutes. »

« Makatea se transforma en fourmilière. Les mineurs n’avaient pas d’outils plus perfectionnés que des pelles et des pioches. Chaque homme était descendu dans un trou où il passait sa journée à charger dans un seau le phosphate extrait à la main et à en inhaler la poussière. Au-dessus du trou, son collègue hissait les seaux et les vidait dans une brouette. Une fois la brouette remplie, l’ouvrier de surface la poussait au-dessus des ravins grandissants sur un réseau de planches branlantes, jusqu’à un tapis roulant alimentant un train dont la voie ferrée finit par couvrir la moitié de la longueur de l’île. C’est ainsi qu’un tiers de Makatea devint un paysage lunaire de roc déchiqueté, semé de crevasses larges de deux ou trois mètres et profondes de trente. »

« Evelyne Beaulieu entra à Duke en 1953 , première femme jamais admise en études océanographiques. Elle survécut à quatre ans de cours à Durham et à trois étés de travail de terrain en déployant des trésors de camouflage toujours plus inventifs. Elle dissimulait l’étendue de son expérience de plongeuse, s’abstenait de corriger de nombreuses erreurs de ses professeurs, et riait aux blagues de soudard de ses condisciples mâles. Ce n’était pas si difficile de se faire passer pour ce que les américains appelaient une « bonne camarade ». »

« Les yeux sur la route, Bernique demanda : « Tu as une philosophie de vie?
– Comment ça, une philosophie de vie? » L’expression lui semblait une contradiction dans les termes.
« Des mots selon lesquels tu vis. »
Elle ne vivait pas selon les mots. Elle vivait selon la vie. Mais la question était tendre et touchante, et elle fit de son mieux. Elle lui fournit ce grand classique de la sagesse populaire québécoise.
« Attache ta tuque et lâche pas la patate ! »

Richard POWERS, Un jeu sans fin, traduit de l’américain par Serge Chauvin, Actes Sud, 2025

Et un (excellent) titre de plus pour le Challenge American Year 3 de Belette.


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