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Dao, d’Alain Gomis

Publié le 06 mars 2026 par Africultures @africultures

En sortie France le 29 avril 2026, le nouveau film d’Alain Gomis a été en compétition à la Berlinale en février et est présenté à Paris au festival Cinéma du réel en mars. Fresque mosaïque sur une famille et sa diaspora, il transcende les frontières entre les continents, entre documentaire et fiction, entre les ancêtres et leurs descendants. Bien qu'ignoré au palmarès de la Berlinale, il a été salué comme un des événements majeurs du festival et une contribution importante au cinéma contemporain. Critique.

Dao est un éblouissement. Malgré ses trois heures. Malgré la quasi-absence de trame narrative. Malgré la place qu’il donne à l’improvisation et à la co-construction avec ses comédiens. Car ce film est une fiction : il commence par un casting, par l’affirmation d’une grande liberté des actrices et acteurs qui devront apprendre à se connaître, créer du lien en improvisant leur rôle. Nous sommes donc conscients que tout est joué.

Un insert au début définit le sujet : « Dao est un mouvement perpétuel et circulaire qui coule en toute chose et unit le monde ». Ce mouvement fait à la fois la fluidité et l’unité d’un film pourtant partagé entre deux événements en miroir, très éloignés en lieux et en temps : un mariage en banlieue parisienne et des funérailles en Guinée-Bissau (d’où sont originaires les Gomis). Gloria fait le lien : le mariage est celui de sa fille Nour, l’enterrement celui de son père Louis. Le montage les alterne sans pour autant les opposer, avec une impressionnante intelligence, comme un écho en boucle, qui parfois se confond, tandis que la musique assure la liaison et l’unité. Un doux piano jazzy baigne des images qui peuvent s’emballer dans la danse, appelant parfois des rythmes endiablés. Le traditionnel et le jazz se succèdent et s’entrecroisent, sans volonté illustrative mais moteurs au contraire du mouvement du film, de la multiplicité de ses situations et de ses intensités.

« On va vers une fiction », entend-on dire Alain Gomis au départ. Effectivement, dans les longues plages d’apparence documentaire, la prise de vue est fictionnelle : la caméra se glisse au sein des groupes, sans intrusion mais bien présente, imbriquée, ancrée. Elle s’arrête sur des échanges, opère des portraits, puis épouse à nouveau l’élan des êtres. Elle est un regard participant. Elle épouse les corps des rituels et des danses, qu’elles soient traditionnelles ou modernes, capte les ensembles qui se forment, les volutes qui s’unissent, car son sujet est un groupe qui fait corps dans sa vitalité, à des milliers de kilomètres de distance, par-delà les temps.

N’idéalisons rien : ces corps en arrivent à se battre quand le virilisme prend le dessus, de même que les blessures de la vie rattrapent des relations jamais entièrement éteintes, mais la réconciliation est de mise, qui peut passer par des mises au point. C’est là que sourd l’émotion : lorsque la dynamique du film rejoint celle de la vie.

Ce n’est donc pas forcément une chorégraphie mais plutôt un mouvement pris dans les tresses de l'oralité, dans le respect des coutumes et de leur transmission qui participe de la joie d’être ensemble, un plaisir là encore sans illusion : ceux qui font la fête se disperseront, repartiront vers leur base tandis que ceux qui ont entrevu un ailleurs ne pourront les suivre ou les imiter. Une métaphysique est cependant à l’œuvre, qui fait qu’on accepte de répéter les rituels ancestraux, sans parfois trop y croire mais pas en touristes, dans la conscience de leur pertinence et la volonté de participer à un tout.

Ce n’est pas seulement une famille populaire et sa diaspora, c’est beaucoup plus large : un village, un groupe d’amis de banlieue où se mêlent des relations de travail (on reconnaît divers acteurs et professionnels du cinéma). Car un mariage ou des funérailles sont ouverts à toutes et tous. Et que ce qui est célébré ici est à la fois intime et rhizomique, autant que la forêt qui entoure le village ou les paysages de la campagne française qui eux aussi s’entremêlent et sont bien plus qu’un décor.

L’objectif, on le voit, qui légitime la durée pour qu’elle s’inscrive aux tréfonds de chaque spectateur, est de capter et faire l'expérience d'une énergie, celle d’un peuple qui la puise dans son Histoire ô combien dramatique mais édifiante dans l’humanisme qu’il développe et les résistances qui le soudent (sont évoqués l’esclavage, la colonisation, les combattants pour l’indépendance avec Amilcar Cabral, les drames enfouis). Cette énergie est aussi celle de Gloria, Nour et toutes les femmes si présentes, qui disent leur condition et leurs souffrances. A cet égard, en interprétant Gloria, Katy Correa est proprement saisissante. Sans que cela passe trop par la parole, elle exprime magnifiquement la mélancolique maturité de son âge face à son vécu jusqu’à pouvoir dire à un ancien amant (interprété par Samir Guesmi) une phrase saisissante d’actualité : « Aime quelqu’un d’autre que toi : ça te fera du bien et à toute la planète ! »

Cette énergie ne s’intronise pas. Elle est difficile à capter au cinéma où elle peut paraître trop jouée. Le film  l’installe peu à peu, dans sa durée, à la faveur de notre accoutumance aux personnages et de leur capacité à s’approprier les rituels et de les actualiser. L'unité prend le pas sur les différences, dans l'égale dignité des personnes et les cycles de la vie. Au point que vers la fin, les raccords se font si subtils qu’on passe sans bien le réaliser d’un lieu à l’autre, de la France à l’Afrique et vice-versa. Au point que l’on peut croire que le mort répond en dirigeant ceux qui portent son linceul. Au point qu’on peut lui dire d’aller se reposer.

« Dao est un mouvement perpétuel et circulaire qui coule en toute chose et unit le monde ». A l’heure où ce monde se déchire et se suicide, il est essentiel d’en rappeler sans l'essentialiser le dao pour mobiliser ses forces de résilience.

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