Il y a quelque chose de profondément déroutant, et donc passionnant, dans l’existence même de Sentimental Journey. Au printemps 1970, alors que les Beatles s’enfoncent dans leurs derniers jours, que chacun s’apprête à redéfinir sa place dans les décombres du plus grand groupe du monde, Ringo Starr choisit de prendre tout le monde à rebours. Là où l’on attendait d’un ex-Beatle un manifeste personnel, une profession de foi rock ou une déclaration d’indépendance en bonne et due forme, il livre un disque de standards d’avant le rock, un album peuplé de chansons anciennes, de souvenirs domestiques et de tendresse ouvrière. Le geste aurait pu passer pour une incongruité. Il dit en réalité beaucoup de ce qu’a toujours été Ringo : un passeur, un amoureux des chansons populaires, un musicien attaché à la mémoire plus qu’à la pose. En revenant à ce répertoire familial, à ces airs qui flottaient dans les pubs et les salons de Liverpool bien avant la Beatlemania, il ne signe pas une fuite hors du présent, mais un retour aux fondations. Sentimental Journey est peut-être le disque que personne n’attendait de lui ; c’est justement pour cela qu’il demeure l’un des plus révélateurs
Il y a des albums qui s’imposent comme des évidences, des œuvres dont la simple existence paraît logique, presque nécessaire. Et puis il y a ceux qui surgissent de travers, à contretemps, à rebours du récit officiel, comme s’ils avaient été déposés exprès sur la route pour troubler les commentateurs trop sûrs d’eux. Sentimental Journey, publié le 27 mars 1970 chez Apple Records, appartient à cette seconde catégorie. À première vue, l’affaire a tout du malentendu. Tandis que les Beatles se disloquent dans un climat de suspicion, de lassitude et de querelles commerciales, tandis que le rock entre dans les années 70 avec l’illusion de sa propre modernité triomphante, Ringo Starr choisit de faire exactement l’inverse de ce qu’on attend d’un ex-Beatle sur le point de devenir un artiste solo. Pas de manifeste. Pas de confession psychédélique. Pas de grand statement sur l’état du monde. Pas même une poignée de chansons originales destinées à prouver qu’il a lui aussi quelque chose à dire. À la place, il enregistre un bouquet de standards pré-rock, chansons d’avant Elvis, d’avant la British Invasion, d’avant la révolution qu’il a lui-même contribué à déclencher.
Le geste peut sembler absurde. Il est en réalité beaucoup plus révélateur qu’il n’y paraît. Car Sentimental Journey n’est pas seulement le premier album solo de Ringo Starr. C’est aussi, et peut-être surtout, un disque qui met à nu ce que Ringo a toujours été dans l’imaginaire beatlesien : l’homme de la mémoire affective, le gardien d’une certaine innocence populaire, le musicien qui n’a jamais cessé de regarder le rock comme un plaisir collectif avant d’y voir une idéologie. Chez Lennon, l’après-Beatles s’annonce sous le signe de la thérapie, de la rupture et de l’avant-garde. Chez McCartney, il passera par l’autarcie domestique et le bricolage génial. Chez Harrison, il prendra les couleurs d’une quête spirituelle et d’une abondance créatrice longtemps contenue. Chez Ringo, il commence par un salon de Liverpool, des oncles qui chantent, une mère qui encourage, des refrains anciens qui flottent dans l’air épais des fêtes de famille et des pubs de quartier. Dit comme ça, cela peut paraître modeste. C’est au contraire vertigineux. Parce qu’il faut une singulière liberté pour répondre au chaos par la tendresse.
Sommaire
- Un disque à rebours de son époque
- Ringo Starr, l’homme que les chansons anciennes n’avaient jamais quitté
- Pourquoi un album solo de standards avait du sens
- George Martin au gouvernail, mais pas seulement
- Chanter sans tricher : la voix de Ringo face au répertoire
- Les chansons : un répertoire d’enfance, mais pas un musée
- Une pochette comme un manifeste silencieux
- Le malentendu critique : embarras, snobisme et surdité
- Le télescopage fatal avec McCartney et Let It Be
- Pourquoi ce disque compte plus qu’on ne l’admet
- Liverpool partout : mémoire sociale, mémoire musicale
- Un disque mineur ? Oui, mais mineur comme le sont certains films qu’on n’oublie jamais
- Ce que Sentimental Journey nous dit encore aujourd’hui
- La vraie audace de Ringo Starr
- Le plus improbable des premiers pas, et l’un des plus révélateurs
Un disque à rebours de son époque
Pour comprendre Sentimental Journey, il faut d’abord se replacer dans l’étrange crépuscule où il voit le jour. En mars 1970, les Beatles existent encore juridiquement, symboliquement, commercialement. Mais humainement, le groupe est déjà un champ de ruines élégantes. Depuis la fin de 1968, les tensions internes sont devenues impossibles à masquer. Le projet Get Back, pensé comme un retour à la simplicité et au jeu collectif, a surtout mis à nu les fractures. Les disputes artistiques, le rôle grandissant d’Allen Klein, la défiance de Paul vis-à-vis de la nouvelle gestion, les absences émotionnelles, les départs temporaires, tout cela a lentement transformé l’organisme Beatles en mécanique grippée. John Lennon a déjà annoncé en privé qu’il voulait quitter le groupe. Personne ne le dira publiquement tout de suite, mais le cœur n’y est plus.
