Fil narratif à partir de : Péter Nádas, Ce qui luit dans les ténèbres. Souvenirs de la vie d’un narrateur. Éditions Noir sur Blanc 2025 – Patrick Boucheron, Peste noire, Seuil 2026 – Magdalena Abakamovic,Paysage I à VI, Musée Bourdelle 2026 – Face au ciel, Musée de la vie romantique, février 2016 – (…)
Rencontre avec les nostalgiques du massacre rédempteur
La peur acide, goutte à goutte, troue son sommeil, sans crier gare. Sans que cela vienne de circonstances avérées, d’affronts subis « en vrai », de maladies diagnostiquées, mais, de plus loin, des replis de textes labyrinthiques, de la remontée narrative, erratique et systématique, d’une mémoire sans début ni fin, ininterrompue, traquée par des écrivains qui, même si actuels et encore vivants, prolongent en quelque sorte, digressent les écritures premières, fondatrices. Leurs métaphores textuelles, en miroir, en abîme, renvoient à ce qui aurait été la toute première terreur collective, toujours fuyante, originelle. Constitutive. Par exemple, elle l’agrippe dans les mémoires de Péter Nádas, aux récits d’enlèvements arbitraires pour interrogatoires musclés. La plupart du temps ce sont des communistes, anciens résistants, qui sont emportés par leurs « camarades ».« Ilona Kojsza, elle, fut arrêtée à l’aube dans son appartement de la rue Galamb, beaucoup plus tôt que les autres, dans les premiers jours de mai, et elle demanda aux enquêteurs si les camarades voulaient bien l’informer de l’endroit où ils l’emmenaient promener en auto. Là-dessus un des camarades lui colla son poing dans la figure. Je vais te le dire, moi, espèce de sale traînée. Au même moment, sur le siège arrière de la Hudson occultée de rideaux, l’autre lui sifflait entre les dents que des camarades, foutue catin, tu n’en auras bientôt plus très longtemps. Après quoi on n’entendit plus un mot dans la voiture. Elle aussi avait les yeux bandés et ils roulaient à tombeau ouvert. Elle raconta qu’ils faisaient crisser les roues dans les virages. » (p.387) Mais, plus exactement, c’est quelques heures après cette lecture, en lisant un article de journal concernant les agissements de la milice anti-migration à Minneapolis, et tombant sur quasiment la même scène, presque mot à mot, que la peur le saisit. « Patty O’Keefe, une manifestante de Minneapolis, a passé huit heures dans une geôle du Whipple Building début janvier. Arrêtée avec un ami pour avoir sifflé sur une voiture de la police migratoire en patrouille, qui l’a aspergée de gaz au poivre après avoir brisé sa fenêtre pour l’embarquer. «Dans la voiture, ils ont immédiatement commencé à me narguer, relate-t-elle. L’un des agents m’a dit : “Vous devez arrêter de nous obstruer. C’est pour ça que cette salope de lesbienne est morte”, en parlant de Renee Good.» (Libération) La peur dans son intemporalité, irréductible, il se dit qu’il y a des chances qu’elle soit toujours en train d’avoir lieu, quelque part, qu’elle fait l’objet d’une sorte de culte, que certain-e-s s’emploient à faire en sorte qu’elle se reproduise, en ont envie, désirent y gagner de l’ascendance radicale, au-dessus des lois. Ces opérateurs troubles des enlèvements et interrogatoires arbitraires, opérant dans l’œil du cyclone de tous les conflits armés, de tous les coups de force contre la démocratie, sont les sinistres porteurs d’une horrible flamme sacrée, immuable, celle des massacres de masse. En vivant la scène écrite par Peter Nadas, en recueillant le témoignage de Patty O’Keefe de Minneapolis, le soupçon le gagne – il a toujours été là, mais soudain se libère et le submerge -, qu’en permanence, au cœur de la société, des forces ourdissent, se préparent mentalement à mener à bien, à réitérer « le » massacre de masse, plus « beau » que tous les précédents, afin d’instaurer, enfin, un ordre nouveau, rédempteur, parachevant tous les « autres », inachevés, avortés. Cela semble la raison de vivre, d’espérer, d’agir, d’innombrables individus, de réseaux formels ou informels, assumés en tant que tels ou pas. Comme si une multitude dispersée à la surface du globe demeurait habitée par les massacreurs précédents, regrettant qu’ils n’aient pu mener à bien leur