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Jobriath

Publié le 07 avril 2026 par Hunterjones
Histoire d'une comète musicale. 

Bruce Wayne Campbell est né à Philadelphie, démontrant très jeune, enfant, un véritable talent musical. D'abord au piano, il semble apprendre très rapidement à jouer de tous les instruments avec une facilité déconcertante. Très vite, l'église le recrute, pré-ado pour y jouer de l'orgue dans le quartier. Il est considéré comme un enfant prodige et présenté au chef d'orchestre, compositeur et violoniste Eugene Ormandy. À l'école secondaire, dans les années 60, il s'intéresse encore plus à la musique, mais pas autant la musique populaire que la musique classique comme Sergei Prokofiev dont il dévore la somme de travail. Inspiré, il écrit même ses deux premières symphonies musicales vers ses 16 ans. 

Mais la musique folk le rejoint quand même. Peter, Paul & Mary surtout. Qu'il ira souvent voir en spectacle. Avec l'aide d'un professeur de musique, il s'associe à des jumeaux identiques, un gars et une fille, et ensemble, ils forment brièvement un trio folk appelé The Last Three. Quand les jumeaux quittent la Pennsylvanie pour aller étudier au collège dans un autre État, le trio se saborde et Bruce entre dans un programme universitaire musical qu'il abandonnera vite pour un engagement militaire forcé par le Vietnam. Il désertera très rapidement. Se rebaptisant alors d'une nom d'artiste,  Bruce Wayne Campbell devient Jobriath Salisbury. Il se cache, sur la côte Ouest, à Los Angeles. En plus de son talent, il est très beau. Il charme facilement. Il est aussi, homosexuel. Si il se cache de l'armée, il ne cache aucunement son homosexualité contrairement à Elton John, au même moment. Accompagnant au piano un ami qui auditionnait pour un rôle dans la comédie musicale Hair, il est engagé pour y joue le personnage de Woof, un personnage sous-entendu, gay. Il joue donc, très naturellement. Il sera de la légendaire tournée de la Côte Ouest de 1967 et 1968. Trop souvent, il vole même la scène à ses partenaires tellement il rayonne plus que les autres. Il quitte la production, en 1969. Et joint le groupe musical folk, Pidgeon. Chanteur, pianiste, guitariste. Ils enregistrent un album qui sera, avec le temps, retitré du nom du band. Il est rattrapé par la police militaire qui le force à 6 mois d'hôpital psychiatrique quand il est déclaré en dépression. C'est là qu'il compose majoritairement le matériel pour sa prochaine incarnation musicale.En décembre 1972, l'ancien gérant de Carly Simon, Jerry Brandt, entend son demo joué par quelqu'un qui ne le trouve pas intéressant. Mais Brandt pense tout autrement. Ce dernier a découvert Patti Smith et Barry Manilow. Il a un certain flair. Il devient son gérant. Pour arriver aux fins de mois, en Californie, il se prostitue. Brandt le signe pour un contrat de 500 000$, pour deux albums, ce qui est un contrat majeur pour l'époque. Le début des années 1970. Une campagne de marketing importante est mise sur pied et des photos de promotions sont achetées pour les magazines Vogue, Penthouse, Rolling Stone, et même sur Time Square. Sur plus de 250 autobus de New York, la pochette de son premier album est affichée. Il est ouvertement présenté comme artiste gay. Il est un des premiers, sinon le premier, à d'emblée être présenté, sans l'ombre d'un doute, comme artiste musical gay. Il tombe facilement dans le cercle d'Andy Warhol. On investit 200 000$ sur une série de trois spectacles prévus à l'Opéra de Paris, en décembre 1973. On annonce qu'il sera déguisé en King Kong chantant du haut de l'Empire State Building. Et qu'il sera costumé parfois en pénis géant devenant Marlene Dietrich. C'est si extravagant, qu'on repousse le spectacle. Et au final, on annule car les dépenses sont trop astronomiques. L'album, n'est toujours pas sorti. l'artiste n'est pas encore connu. Sinon visuellement. Les magazines musicaux préparent beaucoup la table le présentant comme  brillamment incisif, disent que l'album est l'un des plus intéressants de l'année, et qu'il est un véritable "homme de la renaissance musicale". La publicité est si performante qu'on commence même à parler de la "promotion de l'année" mais qui a tardé à se présenté. La réception divise public et critique, trouvant la machine de promotion trop agressive. L'album éponyme est lancé en juin 1973, et tout de suite on en parle comme d'une réponse Étatsunienne au Britannique David Bowie. Qui est au sommet de son art, alors. L'album est très orchestré, comme Jobriath le voulait assez près de la musique de films, et le guitariste Peter Frampton y participe. Pour l'album, il est rebaptisé Jobriath Boone. Durant cette période, Jobriath multiplie les déclarations provocatrices, comme "Il faut parler d'Elvis, les Beatles et Jobriath". Ou il prétend qu'il a enregistré des vols pour aller sur la lune. Il se déclare aussi la première vedette musicale mâle qui soit une fée. Ça impressionne autant que ça agace. Sa première apparition télé est à l'émission populaire The Midnight Special, où il enregistre deux chansons, dont l'une ne sera pas présentée, car il fait allusion au sado-masochisme. Les premiers spectacles tant attendus seront en juillet 1974, à Boston. Ce sera salle comble, mais les ventes d'albums ne sont pas très stimulées et aucune chanson ne se classera dans les palmarès. 6 mois après le premier album, on lance le second, encore avec Peter Frampton, et cette fois-ci, John Paul Jones, de Led Zeppelin, eux aussi, alors au sommet de popularités établies. Mais Jobriath est trop entouré d'une sorte d'arrogance et d'un sens de la provocation qui divise les sensibilités, il ne sera jamais populaire. Tout en restant unique. On inclut dans une version de l'album, donc des investissements de plus,  les sessions d'enregistrements du premier album avec le lancement afin de lui donner une impression de plus grande richesse, mais la fanfare marketing de l'album précédent n'est pas active pour le second. Et l'ajout de certains morceaux du premier donne aussi l'impression confuse que c'est le même album. Même si la pochette est entièrement différente, qu'il y a du nouveau contenu et que cette fois, son band, The Creatures, est largement mis en valeur. Une tournée où il fait des résidences à Philadelphie, Boston, Chicago, San Francisco, Los Angeles et Memphis est mise sur pied. Mais en cour de tournée, la maison de disques éprouve des problèmes de financement et n'arrivera plus à financer la tournée à la moitié de sa durée, qui vend pourtant très bien. Si bien que Jobriath et le band la complètent quand même, financé par eux-mêmes. Le dernier spectacle, à l'Université de l'Alabama est une grande fête qui se termine par 5 rappels et le service d'incendie qui intervient pour évacuer tout le monde qui s'amuse trop longtemps. C'est aussi, sans qu'il en prenne tout de suite conscience, un chant du cygne. La maison de disques ne semble pas intéressée à le renouveler et ne lui fait pas de nouvelles propositions de contrat. Elle lutte pour sa survie et a besoin d'artistes payants comme Carly Simon, The Eagles, Jackson Brown, Joni Mitchell, ceux qui font faire de l'argent presqu'assurément. Jobriath n'est plus un pari qu'on veut prendre. Il annonce en janvier 1975 se retirer du monde musical afin de se concentrer sur une carrière d'acteur.

