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Saphia Azzeddine – Mémoire sous scellés

Par Yvantilleuil

Saphia Azzeddine Mémoire sous scellésSi je lis quasiment deux romans par semaine c’est grâce à Saphia Azzeddine, voire même à cause d’elle lorsque le roman en cours ne me plaît pas trop. Lorsque j’avais une petite vingtaine d’années je détestais tellement lire, que je n’avais lu que cinq livres… toutes des lectures imposées par l’école, que j’avais expédiées au plus vite en les lisant en diagonale, en sautant quelques chapitres ou en visionnant les versions cinématographiques si disponibles, bref, tout pour lire le moins possible. Puis, un samedi soir, en glandant dans mon canapé comme on sait si bien le faire à cet âge-là, je zappe sur l’émission de Thierry Ardison, dont le côté provocateur et la perpétuelle transgression des codes tacites de la télévision française plaisait inévitablement au jeune adulte rebelle que je m’imaginais être. Parmi les invités du jour, une certaine Saphia Azzeddine et son roman « Confidences à Allah », dont quelqu’un commence à lire quelques extraits… et là… comme certains ont vu apparaître la Vierge Marie dans la grotte de Lourdes, je me retrouve subitement illuminé. Mais, à défaut d’aller me jeter sur la Bible afin d’y recueillir la parole de Dieu, le fraîchement converti que je suis se plonge dès le lendemain dans les « Confidences à Allah » afin d’y recueillir celle de Saphia Azzeddine. Le miracle opère, tous ces mots qui me semblaient jusque-là une perte de temps inutile se déposent un à un là où il faut et trouvent immédiatement écho en moi.

C’est assez étrange car, étant depuis un lecteur assidu de romans, je peux facilement vous citer des dizaines d’autrices dont l’Académie Française vous confirma qu’elles écrivent mieux que Saphia Azzeddine, mais elles ont beau savoir manier la plume avec une élégance qui convoque immédiatement tous les superlatifs, c’est néanmoins celle de Saphia Azzeddine qui parvient à me toucher le plus souvent. Des scientifiques qui s’ennuyaient probablement un peu trop sont un jour parvenu à démontrer que concernant la musique, les gens avaient tendance à préférer les genres dont la cadence se rapproche le plus de leur propre rythme cardiaque. C’est probablement ce qu’il se passe quand j’ouvre un roman de Saphia Azzeddine : ses phrases sont en phase avec mes propres pensées, ses mots se déposent sur mon cœur, résonnent en moi et deviennent miens dès qu’ils franchissent ma rétine. Alors, quand elle sort un nouveau roman, surtout après six longues années d’attente (et de silence), forcément je saute inévitablement dessus.

Avec « Mémoire sous scellés », Saphia Azzeddine signe un roman plus historique que les précédents et profondément politique, qui s’attaque à une forme de violence moins visible que les bombes mais tout aussi dévastatrice : le pillage culturel et l’effacement méthodique de la mémoire des peuples. À travers une intrigue d’enquête internationale et le portrait d’une héroïne habitée par la colère, l’autrice poursuit cependant son travail littéraire sur la responsabilité morale, la domination et la fabrication des récits.

Le roman s’ouvre dans un Irak ravagé par la guerre. Maya, encore bébé, perd toute sa famille dans une explosion qui ne leur laisse aucune chance. De cette destruction naît une colère froide, structurante, qui ne la quittera plus. Très vite, elle comprend que la guerre ne se limite malheureusement pas aux corps, mais qu’elle laisse également des traces profondes dans les musées pillés, les sites archéologiques saccagés et les objets antiques dispersés dans les vitrines feutrées de l’Occident. De Bagdad à Paris, de Londres à New York, Maya s’infiltre dans les sphères du pouvoir politique, économique et culturel afin de remonter les filières du trafic international d’antiquités. Son enquête la mènera jusque dans les lieux les plus symboliques de la mondanité contemporaine, où l’histoire volée devient objet de prestige et de spectacle.