logique de purification. Allez, reprenons, ça finira bien par marcher, cette fois sera la bonne. C’est Jünger qui écrit à Eichmann, ah, dommage qu’on ait pas eu le temps d’aller jusqu’au bout, de finir la besogne, ça aurait été si bien… C’est difficile à accepter, à croire, mais cet échec dans l’accomplissement de l’élimination définitive d’un ennemi – de l’ennemi responsable de tous les maux, un peuple, une catégorie d’êtres… –, génère l’inimaginable nostalgie, sinistre, monstrueuse, d’une occasion manquée, d’une rédemption avortée, qui lui semble ressusciter et circuler de plus en plus dans le corps social, avec une évidente séduction exercée par l’extrême-droite, à la manière de ce qu’il appelle une « peste », convoquant, spontanément, tout un imaginaire de l’épidémie, terrible, occulte, imaginaire dont les racines plongent toujours à l’époque où les connaissances scientifiques de l’origine et de la nature de la peste n’existaient pas, et entretenant par là-même, aujourd’hui, alors que les connaissances scientifiques expliquent la maladie, un rejet de la science, une préférence pour les manières de penser antérieures à la science.
Politique de l’occulte, stratégie de la peur,
le jour où il se dit que GLB était une m…
Réactiver les éléments de langage d’avant la science, face à l’innommable inexplicable, pour bien faire mijoter le bouillon de cultures d’occultes. Chacun-e, selon des vues personnelles, débridés sur ses réseaux sociaux. Préférence qu’expriment publiquement, en signe de ralliement, et toutes proportions gardées, les politiques qui s’en prennent aux intellectuels, aux universités, à la liberté académique. Trump et ses pitoyables épigones, comme en Belgique, l’agité GLB, président d’un parti politique dit de droite libérale, pillant largement le fonds de commerce de l’extrême-droite. « Mais, Mr. GLB, vous êtes une merde, au fond! », pensa-t-il un jour, spontanément, remâchant, énervé, les propos du quidam raillant quelques chercheurs et chercheuses, les qualifiant d’intellectuels auto-proclamés, alors qu’à la vérité, personne ne les a jamais entendu s’autoproclamer intellectuels, ils-elles font leur boulot de chercheurs et chercheuses, remplissent, bien ou mal, leur contrat dans le cadre des savoirs utiles à la démocratie, seul GLB les entend s’autoproclamer intellectuels, manière de disqualifier toute leur production de savoirs, leur raison d’être, tout simplement, d’un trait, du simple fait que cela ne correspond pas à ses préférences idéologiques. Manière de congédier tout le sérieux de la méthode scientifique, validation par les pairs, dispositifs complexes d’objectivation, etc. On va pas s’emmerder quand même ! Jouissant de pousser à son comble, décomplexé, l’anti-intellectualisme démagogique, parce qu’il a du flair, GLB (et consorts), ça rapporte électoralement, pour le moment. Non pas engager le débat avec ceux et celles qui élaborent des connaissances qu’il réprouverait, argument contre argument, et par là contribuer à l’objectivation publique de ce qui compte pour le bien de tous, mais disqualifier carrément, au nom d’une raison se disant supérieure, méprisant, arbitraire. « Être élu par le peuple » signifiant, pour ce genre de personnage, être au-dessus de tout, y compris de la démocratie, et pouvoir tout se permettre, même si, en démocratie représentative, actuellement, ça ne veut plus dire grand-chose, gagner des élections. C’est limite fictionnel. Cela, le constat sans appel que les figures politiques de son pays, monopolisant les médias, polarisées autour d’un histrion pitoyable pourrissant l’espace public, glissent dans un jeu dangereux, sournois, endossent sans vergogne le rôle d’agents contagieux de la bêtise la plus sombre, éparpillent les bacilles de la peste brune, libéra une stupeur intérieure, une peur panique. Se trouver acculé à qualifier les personnalités politiques les plus « populaires », cadenassant le jeu démocratique, de grosses merdes, ne voir nulle autre issue, s’agissant de raison garder, de sauvegarder sa morale, ça lui fiche un coup. Car le signal ne trompe pas : « C’est si proche, si banal, c’est en train de revenir, ça recommence ».
