Vous connaissez-tous, les célèbres blagues belges dont Baudelaire serait l’inventeur, mais aujourd’hui, nous nous intéresserons à la zwanze (en français) ou , une forme d’humour typique de Bruxelles. Il est considéré comme représentatif de l’identité bruxelloise au même titre que le Manneken Pis, la Grand-Place ou la culture des frietkots de la ville.
La zwanze, c’est d’abord le goût assumé de l’exagération — du genre : « Ma salle de bains est plus trempée que le défilé du 21 juillet sous la drache nationale. » Elle joue aussi avec les mots en mélangeant allègrement français et néerlandais, quitte à traduire certaines tournures au pied de la lettre (« Mettez-vous, … »), pour le simple plaisir du décalage. Elle excelle également dans l’art de remettre à sa place celui qui se prend un peu trop au sérieux : un « Arrête un peu de zieverer, dikkenek ! » bien senti suffit à rappeler qu’ici, on ne parade pas longtemps. L’auto-dérision en est d’ailleurs la pierre angulaire — après tout, comme le dit joliment la formule, heureux celui qui sait rire de lui-même : il ne risque pas de s’ennuyer.
Au XIXe siècle et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la zwanze était avant tout une farce, une exagération ou une mystification. Le zwanzeur ridiculisait son public avec un sérieux solennel, mais était le dernier à pouvoir rire de ses propres blagues. Il combinait l’exagération avec des constructions linguistiques absurdes, mélangeant souvent les dialectes flamands et le français, et impliquait l’autodérision.
La zwanze est une forme d’humour espiègle et rabelaisien indissociable du patrimoine populaire et des dialectes locaux de Bruxelles. Il est principalement oral et spontané, apparaissant dans les conversations privées, les cris du marché, les disputes ou les échanges informels, et nécessite au moins une connaissance passive du dialecte bruxellois pour être pleinement apprécié. On peut citer comme exemples « manne pa zaaine auto ! » (littéralement « la voiture de mon père ! ») ou « ei eit moote ne devis moêke ! » (« littéralement « il a dû demander un devis ! »). Le zwanze est également présent dans les échanges de rue, comme lorsqu’une femme crie « occupe-toi de tes casseroles ! » aux passants et reçoit une réponse comique en dialecte.
Dans la vie culturelle, la zwanze s’exprime également dans la littérature, les essais pseudo-historiques, les fables, le théâtre, les bandes dessinées, les chansons, les sketchs et les parodies.
L’une des premières références connues est une farce de 1695, écrite quelques jours après le bombardement de la ville par les troupes du maréchal de Villeroy au service de Louis XIV. Cette pièce, dépeint Manneken Pis perdant sa « fonction naturelle » sous l’effet de la peur, reflétant ainsi l’impact psychosomatique du bombardement.
Au XIXe siècle, les zwans apparaissent de plus en plus dans la littérature, les fables et le théâtre populaire. Les auteurs francophones sont particulièrement actifs, empruntant souvent des expressions au flamand bruxellois. Des associations littéraires telles que la Société des Joyeux et la Société des Agathopèdes promouvaient des spectacles colorés et humoristiques, avec des membres comprenant des personnalités telles qu’Alphonse Balat, Charles De Coster, Alexandre Dumas père, and Michel de Ghelderode.
Des événements zwanze à grande échelle ont vu le jour pendant la Belle Époque, notamment la « Grande Exposition Zwanz » de 1885, 1897 et 1914, qui présentait des œuvres préfigurant l’art abstrait, le dadaïsme et le surréalisme. Au début du XXe siècle, la pièce Le Mariage de Mademoiselle Beulemans a contribué à diffuser le concept de zwanze au-delà des frontières belges, influençant des écrivains tels que Marcel Pagnol. Tout au long du XXe siècle, le quartier des Marolles est resté un lieu central pour cette tradition, des festivités publiques d’après-guerre parodiant l’empereur Guillaume II et Hitler à la publication de la résistance Faux Soir en 1943. Le zwanze a également imprégné la culture populaire à travers le théâtre de boulevard, les rivalités footballistiques et des événements annuels tels que le « Zwanze Derby ». Aujourd’hui, le zwanze continue d’être célébré dans les rassemblements publics et la création littéraire, conservant son rôle de facette vivante de la vie culturelle bruxelloise.
Manneken-Pis, cette petite statue d’un gamin en train de faire pipi, imperturbable au cœur de Bruxelles, incarne à merveille l’esprit bruxellois : irrévérencieux, moqueur, un brin provocateur, mais jamais méchant. La zwanze, c’est exactement cela — l’art de désamorcer le sérieux par l’humour, de répondre à la solennité par un clin d’œil. Comme le Manneken-Pis, la zwanze aime tourner en dérision ce qui pourrait sembler grand, officiel ou pompeux. Elle préfère la malice à la morale, le sourire en coin au discours solennel. On pourrait presque dire que le petit bonhomme de bronze est la mascotte involontaire de cet esprit : minuscule, mais impossible à ignorer. En somme, le Manneken-Pis ne parle pas… mais s’il le faisait, il le ferait à coup sûr, en zwanze.
L’article La zwanze ou l’humour belge est apparu en premier sur Culture générale.
