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Allah n’est pas obligé, de Zaven Najjar

Publié le 03 mars 2026 par Africultures @africultures

Le roman d’Ahmadou Kourouma a été publié en 2000. Il a obtenu le prix Renaudot et le Goncourt des lycéens. Kourouma (1927-2003) est un des écrivains les plus importants de la littérature africaine francophone, avec notamment Les Soleils des Indépendances (1968), Monnè, outrages et défis (1990), et En attendant le vote des bêtes sauvages (1998). Ce dernier a été adapté au cinéma par le burkinabè Missa Hébié en 2010, mais pourquoi diable adapter Allah n’est pas obligé en dessin animé ? L’Histoire est dramatique, violente, quelque peu désespérante. L’adaptation en est brillante, mais à quel public s’adresse ce film ? (sortie le 4 mars 2026 dans les salles françaises)

C’est en 2016 que le producteur Sébastien Onomo en achète les droits car le livre l’avait marqué durant ses études. Plus tard, il développe La Sirène, film d’animation de Sepideh Farsi sur la guerre Iran-Irak (2022), dont Zaven Najjar est le directeur artistique. Et lui offre le livre.

Kourouma sait de quoi il parle : il a été tirailleur en Indochine. Il puise dans la tradition orale les sources d’une écriture qui capte l’attention et la maintient sans cesse, qu’il s’agisse du récit ou de la façon qu’a Birahima de s’exprimer, à la fois moderne et tragique. Comme dans le reste de son œuvre, il ne gomme pas la responsabilité des Africains dans ce qui leur arrive. On retrouve dans Allah n’est pas obligé le désenchantement de Les Soleils des Indépendances : un monde en décomposition. En tant qu’enfant qui veut être soldat, l’indocile orphelin Birahima participe de ce chaos. Il s’allie au bonimenteur chargé de le guider et le protéger car Yacouba sait parler, embobiner, dire à autrui ce qu’il désire (Birahima le désigne comme « le bandit boiteux, le multiplicateur de billets de banque, le féticheur musulman »).[1] Leur duo improbable joue avec les pouvoirs (les armes et la parole) pour tirer son épingle du terrible jeu de la guerre civile. Ce road-movie à la recherche d’une tante qui se serait installée au Libéria les trimbale aussi en Sierra Leone, les deux pays étant à feu et à sang à l’époque de la rébellion de Charles Taylor (1989-2003). Epopée aussi dérisoire qu’insolente, le livre puise dans les initiations des chasseurs malinkés autant que dans la technique romanesque occidentale. [2]

Allah n’est pas obligé d’être juste. Il fait ce qu’il veut. C’est dans la tragédie du réel que puise Kourouma et lorsque Birahima a trop d’émotion, l’animation permet de déformer l’image pour rendre compte de ses hallucinations. Mais voilà que, comme dans le livre, le récit s’interrompt parfois pour indiquer les données historiques car il ne s’agit pas de trop se détacher du réel : n’oublions pas cette dérive incroyable des dictateurs de brousse qui forcent des enfants à faire le sale boulot.

Fasciné par les armes et porté par la drogue, Birahima se laisse volontiers embaucher malgré ses quelque 12 ans. Kourouma relit son maître Céline avant d’écrire. « Il laisse percer comme jamais auparavant la flamme hallucinée de la désespérance ».[3] Et plonge dans L’Enfer de Dante. Le même labyrinthe, la même exubérance, les mêmes bifurcations, les mêmes politiciens véreux dans leur gloire dérisoire. C’est dès lors l’ironie qui transparaît face à ces guerriers tyranniques. Poursuivant son but de retrouver sa tante, dernier espoir qui le raccroche à la vie, Birahima se fraye un chemin entre cauchemars et visions apocalyptiques.