Dans le tourbillon, omniprésent
A l’opposé de cette disgrâce, et pour l’éventer un peu, en contrebalancer l’effet sur son organisme, il s’enfonce dans un genre de livre que les politiques ne lisent plus, ayant de toute façon évacuer le « plus jamais ça », leurs bas instincts les inclinant au contraire à être vecteur du « à nouveau ça », les mémoires d’un immense écrivain néanmoins pas très connu. Peter Nadas autopsie son métier d’écrivain, fibre après fibre, tout entier orienté vers le réticulaire mémoriel, les traces laissées dans sa vie de tous les jours, et dans les généalogies de tous et toutes, par les massacres de masse qui ont, finalement, endeuillé l’ensemble de l’espèce humaine. (C’est mieux de le dire ainsi, plutôt que d’en circonscrire la responsabilité et l’impact à tel peuple, telle région, tel moment historique, telle confessionnalité.) Un peu comme il revit, médusé, toujours ébranlé, l’épisode où, entraîné par sa cousine Yvette, il se laisser aspiré par un tourbillon dans le Danube, jusqu’à sentir sous ses pieds le sable et gravier du lit du fleuve, jusqu’à effectuer, après un flottement ivre, la battue qui enclenche la remontée, expérience du merveilleux et de l’effroi, mélangés. « A la surface, l’eau se bombait en formant d’énormes taches ovales, comme s’il ne s’agissait pas d’eau à ces endroits, mais d’une crème épaisse, gris-jaune, qui remontait des profondeurs en frisant sur le contour du relief. On aurait pu l’étaler sur du pain. » (p.754) A la superficie de l’histoire qui nous environne, fleuve sans bords qui nous emporte vers ce qu’elle devient et nous échappe, il y a bien, l’émergence fascinante de ces tourbillons que génèrent toujours, par en-dessous, dans les agitations invisibles des courants, les lointaines déflagrations atroces des massacres de masse, constitutifs de ce que sont nos actuelles cultures, exerçant une étrange attraction. « Le fond m’apparut soudain plus lumineux que l’eau à proximité de la surface. C’était incompréhensible. Comment pouvait-il y avoir plus de lumière au fond. Les reflets blonds d’une lumière flottante sur le doux lit de sable semé de cailloux. » (p.755)
De naître quand on voit le tour que prennent les choses
Cette prodigieuse introspection littéraire le jette en un tourbillon d’écriture le long duquel il glisse, « non sans une certaine dignité », jusqu’à heurter plusieurs fois, dans la lumière paradoxale du fond, une puissante incompréhension native, matricielle : comment, pourquoi voir le jour en même temps que se produit, non loin de la maternité, un massacre sans nom !? Pourquoi, dans ces conditions, accepter le fait de naître, pourquoi ne pas se suicider ? « (…) je ne peux pas ne pas demander pourquoi il fallut que je naisse, dans un Budapest baigné de lumière, ce fameux mercredi 14 octobre 1942, année du Seigneur dont le nom soit maudit, au moment où les hommes du 9ème Einsatzkommando poussèrent les 1 947 habitants du ghetto de Mizocz au fond d’une combe. Le moment où ils les firent se dévêtir, avant de les abattre, puis d’achever les blessés un à un d’une balle dans la tête, toutes les phases de l’opération soigneusement photographiées sous le même angle de vue, malgré la stricte interdiction de photographier imposée par Heinrich Himmler, afin que, de retour en Allemagne, ces images figurent dans l’album familial et qu’après le déjeuner de Noël, dans la douce intimité des fêtes, ces hommes puissent montrer à toute la famille alanguie par le festin, las, de vos yeux voyez à quels massacres nous avons dû nous livrer et dans quelle quantité, pour garantir et protéger votre bonheur, chère petite famille. Oui, pourquoi, demandé-je alors, ne suis-je pas resté coincé dans le col. Pourquoi ne me suis-je pas étranglé avec le cordon ombilical. Pourquoi fallait-il même que je sois conçu. Ma mère voyait bien le tour que prenaient les choses. » (p.800) Le même tour que prennent les choses, aujourd’hui, bien qu’autrement ? Son travail d’écriture épouse ensuite une activité d’archiviste rigoureux autant que kafkaïen, cherchant à s’approcher indéfiniment, par méandres obstinés, inépuisables, au plus près de la « scène originelle » à partir de laquelle le parti communiste hongrois va s’acharner sur ses parents, les détruire, dans le cadre d’une persécution massive, délirante, de toute la population.