Dans ce contexte, publier un album de standards pouvait sembler au mieux anachronique, au pire suicidaire. Le rock de 1970 n’a pas envie de nostalgie orchestrale. Il veut du muscle, de la vérité, de l’électricité, des prises de parole. Il veut se persuader qu’il avance. Même le mot “standard” sonne alors comme un meuble trop lourd qu’on laisse dans une maison qu’on s’apprête à quitter. Les jeunes auditeurs n’attendent pas des ex-Beatles qu’ils se tournent vers le répertoire de leurs parents ; ils veulent qu’ils montrent la direction de l’avenir, une fois encore. Or Ringo Starr, lui, choisit de remonter le courant. C’est là que le disque devient passionnant. Parce qu’il ne faut pas y voir une démission, mais un refus de jouer le rôle qu’on voulait lui assigner.
Il y a toujours eu, dans l’histoire du rock, une cruauté particulière envers les artistes qui paraissent modestes. On pardonne plus facilement à un musicien flamboyant ses prétentions qu’à un musicien discret son apparente absence d’ambition. Ringo Starr a longtemps payé ce malentendu. À force d’être “le Beatle sympathique”, on a oublié l’intelligence de son jeu, son sens de la chanson, sa capacité à imposer une présence sans jamais la surligner. Sentimental Journey hérite de ce préjugé. Beaucoup ont voulu y voir la fantaisie kitsch d’un batteur limité, incapable d’écrire assez de chansons pour lancer sa carrière. C’est une lecture paresseuse. Ce disque dit exactement l’inverse : Ringo sait très bien qu’il n’est pas Lennon ou McCartney, et c’est précisément pour cela qu’il choisit de ne pas les singer. Là où tant d’artistes commettent l’erreur de se réinventer selon les attentes du marché, il se présente tel qu’il est, avec ses goûts, ses souvenirs, ses fidélités. C’est infiniment plus rare qu’un coup de menton rock’n’roll.
Ringo Starr, l’homme que les chansons anciennes n’avaient jamais quitté
On comprend mal Sentimental Journey si l’on oublie d’où vient Ringo Starr. Avant d’être un Beatle, il est un enfant de Liverpool, un gamin de Dingle, élevé dans une Angleterre ouvrière où la musique n’est pas d’abord une affaire de prestige culturel, mais de vie quotidienne. Les chansons ne sont pas encore des objets sacrés qu’on analyse ; ce sont des compagnons de table, de rue, de fête. Elles circulent entre les générations, se reprennent sans protocole, se fredonnent à moitié faux mais avec conviction. Dans ce monde-là, le répertoire populaire d’avant-guerre ne relève pas du musée. Il constitue la bande-son ordinaire de l’existence.
Ce lien intime avec les vieilles chansons, Ringo ne l’a jamais renié. Bien au contraire. Il expliquera plus tard qu’il avait grandi avec ces airs, que sa famille les chantait, que ses parents, ses tantes, ses oncles avaient été ses premières influences musicales. L’aveu est capital. Il rappelle une vérité que les récits héroïques sur la modernité des Beatles tendent parfois à effacer : même la plus grande révolution pop britannique est née sur un terreau de chansons anciennes, de standards, de music-hall, de variété, de skiffle, de ballades américaines et de traditions locales. Les Beatles n’ont jamais émergé de nulle part. Ils ont absorbé des décennies de musique populaire avant de les faire exploser en plein soleil.
Chez Ringo Starr, cette continuité est particulièrement visible. Contrairement à John, Paul ou George, il n’a pas construit sa légende sur une posture d’auteur-compositeur. Sa force est ailleurs : dans l’interprétation, le rythme, l’instinct, la chaleur humaine. Cela ne signifie pas qu’il soit dépourvu de créativité ; cela signifie que sa créativité s’exprime dans un rapport charnel à la chanson. Or Sentimental Journey est précisément un disque de chanson au sens le plus nu du terme. Il repose moins sur la nouveauté du matériau que sur la manière de l’habiter. Ringo n’y cherche pas à conquérir un territoire ; il revient chez lui.
Cette dimension domestique, presque filiale, est essentielle. Ringo dira d’ailleurs qu’il a fait ce disque pour sa mère. La phrase pourrait passer pour une boutade attendrissante si elle ne contenait pas tout le projet. Sentimental Journey n’est pas un album de stratégie. C’est un album d’attachement. Il ne faut pas sous-estimer ce que cela représente pour un membre du groupe le plus célèbre du monde au moment où celui-ci implose. Quand l’identité collective se fissure, chacun cherche un point d’ancrage. John radicalise le sien. Paul le miniaturise. George le transcende. Ringo, lui, le retrouve dans les chansons qui existaient avant les Beatles et survivraient après eux. D’une certaine manière, il répond à la fin d’un mythe par la persistance d’une culture populaire plus vieille, plus humble, plus résistante.
Pourquoi un album solo de standards avait du sens
Il existe un contresens tenace sur Sentimental Journey : l’idée que Ringo aurait choisi les standards faute de mieux, par incapacité à proposer un disque d’auteur. C’est oublier qu’il avait d’abord envisagé un album country, preuve qu’il réfléchissait sérieusement à la forme que pourrait prendre son avenir discographique. C’est oublier aussi que le désir d’enregistrer des chansons anciennes affleurait déjà pendant la période Get Back. En d’autres termes, il ne s’agit pas d’une lubie née de la panique, mais d’une envie ancienne qui a trouvé sa forme au moment où l’histoire collective se décomposait.