On lui passe le script du film de Sidney Lumet A Dog Day Afternoon, où il jouerait l'ami de coeur d'al Pacino. Mais il n'a pas envie de jouer un travesti en robe. Il regrettera amèrement sa décision de ne pas essayer l'audition, quand le film remporte un immense succès. Succès qu'il n'a jamais vraiment eu. Il choisit de se réinventer sous l'identité de Cole Berlin, croisement de Cole Porter et Irving Berlin et chante dans les cabarets sous ce nom. À New York. Dans les clubs et en résidence au chic restaurant Convent Garden de Londres. Son talent en prostitution prend de l'expansion. Ponctuelle.

En 1979, interviewé sur Jobriath, il annonce que "le personnage de Jobriath a commis un suicide par surdose d'alcool et de drogue dans un coup publicitaire qui n'a pas marché."  

Il avait un contrat de 2 albums avec la souffrante étiquette Elektra (honoré) mais un contrat de 10 ans, avec son gérant Jerry Brandt. En 1981, il commence à souffrir de maux qu'il ne comprend pas. Le monde entier ne le comprend pas tout de suite. Il a le SIDA. Au pire moment. La médecine ne connait pas plus la maladie à cette époque et ne sait pas comment la soigner avec succès. Ce qu'elle sait contrôler, maintenant. Le Chelsea Hotel a 100 ans en 1982, il participe aux célébrations sur scène. Il habite cet hôtel en permanence. Même très malade, il continue de faire de la scène de cabaret. 

Il meurt dans sa chambre du Chelsea à seulement 36 ans, du SIDA. au début du mois d'août 1983. Dans un certain anonymat. Ironiquement, au terme de son contrat avec Jerry Brandt. 

Morrissey, grand fan de Jobriath, mais parfois étonnant égaré mental, le réclame pour faire la première partie de sa tournée de promotion suivant la sortie de son album Your Arsenal...en 1996. Il apprend du même coup sa mort, 13 ans plus tôt. Morrissey sera l'investissement derrière la sortie de ses deux premiers albums, en 2007 et de la conservation de tout ce qu'il a fait, dès 2004. 

Bruce Wayne Campbell, Jobriath Salisbury/Boone, Cole Berlin aurait eût 80 ans, cette année.     


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