Deux textes en labyrinthe
autour de la mémoire cellulaire de peurs anciennes
La preuve d’une troublante rémanence des massacres de masse, comme d’une expérience déjà vécue, qui revient, particulièrement chez celles et ceux qui peuvent s’identifier en potentielles victimes, il la rencontre chez l’historien Patrick Boucheron qui exhume et ausculte la « mémoire cellulaire de nos peurs anciennes » au fil de son archéologie de la peste noire. Les deux textes, « Ce qui luit dans les ténèbres » de Peter Nádas et « Peste noire » de Patrick Boucheron, s’emparent simultanément de son corps de lecteur, deux incroyables tentacules textuels qui, dans son esprit, passant de l’un à l’autre, selon les moments de la journée, s’enlacent, s’interpénètrent, se télescopent mutuellement, agrégeant, en outre, des bribes d’actualités envahies de ténèbres pestilentielles. L’un plongeant, à partir de souvenirs personnels, dans une enquête serrée, sinueuse, de sa généalogie familiale perturbée par l’hydre phylogénétique des répressions et massacres de masse ; l’autre reconstituant l’itinéraire de la peste noire, dans les corps et les imaginaires, à travers les siècles, « sa remarquable stabilité génomique et, partant, la conservation de ce pathogène récent dans le patrimoine génétique de l’espèce humaine aujourd’hui. (…) Il existe donc bien une mémoire cellulaire de nos peurs anciennes. L’histoire des épidémies n’est pas seulement scandée par l’évolution génétique du bacille tueur Yersinia pestis ; elle s’inscrit quelque part dans nos corps qui en portent l’archive. Et si l’on parle d’archive, ce n’est pas au sens d’un dépôt inerte, mas bien d’une « énergie fossile », encore active. Autrement dit, la peste noire demeure tapie en nous, menaçante. » (p.86) Les deux textes l’enlacent en double labyrinthe. Mais il ne cherche plus d’issue. Il s’abandonne aux interprétations hallucinantes que les deux auteurs, sur des matières semblables et différentes, tamisent, en archéologues scrupuleux, tous les matériaux du mal. Convoquant des techniques incroyables d’appréhension et interprétation des moindres traces, les plus ténues.