Le choix du standard possède par ailleurs une logique artistique profonde. Un standard, par définition, n’appartient jamais totalement à celui qui le chante. Il préexiste à l’interprète, il lui résiste, il impose sa mémoire. Pour quelqu’un comme Ringo Starr, souvent réduit dans le récit beatlesien au statut d’accompagnateur, c’était une manière élégante de se placer là où il était le plus juste : non pas dans la démonstration d’ego, mais dans la conversation avec un patrimoine. C’est même une prise de position presque anti-rock au meilleur sens du terme. Au lieu de prétendre qu’un artiste solo doit forcément être un génie auteur, il rappelle qu’interpréter est un art en soi.
On peut aller plus loin. En 1970, le rock a déjà commencé à fabriquer ses propres hiérarchies, ses propres vanités, ses propres obligations de sérieux. Les albums deviennent des déclarations, parfois des cathédrales. Or Sentimental Journey refuse cette inflation symbolique. Ce n’est pas un disque qui dit : regardez comme je suis important. C’est un disque qui dit : voilà ce que j’aime, voilà d’où je viens, voilà les chansons qui m’ont tenu compagnie. Cette absence de grandiloquence a sans doute désarçonné les critiques de l’époque. Aujourd’hui, elle apparaît comme une forme de probité.
Et puis il faut admettre une chose : il y avait quelque chose d’audacieux, presque insolent, à lancer sa carrière solo avec de tels morceaux. Non pas parce qu’ils seraient difficiles techniquement au sens où l’on parle de virtuosité, mais parce qu’ils exposent immédiatement la voix, le style, la personnalité. Quand Lennon ou McCartney écrivent pour eux-mêmes, ils peuvent modeler la chanson selon leurs forces. Quand Ringo reprend “Stardust”, “Night and Day” ou “Blue, Turning Grey Over You”, il se mesure à des compositions lestées par toute l’histoire du répertoire. Il s’y présente sans filet, ou presque. C’est un pari plus risqué qu’un simple disque pop bien produit destiné à rassurer les fans.
George Martin au gouvernail, mais pas seulement
L’une des grandes beautés de Sentimental Journey réside dans son dispositif de fabrication. George Martin, l’homme sans qui les Beatles n’auraient jamais sonné comme les Beatles, produit le disque. Cette présence suffit déjà à relier l’album au passé glorieux tout en l’inscrivant dans une autre tradition, plus orchestrale, plus classique, plus arrangeuse. Martin comprend ce que Ringo cherche : non pas se déguiser en crooner impeccable, mais faire exister ces chansons dans un écrin assez riche pour que l’émotion survive à la distance historique.
L’idée de confier chaque titre à un arrangeur différent est particulièrement révélatrice. On y retrouve des noms aussi divers que Paul McCartney, Quincy Jones, Maurice Gibb, Klaus Voormann, Elmer Bernstein, Chico O’Farrill, John Dankworth, Les Reed, Oliver Nelson, Richard Perry ou encore George Martin lui-même. Le procédé aurait pu tourner au catalogue de prestige ou au patchwork vain. Il fonctionne au contraire comme une galerie de sensibilités. Chaque morceau reçoit sa couleur, sa coupe, sa texture. Le disque devient une promenade entre plusieurs manières d’aimer les chansons.
Ce choix raconte aussi quelque chose de très ringoesque. Ringo n’est pas un despote esthétique ; il aime travailler avec les autres, déclencher des énergies, faire circuler les bonnes vibrations autour d’un noyau simple. Là où d’autres auraient cherché à imposer une vision unifiée, il accepte la pluralité. Le résultat n’est pas homogène au sens classique du terme, mais il est cohérent affectivement. On a parfois reproché à l’album son caractère disparate. C’est confondre unité et uniformité. Sentimental Journey tient ensemble parce que son sujet n’est pas un style précis ; son sujet, c’est la mémoire musicale de Ringo, mémoire forcément composite, traversée par plusieurs époques et plusieurs façons d’orchestrer la nostalgie.
Il faut également souligner le rôle discret mais décisif des musiciens réunis sous la bannière du George Martin Orchestra. Le disque n’est pas une maquette sentimentale ; il sonne ample, soigné, parfois somptueux. On y entend aussi Billy Preston au piano et à l’orgue sur certains titres, ainsi que John Dankworth au saxophone sur “You Always Hurt the One You Love”. Toute cette équipe contribue à éviter le piège du pastiche poussiéreux. Les arrangements regardent vers le passé, bien sûr, mais ils ont été enregistrés par des professionnels de haut vol qui savent faire respirer ces chansons pour un auditeur de 1970.
Chanter sans tricher : la voix de Ringo face au répertoire
La question de la voix de Ringo Starr traverse toute réception de Sentimental Journey. Elle était inévitable. Ringo n’a jamais possédé l’éclat d’un grand crooner ni la souplesse virtuose d’un chanteur de jazz. Le disque l’expose donc à un jugement cruel : on ne pardonne pas facilement à un interprète populaire d’oser un répertoire associé à des voix plus prestigieuses. Une partie de la critique s’est engouffrée dans cette faille avec une gourmandise prévisible. Pourtant, écouter l’album sans condescendance oblige à reconnaître autre chose : la voix de Ringo, précisément parce qu’elle n’est pas parfaite, donne à ces chansons une humanité singulière.
