Anne Barbusse est une poète que j’apprécie et dont j’ai parlé plusieurs fois sur ce blog, à propos de ses livres Ma Douleur planétaire en 2025, Les Mères sont très faciles à tuer en 2025, A Petros, crise grecque en 2023, Les Accouchantes nues en 2022, Les Quatre murs, le seau, le lit, etc.
« Les enfants sans mistral » est paru en septembre 2025 aux éditions Unicité, l’image de couverture est une peinture de Jacques Cauda intitulée « Année 2000« .
Ce livre, écrit en 2021, se conclut par un épilogue récent, datant de 2024, qui apporte un regard plus apaisé et plus optimiste sur la période traversée.
J’ai aimé que ce recueil entremêle les thèmes du confinement, de la psychiatrie, du global warming, de l’écologie, des relations mère-fils, de la nature et des paysages sauvages, comme un montage cinématographique conçu pour immerger le spectateur/lecteur dans des lieux, des moments, des sensations, dans leur mouvante complexité.
Grâce à ce recueil, c’est l’atmosphère du début des années 2020 que j’ai retrouvé : ses angoisses, ses contraintes, ses peines, ses interrogations – dont certaines peuvent subsister encore aujourd’hui, même si le temps des confinements parait révolu.
La voix d’Anne Barbusse, très reconnaissable de recueil en recueil, semble se faire l’écho des douleurs du monde, de la planète, de la société, de la jeunesse hospitalisée.
Quatrième de couverture
Que dire à la génération Don’t look up, la génération Z, la « digitale native », celle qui au sortir du premier confinement du monde, entre détresse numérique et climatique, s’est retrouvée en psychiatrie à l’âge de vingt ans ? A la mère et au fils est échue la grande tâche de construire, par le poème, un monde vivable et durable, un monde avec des vrais arbres, réel comme le mistral.
« Les mères rendent visite aux fils défaits elles sont des Mamma Roma borderline et dévastées par l’envers du monde, elles amènent des paniers pleins de maternités déchues
Et on a droit à une heure par jour de soleil, puis les ambulances amènent une jeune fille qui crie maman deux fois
Et l’on n’entend plus rien, que les frissons de mars en bas du ciel et les hallucinations des humains décomposables »
(Source : Site de l’éditeur)
**
Deux Extraits
(Page 31)
Les mistrals font taire les oiseaux puis ils arriment les chênes à l’espoir et nous n’avons plus de mot
Dans l’hôpital psychiatrique les jeunes se parlent leurs malheurs tout frais, ils n’ont aucun symptôme sur leur visage mais ils savent pleurer
Cette peine-là est plus intrinsèque que le vent de terre, elle augmente les risques de suicide et prend des antidépresseurs pour tâcher de perdurer
C’est alors qu’à l’horizon les montagnes bleuissent dans les soirs et ta solitude crève le silence entre chênes et buis
Malgré le mistral malgré les reproches et les ruines tombant toutes seules d’un bruit sec, le fils a appelé puis il a expliqué la sortie imminente de l’hôpital psychiatrique
Le mistral avait sa voix inaltérable
C’est toujours à rebours du temps que se jouent les défaites
Les chênes construisent des crépuscules, et le thym est une gageure concrète et sèche
Dans la maison de pierre je blottis mes mots de peur
La jeune fille surdouée avait tenté de s’ouvrir les veines puis lui avait confié un cahier de citations mortifères
Le mistral s’est emparé de la forêt puis les quelques randonneurs abstraits ont fui et je me suis assise au bord de la déroute et tous les 4×4 sont descendus dans la vallée
Le mistral s’est jeté sur la terre et les arbres gémissaient, corps détrôné
*
(Page 71)
Il n’y a pas d’au-delà de la souffrance
Cela vous tombe dessus et vous détruit par l’intérieur
En réanimation vous dormez simplement, sauf que les tuyaux par lesquels vous êtes raccroché au vivre vous empêchent de faire des mouvements
Et les appareils qui font des bip en pleine nuit, couloir plein, brouhaha, un écran saturé de lumières multicolores, un écran d’ordinateur
La perfusion irrigue le corps
Au réveil elle blesse les veines
On réalise qu’on s’est effondré un jour
On n’a plus ses vêtements, juste une blouse sans forme imprimée de fleurs minuscules, et roses
On n’arrive pas à uriner dans la bassine en position couchée
On n’a plus de lunettes, plus de papiers, plus de vêtement, on a tout perdu dans le dénuement de l’hôpital et soudain le monde se jette sur vous avec des crocs de chiens sauvages, et la douleur jaillit comme une fontaine
De temps en temps l’ordinateur fait des bruits technologiques mais aucun infirmier ne s’en inquiète, des bruits inutiles, comme s’il était vivant, avec ses lumières et ses cris inhabituels