Quête des indices : technologies de pointe et ruses de l’esprit
La façon dont Patrick Boucheron recense les différentes techniques d’analyse des vestiges et sédiments pour détecter l’emprise de la peste dans le patrimoine génétique et culturel humain – qu’il s’agisse de restes mortuaires, de carottages de glace ou de prélèvement de pollens (palynologie), permettant de relier peste et bouleversement environnemental, restituant la dimension écologique des épidémies, mais aussi la contagion textuelle, depuis les premières descriptions athéniennes, balayant tous les aspects de l’activité humaine, croisant sans cesse la part imaginaire de la peste, les mots, les phrases, les musiques pour la dire, la dépeindre –, s’entretisse à l’organicité du style de Peter Nadas traquant et disséquant le moindre indice mémoriel de ce qui s’est passé, dans sa famille, comme miroir des traumas minant la société hongroise, ravageant le devenir européen, depuis son enquête pour établir, concrètement, objectivement, quel était son tout premier souvenir, à partir d’infimes sédiments. Du côté de la peste, les « études paléo-épidémiologiques fondées sur les résultats de l’archéologie funéraire » conduit à « fixer » des informations imperceptibles aux radars de l’entendement commun, telles des « hypostasies linéaires de l’émail dentaire marquant une interruption précoce de la sécrétion d’émail à la base des dents, qui se creuse par conséquents de sillons plus ou moins profonds. Leur étiologie permet de mesurer le stress physiologique généralement causé par des carences et des maladies infantiles. Les résultats semblent donc montrer que, plus ce stress avait été précoce, plus l’individu était exposé à la maladie causée par le bacille de Yersin. » Mais les fouilles passent aussi au crible « d’autres marqueurs ostéologiques de facteurs de comorbidité, comme les lésions endocrâniennes qui sont des empreintes laissées dans le squelette par des hémorragies ou des inflammations méningées, ou les réactions périostées par lesquelles les os témoignent d’autres agressions infectieuses », tout cela , ne l’oublions pas, à partir de restes datant de plusieurs siècles. (p.205) Cette rigueur inventive de la « paléo-épidémiologie », ahurissante, trouve son pendant, leur réplique du côté des fouilles mentales, littéraires, de l’écrivain hongrois, marquées d’un tourment incessant, jamais apaisé, raffinant les formes que cela peut prendre au niveau d’une conscience exigeante. L’une (archéologie de la peste) ne va pas sans l’autre (archéologie des massacres de masses).
Remontant de la fosse commune, les paysages de Magdalena Abakamovic
Et quand, au-delà des mots, il cherche à « visualiser » le corps textuel de « Ce qui luit dans les ténèbres » – ce que cette écriture fait du corps de l’écrivain, ou ce que sa lecture fait au corps du lecteur -, il dérive ailleurs, dans un musée, face à quelques sculptures alignées de Magdalena Abakamovic, datant des années 70, bas-reliefs de jute et de résine. (Matière qui éveille en lui des sensations tactiles, puisqu’il l’a malaxée, modelée, il y a longtemps, pour fabriquer collines, plaines, vallées, où faire passer son petit train ; ces souvenirs tactiles, modulant les formes de paysages, éveillent à leur tour l’image de corps caressés, autres formes de paysages d’évasion.) Son œil, happé, s’y égare, en une contemplation sans fin, qu’il lui faut interrompre de manière violente, s’en arracher, pour éviter de prendre racine sur le petit banc du musée Bourdelle. Le paysage comme ensemble de traces laissées par les vies qui y sont ensevelies, à travers quoi s’entrevoit l’infini, l’incommensurable autant que l’incompréhensible. Soudain, rongé, libéré de substances inutiles, le corps, dans son sommeil éternel, révèle ce que son système nerveux élabora comme paysage intérieur. Reliefs, dépressions, canyons, bassins versants, plaines, vallées, buissonnements, nuages figés. Sa topographie vitale. Archives figées, proprement cadavériques, de ce qui fut vivant, instable, en devenir. C’est un ensemble de corps décomposés, réduits à leur commun dénominateur, le squelette, mais tel qu’au cours d’une existence il se singularise, métabolise une histoire individuelle et collective, idiosyncratise, en quelque sorte, la vie même, se déforme, se brise, fait sien fractures, coutures, métamorphoses, traumas, fait que rêves et fantasmes, humeurs et obsessions, s’emparent