Il ne les surjoue pas. Il ne les “vend” pas avec l’emphase parfois insupportable des imitateurs de crooners. Il les chante comme un homme qui connaît leur poids affectif. Cela change tout. Il y a chez lui une manière de rester légèrement en retrait de la grande tradition interprétative, de ne pas prétendre rivaliser avec les monuments, qui rend l’ensemble touchant. Ce n’est pas l’assurance aristocratique de Sinatra ; c’est la proximité d’un type que l’on croit connaître et qui s’assied au bord de la table pour reprendre un vieux standard avec sérieux mais sans cabotinage.
Ce positionnement vocal fait de Sentimental Journey un disque plus subtil qu’on ne l’a souvent dit. Parce qu’au fond, Ringo ne “joue” pas au chanteur de standards. Il ne travestit pas sa personnalité. Il conserve sa diction, sa chaleur, sa douceur un peu bourrue. Ses limites techniques deviennent même des indices de sincérité. Dans un genre souvent encombré de sophistication, cette simplicité désarme. Bien sûr, certains morceaux l’exposent davantage que d’autres. Bien sûr, tout n’est pas irréprochable. Mais l’intérêt du disque est justement là : entendre comment une personnalité aussi immédiatement identifiable que celle de Ringo se frotte à des chansons qui semblent appartenir à un autre monde.
Cette voix a toujours été sous-estimée parce qu’on l’a comparée aux mauvaises personnes. Chez les Beatles, les chansons chantées par Ringo fonctionnaient presque toujours parce qu’elles misaient sur son timbre pour créer une relation directe avec l’auditeur. With a Little Help from My Friends, Yellow Submarine, Don’t Pass Me By, plus tard Photograph ou It Don’t Come Easy en solo : à chaque fois, l’efficacité naît d’une combinaison rare entre fragilité, familiarité et caractère. Sentimental Journey n’échappe pas à cette logique. Au lieu de masquer le fait que Ringo chante “comme Ringo”, l’album le met au centre. Ceux qui attendaient une démonstration de puissance y ont vu une faiblesse. Ceux qui acceptent la chanson comme relation y entendent une vérité.
Les chansons : un répertoire d’enfance, mais pas un musée
Le disque s’ouvre sur “Sentimental Journey”, et l’on ne saurait rêver meilleure profession de foi. Le titre est programmatique sans être lourd. Oui, il s’agit bien d’un voyage sentimental. Mais le mot “journey” est tout aussi important que “sentimental”. Ringo ne s’enferme pas dans le souvenir ; il se met en mouvement à travers lui. Il ne contemple pas le passé comme un sanctuaire perdu. Il s’y rend pour reprendre souffle, pour retrouver une forme d’élan. L’arrangement de Richard Perry pose d’emblée cette équation : élégance orchestrale, clin d’œil à la tradition, mais aussi un certain sens du spectacle, presque cinématographique.
“Night and Day”, arrangé par Chico O’Farrill, introduit un autre climat, plus sophistiqué, plus syncopé. Le morceau rappelle que le Great American Songbook peut aussi se montrer urbain, nerveux, presque ironique. Ringo y semble parfois marcher sur une ligne fine entre application et naturel. C’est intéressant précisément parce que la chanson ne lui fait aucun cadeau. Elle lui demande un maintien, une précision, une tenue. Il s’en tire moins comme un spécialiste que comme un visiteur de bonne foi, et ce déplacement produit un charme curieux.
Avec “Whispering Grass (Don’t Tell the Trees)”, arrangé par Ron Goodwin, l’album retrouve une douceur bucolique qui touche quelque chose de très britannique. Il y a dans cette chanson un parfum de jardin public, de dimanche gris, de fantômes aimables. On y entend presque la façon dont la culture populaire anglaise a absorbé les standards américains pour les faire cohabiter avec son propre imaginaire. Ringo, une fois de plus, n’essaie pas de moderniser le matériau à coups de ruse ; il l’habite avec une simplicité qui laisse les arrangements faire le décor.
“Bye Bye Blackbird”, confié à Maurice Gibb, vaut à elle seule le détour, ne serait-ce que pour l’idée de réunir autour d’un standard l’univers d’un Beatle et celui d’un Bee Gee. La chanson, cent fois reprise, possède cette qualité rare des grands standards : elle peut être légère, mélancolique, élégante ou tragique selon la manière dont on l’aborde. La version de Ringo ne cherche pas la sophistication absolue ; elle privilégie la clarté, le balancement, le plaisir de la mélodie. C’est tout le projet du disque en miniature : dégraisser le prestige pour retrouver la chanson.
Sur “I’m a Fool to Care”, avec un arrangement de Klaus Voormann, la tonalité se fait plus intime, presque provinciale au sens noble du terme. Billy Preston y apporte au piano un supplément de souplesse qui évite toute rigidité. Ringo a toujours été excellent lorsqu’il s’agit de suggérer une vulnérabilité sans pathos. Cette chanson lui va bien, justement parce qu’elle n’exige pas d’être “grande”. Elle réclame de l’affection, un peu de pudeur, une capacité à laisser le morceau respirer.
Le cas de “Stardust” est plus complexe, parce que le morceau traîne derrière lui une montagne d’histoire et de versions définitives. L’arrangement de Paul McCartney intrigue forcément. On y lit une forme de fidélité amicale, ou au moins professionnelle, entre deux hommes bientôt pris dans les remous les plus violents de la séparation. Ringo s’attaque là à l’un des sommets du répertoire américain. Il n’en propose pas une version qui efface les autres, évidemment. Mais il lui donne une dimension presque désarmée. Là où tant d’interprètes veulent faire de “Stardust” une démonstration de distinction, lui en fait une confidence un peu tremblante. Il est permis de trouver cela imparfait. Il est plus difficile de nier que cette imperfection même constitue l’intérêt du morceau.
