Avec ce treizième volume publié dans la collection Roman/Tantara, les éditions Project’îles ouvrent leur catalogue à un récit de vie, celui de Chantal Loïal, danseuse et chorégraphe guadeloupéenne à l’immense talent et au destin exceptionnel, que rien ne prédisposait à connaître la carrière qui est la sienne jusqu’à aujourd’hui. Le livre s'intitule Danse avec la DDASS.

Danse avec la DDASS, un livre de Dominique Roederer, sur la vie de Chantal Loïal.
La petite fille est née à Pointe-à-Pitre dans une famille ni très structurée ni très aimante. Sa mère, Érika, porte le prénom prémonitoire d’une tempête tropicale. De fait, elle déchaîne dans la vie de ses filles quelque chose qui a tout l’air d’un cyclone. Lorsque la petite Chantal a deux ans, la mère embarque dans un avion pour la métropole, elle s’installe dans un HLM de Bondy et devient gardienne au musée du Louvre. Très vite, la narratrice et sa grande sœur, qui ont fait le déplacement avec elle, lui sont retirées. Chantal Loïal, qui considère sa mère irresponsable, estime que ce placement en foyer est probablement ce qui l’a sauvée. Elle connaît alors une succession de familles d’accueil, mais paradoxalement, c’est ce parcours hors du commun qui donne au livre son titre évocateur et sa substance : Danse avec la DDASS. Les deux termes, presque homophones, résonnent en un pas de deux, disant tout de la vocation, de la force, des barrières qu’il a fallu enfoncer et de la légèreté si robuste de cette femme, non pas une légèreté frivole, même si elle en est sans doute aussi capable, tant quelque chose en elle respire la joie de vivre, mais avant tout une légèreté qui s’exprime dans l’élan créateur qui est le sien et que rien ne saurait arrêter. Nul apitoiement, nul misérabilisme, nulle plainte et à aucun moment, mais un chant au verbe haut et fortement cadencé, martelé avec les pieds :
« Danse avec la DDASS. Sans la DDASS, pas de danse. Ma mère m’aurait interdit d’aller gigoter avec les Africains. Érika estimait que les Antillais avaient eu la chance collective de se détacher de l’Afrique et d’aller s’émietter aux Amériques. Selon elle, vouloir recoller au continent noir serait signer sa capitulation individuelle… Ma mère vitupérait le monde entier. » (p.116)
C’est bien la voix de Chantal Loïal qui raconte, on entend presque ses cris de révolte et son intonation ferme et sûre d’elle, mais ce n’est pas elle qui écrit. La précision revêt son importance. Celui qui transpose le récit et prête ses phrases, c’est Dominique Roederer, ancien journaliste et producteur pour la radio, passionné depuis longtemps par le travail de la chorégraphe et ami de longue date. Le duo se déploie dans une sorte de tension et dans une écriture saccadée et répétitive, peut-être parfois trop, faite de formules lapidaires, qui touchent le cœur et transpercent la conscience et dont on comprend qu’elles appartiennent en propre à la danseuse. Il y a une forme de contradiction entre un style aussi cassant qu’efficace, et qui file droit au but, et la complaisance avec laquelle la narratrice raconte dans la lenteur des années qui s’écoulent, de l’enfance-mosaïque, avec ses morceaux de récit, au parcours de la danseuse, de virages en bifurcations. Peut-être parce qu’il est difficile de résister à celle qui avance elle aussi comme une tornade, en tourbillonnant, la langue de Dominique Roederer a du mal à suivre et à faire le tri, elle peine parfois à s’affirmer et trouver sa place dans la pelote des souvenirs, enchaînés sans souci de chronologie dans une série de conversations à bâtons rompus, dans lesquelles on ne cesse d’entendre les refrains de cette musique qui ne s’arrête pas : je m’appelle Chantal et j’ai voué ma vie entière à la danse comme la danse m’a mise au monde mieux qu’une mère.
« Découpons ma vie en tranches. Le premier morceau a le goût de la banane et du mango jusqu’à ce que ma mère croque la part guadeloupéenne de mon gâteau, en m’enfournant dans la camionnette municipale de son amant. L’utilitaire officiel roule sur le tarmac et stoppe au pied de la bétaillère d’Air France, cap sur Orly. La tranche suivante est si indigeste qu’elle me fait vomir dans l’appartement de Bondy. J’y passe un trimestre séquestrée, la tête sous l’oreiller pour oublier les vociférations d’Érika. Zzz, zzz, voilà les flics qui actionnent leur gyrophare pour rétablir le calme dans la tête de ma mère en pleine croisade anti-sorcières. Pimpon, pimpon voilà le chant des sirènes sociales qui m’ouvre toutes grandes les portes de mon premier vrai foyer. Je réside à la DDASS à partir de mes huit ans et demi jusqu’à mes vingt ans et demi. Faites le compte, qui s’est occupé de moi le plus longtemps ? Qui m’a vraiment élevée ? » (p.120)
La narration menée tambour battant permet de toucher du doigt et de donner un aperçu de l’existence d’une très grande dame de la scène. Bien sûr, il ne s’agit pas de l’épuiser ou de prétendre tout savoir sur cette figure qu’est Chantal Loïal, mais bien plutôt ce qu’elle-même souhaite nous en dire, elle qui est tout à la fois corps et chant, danse et discours. Ainsi, poursuivant leur travail autant de découverte de voix nouvelles que de redécouverte de figures du patrimoine, notamment de l’Océan Indien et des mondes noirs, il faut remercier les éditions Project’îles d’accueillir le récit de cette ascension douce et irrésistible, inspirante comme seule peut l’être une destinée individuelle.
Annie Ferret
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