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James Robert Baker – Diables blancs

Par Yvantilleuil

James Robert Baker Diables blancsLongtemps resté inédit, « Diables blancs » resurgit comme un fantôme incandescent de la littérature américaine underground. Avec ce texte posthume, James Robert Baker, écrivain maudit, subversif et suicidé en 1997, revient nous hanter à travers une voix qui s’effrite, se cabre, s’enflamme : celle de Tom Dunbar, romancier à bout de souffle, qui confesse sur cassettes audio une odyssée où glamour rime avec gouffre et où le rêve californien se dissout dans les médocs, l’alcool et l’abjection.

Cette série B littéraire qui se déroule dans les décombres des faux-semblants hollywoodien invite à suivre la descente aux enfers de Tom Dunbar. Cet ancien auteur de true crime propulsé trop vite sous les projecteurs, voit progressivement tout s’effondrer : ses finances, son inspiration, sa crédibilité, sa maison de Pacific Palisades et son couple. Beth, son épouse vénéneuse, shootée aux anxiolytiques, refuse de dégringoler l’échelle sociale. Sur fond de ruine annoncée, d’humiliations paternelles et de rancœurs maritales, le couple imagine un plan soi-disant « génial » qui se révélera évidemment très vite catastrophique : ils comptent en effet fabriquer eux‑mêmes un true crime qui fera du bruit, beaucoup de bruit. Le résultat final : sept cassettes audio léguées à son ami Jim, où il raconte comment la spirale du « projet » s’accélère, se dérègle, dévore tout.

Ce dispositif narratif qui nous conduit vers la chute en sept cassettes s’avère excellent et insuffle non seulement un rythme haletant au roman, mais surtout une fausse authenticité absolument savoureuse. Le personnage principal parle en effet comme on respire entre deux verres, entre deux pilules, entre deux angoisses et nous livre ainsi la bande magnétique d’un désastre annoncé. Le procédé, déjà ancien et souvent utilisé dans l’histoire littéraire, que ce soit sous forme de manuscrits ou autres, retrouve ici une vigueur presque punk.

Sous les palmiers, James Robert Baker livre avant tout une satire hollywoodienne, qui nous plonge dans les décombres du rêve californien. Le lecteur y découvre un Los Angeles des années 90 féroce, toxique et grotesque… une scène idéale pour des âmes en ruine. Des écrivains en mal de reconnaissance aux producteurs carnassiers, tous trempent dans une ambiance malsaine de faux-semblants.

C’est dans ce décor qui ne promet rien de bon, que l’auteur nous dresse le portrait d’un couple en chute libre. Lui, écrivain paumé mais attachant, rongé par la culpabilité et les ambitions ratées, elle, araignée vénéneuse, fascinante, dangereuse, shootée à tout ce que les médecins savent prescrire et plus si affinités. Ensemble, ils forment un duo inoubliable et leur relation toxique constitue le moteur même du récit : sexe, dépendances, mauvaise foi, folie douce et furie destructrice.

À l’instar du film « C’est arrivé près de chez vous », on retrouve dans « Diables blancs » tous les éléments nécessaires pour le rendre culte : une violence sans filtre, de l’humour noir jubilatoire, un cynisme radical, une bonne dose de désespoir et un langage rapide comme une rafale. Le résultat est un roman qui fonce à toute allure, sans respecter les limites, mêlant scènes dingues, dialogues possédés et rebondissements qui explosent comme des pétards trop secs.

Malgré son côté délibérément trash, sa noirceur et ses excès, « Diables blancs » dégage une atmosphère unique, presque lumineuse par moments… un mélange instable d’ironie, de tendresse et d’épouvante. C’est cette ambiance-là, viscérale et contrastée, qui donne au roman sa force car le lecteur est à la fois écœuré, fasciné, hilare et terrifié. Un true crime de pacotille, mais pourvu de vrais démons à l’intérieur… Jubilatoire !

Si ce texte qui regorge de clins d’œil au cinéma, à la culture américaine, aux séries B, aux groupes de musique, à Hollywood et à ses mythologies internes, ravira indéniablement les cinéphiles, j’ai trouvé cette avalanche de références parfois un peu étouffante, comme un voile supplémentaire posé sur le récit plutôt qu’un éclairage. Et comment pardonner au narrateur qu’il puisse se souvenir de toutes ces références, mais pas du titre de la chanson reggae de Led Zeppelin datant de 1973… « D’yer Mak’er »… non mais… vraiment culte ça !

Ce qui contribue également à rendre cet ouvrage culte est indéniablement la trajectoire réelle et foncièrement triste de James Robert Baker. On lit en effet les pages de ce livre en sachant que l’auteur finira sa vie comme son personnage : isolé, brisé et saboté par les mêmes forces qu’il dénonçait. Cette mise en abyme donne au roman un poids supplémentaire, presque prophétique.

Au final, avec « Diables blancs », James Robert Baker signe un récit incandescent, drôle, immonde, hypnotique… un texte qui mord, gratte, exulte et qu’on lit le souffle court. Même si ses clins d’œil cinématographiques peuvent fatiguer ceux qui ne parlent pas couramment le dialecte hollywoodien, l’ambiance générale demeure absolument irrésistible : un mélange d’électricité, de folie douce, de satire vitriolée et de suspense détraqué. Cultissime !

Diables blancs, James Robert Baker, Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 288 p., 20,90 €.

Lire un extrait ici : https://www.monsieurtoussaintlouverture.com/produit/diables-blancs/


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