“Blue, Turning Grey Over You”, arrangé par Oliver Nelson, fait partie des réussites les plus frappantes du disque. Le titre porte en lui une mélancolie flottante, jamais écrasante, qui sied particulièrement bien à la voix de Ringo. Il y a là un équilibre rare entre la nostalgie, la fluidité orchestrale et cette manière très ringoesque de sembler parler presque autant que chanter. Le morceau donne la mesure de ce que l’album réussit lorsqu’il tombe juste : non pas rivaliser avec les monuments, mais faire entendre la texture émotionnelle d’un autre rapport au standard.
Avec “Love Is a Many Splendoured Thing”, arrangé par Quincy Jones, le disque flirte avec une ampleur hollywoodienne. C’est sans doute l’un des titres les plus ouvertement luxueux de l’ensemble, celui qui semble le plus assumer le goût de la grande mise en scène. On pourrait croire ce faste disproportionné pour Ringo ; il lui sert au contraire d’écrin. Parce qu’il y a toujours eu chez lui une qualité cinématographique particulière, cette façon d’occuper l’espace sans le dominer, de rester reconnaissable au milieu d’un décorum imposant. La chanson joue sur ce contraste.
“Dream”, arrangé par George Martin, ramène le disque vers quelque chose de plus directement tendre. Martin comprend mieux que personne comment entourer Ringo sans l’étouffer. L’arrangement n’écrase pas le chanteur sous le velours orchestral ; il le porte. C’est l’un des moments où l’on mesure combien le producteur connaissait intimement les ressources de son ancien batteur. Chez Martin, l’élégance n’est jamais un écran : elle sert la lisibilité émotionnelle.
“You Always Hurt the One You Love”, avec John Dankworth, a pour elle une ironie douce-amère qui convient parfaitement à Ringo. Le saxophone ajoute une touche de club nocturne, presque de fin de soirée, qui lui va bien. Quant à “Have I Told You Lately That I Love You?”, arrangé par Elmer Bernstein, elle fait glisser l’album vers une tendresse presque naïve, mais jamais mièvre. Enfin, “Let the Rest of the World Go By”, confié à Les Reed, clôt le voyage avec une sérénité de rideau qui a quelque chose de profondément approprié : une manière de dire que le vacarme extérieur peut bien continuer, que ce disque, lui, a choisi son propre tempo.
Une pochette comme un manifeste silencieux
S’il ne fallait garder qu’une image de Sentimental Journey, ce serait peut-être celle de sa pochette. Ringo Starr y apparaît devant l’Empress pub, dans le quartier de Dingle à Liverpool, non loin de son lieu de naissance sur Madryn Street. Le procédé visuel est superbe dans sa simplicité : le Beatle devenu star mondiale se tient devant un décor ordinaire, presque banal, chargé de mémoire intime. Dans les fenêtres, on voit des membres de sa famille incrustés à partir de photographies. Tout est déjà là. Le disque ne raconte pas la grandeur d’une célébrité ; il reconnecte une célébrité à ses origines.
Cette image vaut tous les manifestes. Elle dit que le premier geste solo de Ringo n’est pas une fuite vers l’avant, mais un retour aux fondations. Elle dit aussi quelque chose de la singularité des Beatles : malgré la mythologie planétaire, chacun d’eux reste hanté par une géographie très précise de l’enfance. Chez Ringo Starr, cette géographie est moins romantisée que chez Lennon ou McCartney. Elle est plus populaire, plus concrète, presque tactile. Le pub, la rue, les visages familiers, le quartier ouvrier : Sentimental Journey revendique tout cela avec une fierté sans folklore appuyé.
Il faut imaginer l’effet de cette pochette en 1970. Alors que la plupart des artistes rock cherchent à projeter une image d’avant-garde, de mystère ou de modernité, Ringo place au centre un lieu modeste de Liverpool. C’est presque anti-spectaculaire, et pourtant très fort. Parce qu’une star mondiale qui dit au fond : “voilà d’où je viens, voilà les chansons qu’on chantait là” accomplit un geste autrement plus singulier qu’une séance photo glamour. La pochette ancre le disque dans une topographie affective. Elle empêche de l’entendre comme une simple collection de reprises interchangeables.
Le film promotionnel pour le titre “Sentimental Journey”, tourné au Talk of the Town le 15 mars 1970, prolonge cette logique sous une forme plus spectaculaire. Avec George Martin dirigeant l’orchestre, des danseurs, des choristes, un décor qui agrandit l’univers visuel de la pochette, le clip assume une théâtralité presque music-hall. Ringo y apparaît comme un entertainer au sens ancien du terme, ce qui est exactement le point : il rappelle qu’avant que le rock ne sacralise l’authenticité brute, il existait un art du divertissement noble, de la présence scénique, de la chanson portée par un cadre. Là encore, le contre-pied est total. Et là encore, il en dit long sur ce que Ringo voulait être à cet instant : non pas le survivant piteux des Beatles, mais un artiste capable de se tenir debout dans une autre tradition.
