Quatrième de couverture :
A la mort de sa mère, Sarah se voit remettre pour tout héritage les clés d’une bicoque aux confins du monde, et une consigne : « Trouve Elora. » Direction l’Albanie, où elle découvre un village oublié, niché au cœur d’une montagne sauvage. Mais sur place, les locaux sont formels : Elora est morte il y a bien longtemps.
Trois décennies plus tôt, alors que le régime despotique d’Enver Hoxha étend son joug jusque dans les campagnes, Elora et son ami Agon se font une promesse : tant qu’ils seront ensemble, tout ira bien. Mais alors que l’adolescente n’aspire qu’à mener une vie sans entraves, sa mère la gronde ; et si les hommes, eux, sont libres, ils ont également l’obligation d’appliquer la vengeance du sang. Elora enrage – à quoi bon être la fille de feu, comme on l’appelle au village, si c’est pour vivre prisonnière ?
Sur son chemin vers la liberté, la jeune fille pourra compter sur l’aide d’un berger collectionneur de poèmes. Ses choix détermineront la vie d’une lignée de femmes, dont Sarah.
J’avais noté ce titre sur mes listes d’envies, je l’ai reçu en cadeau et l’ai sorti de la pile en vue d’une rencontre en librairie avec Marie Charrel. Celle-ci est journaliste et romancière et cela se sent à la manière dont ses romans sont solidement documentés. Dans son dernier roman, elle a donc choisi comme décor l’Albanie, un « village sans nom » perdu dans les montagnes, où Sarah arrive d’Islande pour découvrir la maison héritée de sa mère et « trouver Elora ». Quel rapport entre l’Albanie et l’Islande ? Qui est Elora ? C’est ce que le lecteur apprendra petit à petit, en se plongeant dans un récit à trois temporalités, les années 2020, les années 1970 et les années 1990. On se replongera dans l’enfance d’Elora, d’Agon, de Niko, en pleine nature, en pleine montagne, dans un pays où les traditions patriarcales, les légendes et les codes de la vendetta imprègnent la vie quotidienne. Des traditions, un art de vivre accordé à la nature que le pouvoir socialiste d’Enver Hoxha, le dictateur qui avait radicalisé le modèle communiste albanais au point de le couper du grand frère soviétique (et plus tard, du chinois), a écrasé dans une collectivisation forcée et dénuée du moindre bon sens. Une dictature qu’ont subie trois jeunes gens du village, Dritan, Sokol et Ilir lorsqu’ils sont partis faire leurs études à Tirana et qui étendra ses conséquences longtemps après. Une dictature immonde mais narguée par la poésie, par le pouvoir des mots. C’est toute cette histoire que Sarah va apprendre à connaître, découvrant les secrets et les souffrances du passé, apprivoisant les vieilles dames du village sans nom, révélant qui est, qui était Elora.
Ces deux héroïnes sont entourées de personnages secondaires originaux, attachants ou impressionnants, dans une narration à la construction maîtrisée, dans un contexte naturel parfois malmené, parfois réparé par la main humaine, et une langue charnelle et poétique. Histoire et légendes se mêlent dans ce roman irrigué de poésie où j’ai appris beaucoup sur l’Albanie et où j’ai rencontré des êtres humains marquants.
« Les mots sont comme les cailloux que nous ramassions sur les sentiers lorsque tu étais enfant, lui dit-il en soir. Tu te souviens ? Ils brillaient dans le soleil du matin. Nous les choisissions avec soin et les rapportions à la maison comme autant de bijoux. Toujours, tu devras choisir et chérir les mots, à la manière des cailloux de ton enfance. Beaucoup ne le comprennent pas. Beaucoup pensent que les mots ne valent rien. Qu’ils sont interchangeables, que les infinies nuances que porte chacun d’eux n’ont aucune importance, alors qu’elles sont précisément le trésor de notre langue. Ils les balancent au visage des plus faibles et les manipulent pour en faire des armes. Voilà ce qu’a fait Enver Hoxha. L’égalité, la solidarité, la révolution sont des pierres magnifiques dont il a détourné le sens. »
« Je n’ai que deux maîtres, la montagne et le ciel, car eux seuls sont source d’émerveillement. Ici, j’oublie les lumières factices de la ville qui entretiennent un désir jamais comblé. J’appartiens à ceux d’en haut : nous sommes faits d’orage, de pluie et de vent. »
« Les mots ont un pouvoir que les hommes n’ont pas : ils résistent. Au temps, aux disparitions. Ils survivent à ceux qui les ont écrits pour transformer l’existence de ceux qui les liront demain. Ils savent se terrer des années dans une bibliothèque oubliée avant de ressurgir à la lumière. Ils offrent à ceux qui les reçoivent l »émoi d’un amour perdu. »
« Tu te trompes. Tu imagines que les hommes sont plus libres que nous, mais ce n’est pas le cas : ils sont inconséquents. Ils sont comme des chiens fous courant vers la mort, ils se bercent d’histoires sur l’honneur et s’entretuent en laissant femmes et enfants dans le dénuement. La véritable liberté est d’honorer cette vie. Les bonheurs du foyer. Le parfum d’un bon plat, la joie d’observer un enfant découvrir le monde. Notre devoir est d’aimer cette existence chaque jour et de la chérir. Les hommes sont irresponsables et égoïstes. Crois-tu vraiment qu’ils sont plus heureux ? »
Marie CHARREL, Nous sommes faits d’orage, Editions Les Léonides, 2025