Le cœur battant de « Mémoire sous scellés » réside dans cette thématique centrale qui dénonce le pillage du patrimoine comme prolongement de la guerre. Le roman démontre avec force que la spoliation culturelle n’est pas un dommage collatéral, mais une stratégie de domination visant à transformer l’histoire en marchandise.

Le roman déploie un cadre international ambitieux, reliant les ruines irakiennes aux musées les plus prestigieux et aux tapis rouges new-yorkais. Cette ampleur donne au récit une portée globale et souligne l’hypocrisie d’un monde qui sacralise des objets arrachés à leur contexte. La scène du Met Gala de New York, à la fois ironique et glaçante, dévoilant l’apparition d’un sarcophage antique exposé comme simple élément de décor aux côtés d’une célébrité mondiale moins bien conservée, condense à merveille cette critique. Derrière cette scène à la puissance symbolique vertigineuse se cache l’affaire du cercueil du prêtre égyptien Nedjemankh, objet funéraire vieux de plus de 2 500 ans, sorti illégalement d’Égypte après les troubles politiques du début des années 2010, avant d’être acquis par le Metropolitan Museum of Art. Exposé dans le cadre d’une soirée mondaine ultra-médiatisée, le sarcophage incarnait alors, malgré lui, cette dérive spectaculaire : une histoire sacrée réduite à un accessoire de prestige, arrachée à son contexte, vidée de son sens.

En s’emparant de cet épisode comme d’un révélateur brutal, l’autrice montre avec une ironie glaçante comment le vol culturel se pare des habits du glamour, comment les crimes contre l’histoire se dissimulent sous les flashes, les dorures et les discours institutionnels. En rappelant que ce sarcophage fut finalement restitué à son pays d’origine après enquête, l’autrice souligne aussi, en creux, l’ampleur d’un système où la réparation reste l’exception, jamais la règle.

Cette ambition a toutefois un revers. Les allers-retours temporels et l’abondance de références historiques et géopolitiques peuvent parfois désorienter le lecteur. Le cadre manque par moments de stabilité, et l’intrigue, très démonstrative, prend parfois le pas sur la tension romanesque pure. « Mémoire sous scellés » devient du coup un roman exigeant, qui ne cherche ni la légèreté ni le confort de lecture.

Heureusement, Maya s’impose très vite comme une figure féminine puissante, mue par une colère légitime. Cette colère n’est jamais hystérique ni décorative, elle est politique, lucide et méthodique. L’autrice excelle lorsqu’elle s’attache à l’intime, aux pensées et aux fractures intérieures de son personnage, donnant chair à une rage qui devient moteur d’action et de résistance. Maya n’est pas une héroïne lisse, elle est traversée par le doute, la fatigue et parfois la solitude, ce qui la rend d’autant plus crédible.

Outre cette femme forte ayant reçu la colère en héritage et qui se bat contre l’effacement, Saphia Azzeddine propose également une écriture qui demeure incisive, engagée et presque chirurgicale. Elle ancre son récit « dans la poussière et le sang » d’un pays dévasté, tout en interrogeant la fabrication contemporaine des récits, la responsabilité des institutions culturelles et la complaisance des élites occidentales.

Malgré ce cadre historique un peu trop large, « Mémoire sous scellés » conserve donc les qualités majeures qui font de Saphia Azzeddine l’une de mes autrices préférées.  Tout en élargissant son champ d’action à une réflexion plus globale sur l’histoire, la mémoire et la responsabilité collective, elle conserve les points forts de ses romans précédents, allant de la puissance de voix féminines puissantes et mémorables à une écriture engagée et courageuse qui ne cherche ni l’euphémisme ni la neutralité, mais assume une prise de position morale et politique claire. Un roman charnière qui confirme que, chez elle, écrire reste un acte de résistance, habité par une colère qui trouve à chaque fois écho en moi.

Lisez Saphia Azzeddine !

Mémoire sous scellés, Saphia Azzeddine, Fayard, 328 p., 21,90 €


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