Ayant beaucoup aimé « Les Morsures du silence » de Johana Gustawsson, je n’ai pas longtemps hésité à me jeter sur ce nouveau roman, où elle s’associe au Norvégien Thomas Enger pour inaugurer une série policière portée par une héroïne singulière, nommée Kari Voss. Ce thriller nordique à quatre mains ne se contente pas de résoudre un crime sur base des faits, mais explore surtout les zones troubles de la mémoire, du mensonge et de la perception humaine. Un polar qui ne se contente donc pas de résoudre une énigme, mais qui interroge ce que nous croyons savoir.
Sept ans après la disparition inexpliquée de son fils, Kari Voss, psychologue spécialiste du langage corporel et de la mémoire, collabore avec la police d’Oslo. Lorsqu’on découvre les corps de deux adolescentes assassinées dans une maison de vacances au bord d’un fjord, l’affaire réveille chez elle une douleur enfouie. Un suspect avoue cependant assez rapidement ce crime sordide… mais peut-être trop rapidement. Là où l’enquête officielle se referme, Kari doute. Autour d’elle, les témoignages se contredisent, les souvenirs divergent, les silences deviennent éloquents. Ici, tout le monde ment… parfois consciemment, parfois de bonne foi.
« Ici » exploite parfaitement le cadre nordique qui lui est offert au service de l’intime. Ce décor scandinave ne sert en effet pas uniquement de simple toile de fond, mais agit comme une caisse de résonance où le froid, le silence et l’isolement viennent amplifier les tensions psychologiques et accentuer la sensation d’enfermement. Dans cet univers où tout le monde se connaît, chaque geste devient suspect et chaque souvenir potentiellement falsifié.
Le roman délaisse volontairement les rebondissements spectaculaires au profit d’une tension diffuse, progressive. L’enjeu n’est pas tant de savoir qui a tué, mais comment une vérité se construit, se déforme et se négocie. En jouant avec les certitudes du lecteur et en multipliant les fausses évidences et les récits trop bien ficelés pour être honnêtes, Gustawsson et Enger livrent une intrigue habilement construite sur le doute.
L’une des grandes réussites du livre tient dans son personnage principal. Au fil des pages, Kari Voss s’avère en effet être une héroïne profondément humaine. Brisée par la disparition de son fils, hyper‑vigilante face aux autres mais vulnérable face à elle‑même, elle incarne une héroïne faillible, traversée par le doute. Son expertise en langage corporel n’est d’ailleurs jamais présentée comme infaillible, car lire les corps, c’est interpréter… et toute interprétation comporte une part de risque.
Mais, « Ici » se distingue surtout par son exploration rigoureuse et accessible des mécanismes de la mémoire. Le roman rappelle avec force qu’un souvenir n’est jamais une archive figée, vu qu’il se reconstruit à chaque évocation et se modifie et se contamine au fil du temps. Faux souvenirs, réécritures inconscientes et mémoire émotionnelle se retrouvent ainsi intégrées avec fluidité à l’intrigue et font progressivement vaciller la frontière entre mensonge et sincérité. Dès lors, le mensonge n’est plus toujours une intention, mais parfois une fiction intime que l’on croit vraie.
L’écriture à quatre mains de Johana Gustawsson et Thomas Enger impressionne par sa cohérence. Ne souffrant d’aucune rupture de ton et d’aucune sensation de collage, les deux voix s’effacent au profit d’un récit fluide, tendu et parfaitement maîtrisé. Cette collaboration permet une richesse de points de vue, notamment dans l’approche psychologique des personnages, sans jamais nuire au rythme. Loin d’un exercice de style, l’écriture à quatre mains devient ici une véritable valeur ajoutée.
Avec « Ici », Johana Gustawsson et Thomas Enger livrent donc un thriller psychologique intelligent, prenant et profondément humain. Un roman qui ne se contente pas de divertir, mais qui trouble, questionne et s’attarde là où peu de polars osent s’aventurer… dans les failles de la mémoire et les mensonges que l’on se raconte pour survivre. Une lecture particulièrement addictive… et le point de départ très prometteur d’une série dont j’attends déjà la suite avec grande impatience.
Ici, Johana Gustawsson & Thomas Enger, Calmann‑Lévy, 600 p., 22,50 €
Elles/ils en parlent également : Yvan, Aude, Anthony, Cannibal Lecteur, Nadia, Nath, Noémie, Fanny