et modulent ses organes, ses membres, ses tenues, ses articulations, les atrophient ou les hypertrophient, les libèrent ou les amputent. Chaque corps, devenus le parchemin, environnemental et mental, avec lequel il a composé sa vie. Paysage archive du corps et, plus subtil, archive de sa part mentale, sa matière grise, ses fluides vitaux. Chaque autopsie de ces empreintes dit un destin particulier. Irréductible à du déjà connu. Chaque corps est là en origine d’une écriture organique perturbée, disloquée, indéchiffrable, qui retourne à la terre, aux entrailles premières. Chaque silhouette fantôme marque l’instant précis où cette écriture a cessé de proliférer. Privée soudainement de souffle, d’imaginaire. Chacune conserve l’instant d’une secousse. Ou tout se fixe, le sens d’une vie, ou son absence. En détails, le moindre soubresaut dans la chair, la moindre couture. Les dépouilles alignées semblent toutes provenir d’un même charnier. L’une d’elle, particulièrement, attire son attention, le crâne lui rentrant dans la cage thoracique, s’autodévorant le cœur, cela le renvoyant, de façon saisissante, à quelques lignes de Defoe, cité par Boucheron, décrivant comment, affectés par les fièvres mélancoliques, en pleine épidémie de peste, certains corps se tordent littéralement, « hébétés de leur insupportable chagrin » : « L’un d’eux, en particulier, fut si totalement écrasé par la pression exercée par son humeur que sa tête s’appesantit peu à peu sur son corps et rentra si bien dans ses épaules que son crâne finit par n’être qu’à peine visible au-dessus de l’os des épaules. » (p.386) Rappel baudelairien, aussi : « les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs », elles sont là, fossilisées, c’est ce qui subsiste au final. Ce qui le secoue, face aux sculptures d’Abakamovic, secousse créatrice, inspirante, est que l’artiste baptise ces archives d’existences retirées du grand charnier, « paysages ». Tout paysage, forcément est traduction de ce qui le nourrit, de sa manière de transformer le mort en vif, du rôle de la nécromasse. La fascination qui le porte vers les paysages de son lieu d’ancrage reflète son désir de « sentir » la part qu’occupent ses propres morts, ses fantômes, dans cette nécromasse ; désir, au fond, de « fier » ce qu’est le sens de sa vie. Toujours fuyant.
Le sens de la vie, l’œuvre de sépulture, faire paysage
Ces silhouettes d’âmes presque effacées, presque tout entière retournées à la terre et au ciel, exhumées de la fosse commune, celle des exécutions massives (Nadas) et des pestes historiques (Boucheron), les deux se ressemblant, se rassemblant – « « entassés là comme des marchandises qu’on empile dans les navires, ils étaient recouverts d’un peu de terre, jusqu’à ce qu’on parvînt en haut de la fosse » (Lucrèce). On ne peut lire sans crainte, aujourd’hui, ces descriptions de corps entassés comme des choses, tant les drames du XXème siècle y superposent, comme par transparence, d’autres visions d’horreur ; » (p.380) -, elles lui évoquent – comme les nervures de feuilles décomposées -, les quelques traits subsistant des dépouilles de ses proches, ensevelies en lui, s’y dégradant, s’y effaçant peu à peu, curieusement, faisant parler l’informe, le difforme depuis sa propre chair, ramenant les traces, les héritages à leur plus simple expression. L’humus. Son âme, son intérieur comme lieu de sépulture, le peu de terre dont il recouvre les disparu-es, c’est chaque fois un peu de sa propre vie et de son intense activité onirique, anxiogène « On sait tout cela – et l’on sait même qu’il ne suffit pas de dénombrer et de raconter les morts, de les compter et de les conter, pour les envisager : c’est ce qu’a montré le psychanalyste Pierre Fédida, qui institue ultimement le rêve comme dernier repos des défunts. Ce qu’il a appelé « l’œuvre de sépulture » est le fait, pour les endeuillés, de réserver aux morts un lieu psychique, dans leurs pensées ou dans leurs songes – on peut appeler « fantôme » cette restitution fantasmée de l’être perdu, mais il n’est pas de même nature que le revenant qui vient hanter les vivants. » p.178
Du petit tas de choses personnelles à l’écriture, à nouveau, mélancolie