Le malentendu critique : embarras, snobisme et surdité
La réception de Sentimental Journey a longtemps été dominée par un embarras poli ou une moquerie condescendante. Rien de surprenant. Une partie de la critique rock de l’époque était encore trop attachée à sa propre mythologie progressiste pour entendre ce que ce disque avait de singulier. Lorsqu’un ex-Beatle publiait un album, on attendait un signe sur l’avenir, un fragment du prochain monde. Ringo, lui, livrait des chansons que beaucoup associaient au passé des parents, voire des grands-parents. Il ne pouvait qu’être jugé selon un critère qui n’était pas le sien.
Il y a toujours, dans la critique musicale, une tentation de confondre nouveauté et valeur. Or Sentimental Journey ne propose aucune révolution formelle. Son audace est ailleurs, dans le choix même de ne pas participer à la course au commentaire historique. C’est précisément ce que beaucoup n’ont pas vu. On a préféré ironiser sur les limites vocales de Ringo, sur le caractère désuet du répertoire, sur le décalage entre les attentes du public beatlesien et le contenu réel du disque. Tout cela n’était pas entièrement faux. Le problème, c’est que cela passait à côté de la question essentielle : qu’est-ce que ce disque révèle de son auteur ?
La réponse est passionnante. Il révèle un artiste moins naïf qu’on ne l’a dit, plus cohérent surtout. Ringo Starr n’a jamais été un moderniste doctrinaire. Son génie au sein des Beatles consistait justement à apporter au groupe une stabilité rythmique, une compréhension organique de la chanson, une humanité terre à terre qui empêchait souvent la machine de partir trop loin dans l’abstraction. Qu’il choisisse pour son premier album solo une forme populaire antérieure au rock n’a donc rien d’incohérent. C’est même presque la décision la plus fidèle à son identité profonde.
Le mépris de certains critiques révèle aussi un vieux snobisme envers la variété populaire. Comme si les chansons qui ont accompagné les gens ordinaires dans les fêtes de famille, les pubs, les radios domestiques, valaient nécessairement moins que les œuvres consacrées par la modernité rock. C’est un réflexe intellectuel tristement fréquent. Sentimental Journey prend cette hiérarchie à rebours. Il dit que ces chansons comptent, non pas parce qu’elles seraient sacrées, mais parce qu’elles ont vécu dans les gens. Il y a là une forme de démocratie sentimentale que le rock critique, souvent obsédé par le prestige de l’innovation, a parfois du mal à considérer.
Cela ne signifie pas que l’album doive être sanctifié. Il comporte des passages inégaux. Certaines interprétations restent plus attachantes que bouleversantes. Certains arrangements paraîtront plus inspirés que d’autres selon les auditeurs. Mais l’histoire du rock est pleine de disques bancals, magnifiques parce qu’ils sont humains. Sentimental Journey fait partie de cette famille. Sa fragilité même constitue sa signature. On peut le trouver mineur dans la discographie générale des ex-Beatles ; on ne peut pas honnêtement le réduire à une plaisanterie.
Le télescopage fatal avec McCartney et Let It Be
S’il y a un facteur qui a durablement brouillé la perception de Sentimental Journey, c’est bien son calendrier de sortie. L’album paraît au pire moment possible. Apple tente alors de gérer un embouteillage absurde : le premier album solo de Ringo, McCartney, et bientôt Let It Be. Autrement dit, trois objets majeurs reliés aux Beatles se retrouvent en concurrence dans une période de confusion interne maximale. Il n’était déjà pas simple de lancer un disque de standards dans ce contexte ; il devenait presque impossible de lui donner sa juste place.
Le conflit autour de la date de sortie de McCartney appartient désormais à la légende noire de la séparation. John Lennon et George Harrison, soutenus par Allen Klein, veulent repousser l’album de Paul pour éviter que plusieurs sorties Apple importantes ne se cannibalisent. Ringo Starr se retrouve au milieu de cette bataille lorsqu’il porte personnellement à Paul un message lui demandant de décaler son disque. La scène tourne à l’orage. Paul, exaspéré, l’envoie promener avec une violence qu’il reconnaîtra plus tard. Le fait que Ringo, pourtant le moins querelleur des quatre, devienne l’émissaire malheureux de ce moment résume à lui seul la tragédie finale des Beatles : même le plus diplomate n’échappe plus aux éclats.
Dans un tel climat, Sentimental Journey ne pouvait guère être entendu pour lui-même. Très vite, l’attention médiatique se déplace vers l’annonce publique de la fin des Beatles, déclenchée de fait par la communication autour de McCartney en avril 1970. Le disque de Ringo se retrouve coincé entre deux séismes : la sortie du premier album solo de Paul, chargée d’une signification historique énorme, et celle de Let It Be, ultime album d’un groupe en train de mourir. Comment un recueil de standards aurait-il pu rivaliser symboliquement avec un tel fracas ?
Et pourtant, malgré tout cela, l’album entre dans le Top 10 britannique, culminant à la 7e place, et atteint la 22e place du Billboard Top LPs aux États-Unis. Ce n’est pas un triomphe impérial, mais c’est loin d’être l’échec humiliant qu’on a parfois raconté. Le disque se vend même rapidement en Amérique à sa sortie. Ce résultat dit quelque chose d’important : le public n’a pas seulement acheté l’album par curiosité morbide. Il a aussi répondu à la personnalité de Ringo, à la singularité du projet, peut-être même à ce besoin de douceur dans un moment saturé de drames. La postérité a retenu le contexte plus que les chiffres, et c’est dommage.