Donc l’animation permet d’évoquer ce qu’il éprouve mieux qu’une trop réaliste fiction. Mais cela ne résout pas la question de savoir à qui ce film s’adresse. Trop impressionnant pour un jeune public ? Trop bande-dessinée pour un public adulte ? C’est alors que le film introduit ce que n’a aucunement le livre, dépourvu de toute dimension sentimentale ou romantique : une romance, justement, avec une autre adolescente prise dans la même galère que Birahima. Cette petite trahison de l’adaptation vient équilibrer la noirceur et restaurer un bout d’humanité. De même, l’humour noir dilaté par les tirades de Birahima et les stratégies de Yacouba participe de ce savant dosage qui nous empêche de sombrer dans le drame alors qu’ils vont de Charybde en Scylla. Regardons le réel en face mais continuons de croire qu’un espoir est permis, ce qui ne manque pas d’actualité. En cela, le film colle à l’ironie permanente du livre et échappe à l’infinie noirceur de la cruauté des situations. C’est sur cette crête étroite qu’il réussit son pari.

Cela n’aurait pas fonctionné si le dessin n’était pas à la hauteur. Les aplats de la ligne claire très graphique de Zaven Najjar renforcent la lisibilité d’un récit d’abord tracé en couleurs vives et qui s’assombrit au fur et à mesure de la dramatisation de l’histoire. Les profondeurs de champ de ses compositions et la luxuriance des décors sont proprement cinématographiques. Il va jusqu’à convoquer un imaginaire pop et rap, qui donne aux images une énergie immédiate, largement soutenue par la richesse de la bande-son. Et bien sûr, les voix ont leur importance : Thomas Ngijol crédibilise l’humour de Yacouba. Naky Sy Savané donne de la profondeur à la grand-mère. Le très jeune rappeur ivoirien et star des réseaux SK07 incarne un Birahima pétri de conviction. Et l’ensemble des artistes castés par le théâtreux Luis Marques qui connaît Abidjan comme sa poche sont à l’encan.

Un film a une énergie et une durée : il ne sert à rien de chercher les manques de l’adaptation. Sa fidélité est ailleurs, dans le respect de l’esprit des personnages et de la signification du récit. Le film ne les a pas édulcorés. Birahima est bien là, qui raconte l’histoire, avec sa gouaille, son langage familier et son regard aussi lucide que naïf sur la violence à l’œuvre. Le contexte historique des combats et des chefs de guerre est là aussi, de même que l’horreur des conflits et l’exploitation des enfants. On retrouve également dans ce road-movie en spirale le ton picaresque et la succession d’épisodes qui imposent à l’enfant une initiation qui le force à grandir.

Bien sûr, tout cela est resserré alors que le livre prend le temps mais, avec sa coscénariste Karine Winczura, Najjar a conservé nombre de formules du roman et la voix-off tantôt ironique tantôt grossière de Birahima respecte la percussion satirique de sa langue. Par contre, est moins présente la fameuse déconstruction du français par l’oralité qu’opère Kourouma qui mélange malinké et argot pour évoquer le chaos sémantique de la guerre et affirmer une identité et une mémoire africaines. Insistant sur les actions, le film n’atteint pas cette complexité (calques, interférences, plurilinguisme, travail sur la syntaxe), mais reste fidèle à la tonalité générale du texte. Car ce qui importe n’est-il pas au fond que s’inscrive en nous la voix insolente et lucide de Birahima ? Et cela à tous les âges capables de regarder le monde en face.

À l’occasion de la sortie du film en France, Allah n’est pas obligé est réédité aux éditions Dupuis sous la forme d’un roman graphique avec des illustrations de Zaven Najjar (sortie le 13 mars 2026).

[1] Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé, Seuil 2000, p. 137.

[2] Cf. Boniface Mongo-Mboussa, L’indocilité, supplément au Désir d’Afrique, Gallimard 2005, p. 56.

[3] Jean-Michel Djian, Ahmadou Kourouma, Biographie Seuil, 2010, p. 162.

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