Cette « œuvre de sépulture », c’est ce qu’il tisse inlassablement dans ces paysages où il pédale, jour après jour, cycliste-navette, comme en rêve. De mont en mont, de colline en colline, de champ en champ, de clocher en clocher, de vallon en vallon, de ciel en ciel, il adore avaler les ciels plus que les kilomètres de macadam, au fil des heures, pédaler devient une manière de voler, de sortir un peu de son enveloppe mortelle. Il emporte son petit monde de fantômes, c’est tout son bagage, son petit tas de choses personnelles. Il sifflote avec eux, informel, le « pourquoi il fallut que je naisse ». Les silhouettes des morts l’entourent, peloton bienveillant, projetées et filant avec la sienne, sur les champs, les labours, les fossés, mêlées aux moutons des nuages gambadant, projetés dans l’herbe par le soleil. Terre et ciel se marient. Il ne s’agit plus de cyclisme. Les jambes tournent et brassent de l’air, de l’oxygène, des sentiments, inhument et exhument des souvenirs, brassent, agencent en « collagiste » instinctif, les sentiments, ces images intérieures de la manière dont l’affectent, notamment, ceux et celles qu’il aime, avec qui il continue à faire corps. Proches, parents, amis, mais aussi écrivains, peintres, musiciens avec qui il sustente tous ses organes intérieurs. C’est un langage immersif de lumières, couleurs et sons. Venant de l’intérieur ou de l’extérieur. Plus de différence. C’est ainsi qu’ils-elles lui parlent, le touchent. Cet espacé pédalé, vaste lieu de sépulture ouverte, aéré, changeant, au fil des heures, devient le miroir de son paysage mental. Cela, parce qu’il chemine ce bout de territoire du Hainaut, tous les jours, toute l’année, par tous les temps, et que s’effectue transferts et identifications entre ce qu’exprime le paysage et ses propres humeurs qu’il ressasse. Une correspondance se développe entre le flux constant des images-sentiments, qui l’informe sur « l’état de la vie à l’intérieur de l’organisme », et les signaux-sentiments que le paysage émet, diffuse, pour informer de « l’état de la vie à l’extérieur de l’organisme » (AD, p.42). C’est ce qui lui permet de flotter en un espace intermédiaire, d’échapper aux assignations de son enveloppe charnelle. Il plane. Soudain, une ombre menaçante s’abat sur lui, course d’une grande faucheuse prédatrice qui lézarde le sol devant sa roue, il chancelle, lâche le guidon, perd le contrôle, heurte un caillou, vacille, tympan agressé, viscères tordus, vacarme terrifiant, un avion en rase motte, transporteur de troupes, préparant son atterrissage à la base militaire proche, ombre belliqueuse, d’outre-tombe. Ah Ah, le ballet morbide est relancé, des hommes politiques s’exhibent au marché de l’armement, riant, s’esclaffant, fusil mitrailleur entre les bras, c’est bon pour l’économie belge. Loin de là, Kim Jon-un, à propos de lance-roquettes : « une arme très effrayante mais attrayante » ! (Le Monde) Son rythme cardiaque s’emballe. Heureusement, il a atterri sans mal dans un fossé rempli d’herbes, accueillant. Il est seul, les ombres se sont éclipsées, l’harmonie avec son peloton de fantômes, brisée. Pourtant avec ça qu’il distille quelque chose qui ressemble à un « sens à sa vie », comme Peter Nadas via la discipline d’une « analyse consciente de ce que produit le travail onirique ». « Enfant puis jeune homme, ce fut la voie que j’empruntai, m’étant retrouvé plus ou moins par hasard sur ce chemin analytique sans lequel je ne serais pas resté en vie, et qui me permit d’échapper à cette tentation profonde et permanente de me tuer. Ma vie est privée de sens. Du moins n’en ai-je pas trouvé depuis. Seul le rêve éveillé me permit de continuer à satisfaire à l’instinct de vie. » (p.1017) De retour chez lui, au calme, reviennent les images surgies durant son long pédalage, perturbées, dispersées par le rase motte de l’avion militaire, il reconstitue son petit tas de choses personnelles. Il lui faut y travailler pour en tirer encore de quoi « satisfaire à l’instinct de vie », soit écrire. « Ce bagage dérisoire que Pétrarque transporte avec lui et décrit comme un petit tas misérable de papiers bouffés par les rats, le relire, le parcourir, le relier – et recommencer. Écrire, à nouveau, comme si on n’avait jamais écrit une ligne. » (p.365) Bien que, de plus en plus, gagné par l’impuissance mélancolique d’Elfriede Jelinek. « Je dois arrêter d’écrire, je m’en rends compte, les mots me manquent pour décrire le monde qui m’entoure. J’ai le sentiment d’avoir été consumée par ce qui m’a toujours définie, l’écriture ». (Le Monde) C’est le printemps, il laissera encore une mince chance au renouveau.
Pierre Hemptinne