Pourquoi ce disque compte plus qu’on ne l’admet
La tentation, face à Sentimental Journey, est de le classer parmi les curiosités périphériques de l’univers beatlesien. Une sorte de petit objet attachant mais mineur, intéressant surtout pour collectionneurs ou historiens du breakup. Ce serait une erreur. D’abord parce qu’il inaugure la carrière solo de Ringo Starr d’une manière profondément révélatrice. Avant les tubes, avant la série remarquable de singles des années 70, avant le Ringo fédérateur qui saura s’entourer de tout le monde, il y a ce disque de mémoire. Il dessine un trait que l’on retrouvera ensuite souvent chez lui : la fidélité aux plaisirs simples, aux chansons partageables, à une forme de générosité immédiate.
Ensuite, Sentimental Journey apparaît rétrospectivement comme un précurseur. Bien avant que des artistes issus du rock enregistrent à leur tour des albums de standards avec une légitimité critique accrue, Ringo a osé franchir cette frontière. À l’époque, on y a vu une bizarrerie coûteuse que seul un ex-Beatle pouvait se permettre. Avec le recul, on peut y voir une intuition : celle selon laquelle les musiciens de rock n’ont pas à couper le fil qui les relie au grand continuum de la chanson populaire. L’histoire ultérieure donnera raison à cette liberté.
Mais l’importance du disque est aussi psychologique. Ringo dira plus tard qu’il était perdu après la fin du groupe et que Sentimental Journey l’avait remis en mouvement. Cette remarque mérite d’être prise au sérieux. On parle souvent des albums comme d’objets destinés au public ; on oublie qu’ils peuvent aussi servir de structures de survie pour ceux qui les enregistrent. Dans le cas de Ringo, ce recueil de chansons anciennes a joué le rôle d’un sas. Il lui a permis de retourner en studio, de se remettre au travail, de retrouver une confiance. Sans ce disque, peut-être n’aurait-on pas eu ensuite Beaucoups of Blues, It Don’t Come Easy, Photograph, ni cette carrière solo bien plus riche qu’on ne le croit souvent.
Il faut enfin insister sur un point décisif : Sentimental Journey est un disque profondément cohérent avec l’image publique de Ringo, mais il la complexifie aussi. Oui, on y retrouve le Beatle chaleureux, accessible, peu enclin aux poses d’intellectuel tourmenté. Mais on y découvre aussi un artiste qui sait transformer cette accessibilité en projet. Il n’y a rien de passif dans cet album. Choisir la douceur quand tout pousse au spectaculaire est une décision active. Choisir la mémoire familiale quand l’époque réclame des manifestes est une décision active. Choisir un répertoire considéré comme mineur pour en faire le véhicule d’une vérité intime est une décision active. Ce disque n’est pas une absence de geste. Il est un geste d’une autre nature.
Liverpool partout : mémoire sociale, mémoire musicale
Ce qui bouleverse le plus dans Sentimental Journey, c’est peut-être sa manière de faire revenir Liverpool sans jamais sombrer dans le folklore. Non pas la ville mythifiée par le tourisme beatlesien, mais la ville sociale, l’espace des quartiers, des pubs, des intérieurs modestes, des familles élargies. Il y a toujours eu, dans l’écriture et l’attitude de Ringo Starr, une fidélité à cette matrice populaire. Contrairement à Lennon, qui a très tôt stylisé son rapport à l’enfance dans une forme de vérité déchirée, ou à McCartney, qui l’a souvent transfigurée par la mélodie et la fiction, Ringo garde quelque chose de plus direct. Son rapport au passé n’est pas littéraire. Il est physique.
C’est pourquoi les chansons du disque, même lorsqu’elles viennent du répertoire américain, semblent parfois repassées par le filtre d’une mémoire ouvrière anglaise. Elles ne sont pas présentées comme des chefs-d’œuvre immaculés. Elles ressemblent plutôt à des airs qui auraient vécu plusieurs vies, voyagé de la radio au salon, du cinéma au pub, de la scène à la cuisine. C’est une manière très particulière d’habiter la culture. Et c’est précisément cette manière qui relie Sentimental Journey au meilleur des Beatles. Car les Beatles, malgré la sophistication croissante de leur œuvre, n’ont jamais cessé d’être traversés par une culture populaire hybride, faite d’héritages américains et britanniques, de raffinement et de trivialité, de génie et d’ordinaire.
En ce sens, le disque de Ringo agit comme un révélateur sociologique autant qu’artistique. Il rappelle que la génération Beatles ne s’est pas construite seulement contre l’ancien monde musical ; elle s’est aussi nourrie de lui. Le rock aime se raconter comme une table rase. Sentimental Journey rappelle qu’il est plutôt une maison bâtie sur d’autres maisons. Chez Ringo, cette continuité est assumée sans complexe. Elle devient même sa force. Il n’a pas besoin d’inventer une posture de modernité pour être crédible. Il lui suffit d’être le témoin fidèle d’une chaîne de transmission.
Un disque mineur ? Oui, mais mineur comme le sont certains films qu’on n’oublie jamais
Il est possible, et même raisonnable, de considérer Sentimental Journey comme un disque mineur dans l’absolu. Il ne possède pas le souffle monumental de All Things Must Pass, ni la densité émotionnelle du premier Lennon confessionnel, ni l’inventivité artisanale de McCartney. Il ne prétend d’ailleurs à rien de tout cela. Mais “mineur” ne veut pas dire négligeable. Dans l’histoire de la musique populaire, il existe quantité d’œuvres secondaires qui éclairent leurs auteurs d’une lumière plus intime que leurs chefs-d’œuvre officiels. Sentimental Journey appartient à cette catégorie précieuse.
C’est un album qui ressemble à certaines scènes coupées indispensables pour comprendre un personnage. Ou à ces films considérés comme mineurs dans une grande filmographie, mais auxquels on revient parce qu’ils contiennent une vérité plus nue, moins spectaculaire. Ce que l’on aime chez lui n’est pas la perfection, mais la justesse de l’élan. Il aurait pu être plus homogène, plus inventif, plus audacieux formellement. Sans doute. Mais il aurait alors peut-être perdu ce qui le rend attachant : son absence d’armure.
Avec les années, et à mesure que le récit des Beatles s’est figé dans une grandeur presque écrasante, Sentimental Journey a gagné une nouvelle pertinence. Il montre qu’au moment même où la plus célèbre aventure pop du XXe siècle s’effondrait, l’un de ses membres répondait non pas par le ressentiment ou la compétition, mais par un disque de tendresse. Il y a là quelque chose de profondément anti-cynique. Dans une histoire du rock souvent dominée par les querelles d’ego et les mythologies de la chute, cela mérite d’être salué.
Ce que Sentimental Journey nous dit encore aujourd’hui
Écouter Sentimental Journey aujourd’hui, c’est aussi interroger notre propre rapport à la mémoire musicale. Nous vivons dans une époque qui archive tout, recycle tout, commente tout, mais qui peine parfois à distinguer la nostalgie industrielle de la mémoire vécue. Or le disque de Ringo n’est pas nostalgique au sens paresseux du terme. Il ne vend pas le passé comme un produit chic. Il s’en sert comme d’une ressource affective réelle. C’est toute la différence. Les chansons anciennes n’y sont pas des accessoires vintage. Elles sont liées à des visages, à des lieux, à des voix disparues.
Cette qualité lui donne une résonance particulière à l’heure où tant d’œuvres patrimoniales semblent conçues pour flatter le consommateur de souvenirs. Sentimental Journey, lui, n’est pas un exercice de branding rétro. C’est un acte de transmission personnelle. On sent que Ringo ne choisit pas ces chansons parce qu’elles “font ancien”, mais parce qu’elles lui appartiennent intérieurement. Cette honnêteté désarme encore.
Elle permet aussi de relire différemment la carrière solo de Ringo Starr. On a souvent résumé celle-ci à une poignée de grands singles, à des albums inégaux, à une image publique sympathique. Tout cela est vrai, mais insuffisant. Le premier pas compte toujours, et ce premier pas dit déjà beaucoup : Ringo avance en se souvenant. Il ne fait pas de la mémoire une prison, mais un tremplin. Il faut entendre Sentimental Journey comme le premier chapitre d’une reconstruction, non comme une bizarrerie isolée.
La vraie audace de Ringo Starr
Au fond, la vraie audace de Ringo Starr avec Sentimental Journey n’est pas d’avoir enregistré des standards. C’est d’avoir osé paraître simple dans un moment qui récompensait la gravité spectaculaire. C’est d’avoir accepté d’être jugé petit par ceux qui ne voient de grandeur que dans la démonstration. C’est d’avoir choisi la fidélité à soi plutôt que l’imitation de ses partenaires plus célébrés. On parle souvent du courage des artistes lorsqu’ils choquent, cassent, provoquent, renversent la table. On parle moins du courage qu’il faut pour assumer une forme de douceur, surtout dans le fracas.
Ringo a parfois été traité comme le plus “ordinaire” des Beatles, comme si l’ordinaire était une tare. Sentimental Journey montre au contraire que l’ordinaire peut être une force esthétique. Il porte avec lui un monde de chansons, de rituels, de souvenirs populaires, un monde dont le rock a souvent besoin mais qu’il remercie rarement. Que ce soit lui, le plus sous-estimé des quatre, qui le rappelle en premier au seuil des années 70 n’a rien d’anecdotique. C’est presque une leçon d’histoire culturelle.
Le plus improbable des premiers pas, et l’un des plus révélateurs
On pourra toujours sourire devant l’idée qu’un Beatle ait commencé sa carrière solo par un disque de standards chantés avec application, entouré d’orchestrations luxueuses, au moment exact où le plus grand groupe du monde partait en morceaux. Le scénario garde quelque chose d’irréel. Mais c’est précisément pour cela que Sentimental Journey reste si fascinant. Là où tout appelait le drame, Ringo Starr a choisi la continuité. Là où l’époque demandait des manifestes, il a offert des souvenirs. Là où beaucoup attendaient une preuve de puissance, il a préféré une preuve d’attachement.
Ce premier album solo n’est ni un chef-d’œuvre caché ni une catastrophe honteuse. Il est mieux que cela : un disque profondément personnel, sincère, parfois fragile, souvent touchant, toujours révélateur. Il ouvre une porte dérobée sur Ringo, sur Liverpool, sur la mémoire musicale des classes populaires britanniques, sur ce qui subsiste quand les mythes s’effondrent. Il rappelle qu’avant d’être un phénomène culturel planétaire, la musique est aussi une affaire de transmission, de famille, de fidélité émotionnelle.
Le 27 mars 1970, en publiant Sentimental Journey, Ringo Starr n’a peut-être pas livré l’album que l’époque désirait. Il a livré celui dont il avait besoin. Et cinquante-six ans plus tard, c’est peut-être pour cela qu’on continue d’y revenir : non pas pour y chercher le futur du rock, mais pour y entendre un homme retrouver sa voix dans le bruit de la fin.
