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Chronique d’une étrange étrangère épisode 2 : ce que deviennent ceux qui survivent

Publié le 07 avril 2026 par Africultures @africultures

Le témoignage de Boubacar Dramé, médiateur violenté par la police française en 2019, amène notre chroniqueuse à réfléchir sur le moment où l’on comprend que « faire ce qu’il faut » ne suffit pas. Astou Coly, alias Étrange étrangère est doctorante en sociolinguistique. Elle travaille pour le Musée des Civilisations noires de Dakar.

 

L’illusion méritocratique et l’assignation identitaire

« Il n’y avait pas une personne qui n’avait pas sa propre anecdote. »

Je crois que c’est l’une des phrases les plus importantes que Boubacar Dramé ait prononcées lors du webinaire d’ouverture de la série consacrée au Mois de l’histoire des Noirs au Musée des Civilisations noires, le 18 février 2026. Plus que les autres, celle-ci m’a fait tiquer. À partir de là, son histoire — lui qui avait été la cible de violences policières en région parisienne en 2019 — a cessé d’être seulement la sienne. Il racontait que d’autres venaient lui confier la leur. Chacun avait son anecdote, son contrôle, sa peur, son humiliation. Même ceux à qui cela n’était jamais arrivé comprenaient qu’il ne s’agissait pas d’accidents, mais de répétitions. De quelque chose de systémique. Comme un fil que l’on tire et qui ne cesse de s’allonger. Souvent, les études puis le travail nous confortent dans l’idée que si l’on fait les choses « comme il faut », il ne nous arrivera rien. Que si l’on fournit les efforts nécessaires, la méritocratie finira par faire son œuvre. Moi aussi, en grandissant en France, j’ai tellement voulu y croire, que lorsque le système a essayé de me montrer qui il était, je l’ai ignoré.

J’ai fait ce qu’il fallait pour réussir dans un monde qui m’insultait. Parler comme il fallait. Bouger comme il fallait. Et chaque fois qu’il essayait de me dire qui il était, je l’ignorais pour pouvoir continuer. Jusqu’au moment où j’ai trébuché sur tout ce que j’avais mis sous le tapis. Boubacar aussi a « fait ce qu’il fallait » : décrocher ses diplômes, travailler à la ville, être un citoyen exemplaire. Pourtant, ils ont tenté de l’enfermer dans une boîte. Parce que c’est avec cette boîte qu’ils avancent. C’est elle qui les arrange.

Des souvenirs me reviennent pendant la conversation entre le modérateur du webinaire – le journaliste Samba Doucouré – et Boubacar. Dans un RER, un homme blanc me traite d’esclave ; en soirée étudiante en Suède, deux hommes foncent sur moi, l’un essaie de me mettre la main aux fesses (ce n’est pas moi – une étudiante en master qui apprend l’anglais, passionnée de cinéma et de littérature – qu’il voit, mais une vixen sur laquelle ils pensent avoir tous les droits) ; dans la même ville suédoise, à une soirée où l’on passe les plus grands hits de la Motown, alors enseignante, je suis la seule femme noire dans la salle, les regards s’attardent, un homme me demande si je me prostitue.

À l’aéroport d’Helsinki, un passager francophone me demande de l’aide, je lui montre où récupérer nos bagages, des policiers nous conduisent dans une petite salle. “Qui êtes-vous ? Que venez-vous faire en Finlande ? Pour combien de temps ? Vos papiers ?” Nous nous retrouvons ensemble dans cette pièce, dans leur boîte. L’homme est d’origine algérienne, moi sénégalaise : un Nord-africain et une femme noire ensemble dans un aéroport, c’est suspect. La colère monte et ils finissent par nous relâcher.

Dans ces moments-là, ce n’est pas nous que l’on voit. C’est le personnage que l’on veut nous faire jouer. Quand Boubacar signale que “la France est un État de droit”, un policier lui répond : « Arrête de parler comme ça, ça ne te va pas ». Au commissariat, ils lui lancent qu’il ressemble à un suspect recherché. Quelques mois avant son interpellation, Boubacar participait au projet Clémenceau, un programme destiné à permettre à des jeunes de dialoguer avec les institutions, notamment la police, afin de changer le regard qu’ils portent les uns sur les autres.

Quand le système nous dit qui il est et qu’on le croit

« Le racisme tue, mais il ne faut pas l’accepter. »

Je n’ai jamais vécu de violences policières, mais je sais ce que cela fait quand on essaie de vous briser de l’intérieur. On a tous une anecdote, c’est vrai, mais il y a aussi cette question que je me pose : laquelle nous fait arrêter d’y croire ? Avec laquelle perd-on espoir ? À quel moment comprend-on que ce n’est pas le système qui va changer, mais que nous devrons le faire ? Que signifie faire « ce qu’il faut » après cela ?

En écoutant Boubacar, je pense que ce n’est pas toujours un basculement brutal. C’est plutôt comme une présence au-dessus de vous, une petite voix qui vous rappelle que vous n’êtes jamais tout à fait en sécurité. Qu’il suffit d’un rien. Dès que vous baissez la garde, dès que vous vous dites que cela ne pourrait pas vous arriver, quelque chose, ou plutôt quelqu’un, vous saute à la gorge. Parfois dans la chair. Parfois dans l’esprit. Même si l’on s’en relève, on ne sera plus tout à fait le même. Sur le qui-vive. En alerte. Comme une proie. Parce qu’au fond, c’est ce qu’on est : une proie. Alors on perd un peu la tête. On est en colère contre eux, et encore plus contre nous. 

Pour y avoir cru, pour s’être montré naïf, pour avoir joué au jeu. On se repasse les scènes encore et encore, en imaginant cette fois qu’on ne se laisserait pas faire. On perd la raison, parce qu’il le faut. Parce qu’il faut accepter que quelque chose en nous a été déplacé.

Puis vient le moment où l’on cherche à comprendre et tout commence à faire sens. Les souvenirs remontent. Les scènes que l’on avait rangées dans des tiroirs reviennent une à une. On trébuche sur le tapis et on tombe la tête la première. Les insomnies arrivent. On revoit et on comprend tout très nettement. Le matin, on se lève avec un nuage au-dessus de la tête. On continue d’essayer de faire ce qu’il faut, mais nos proches voient bien que quelque chose en nous s’est brisé. 

Pour ceux qui y parviennent, comme Boubacar, on parle, on écrit, on va voir une psychologue, on s’informe, on devient expert de la question, comme il le dit. Peu à peu, quelque chose change. On comprend que cette obscurité ne vient pas de nous. Qu’elle leur appartient. Que l’on ne leur ressemble pas. Que l’on ne veut surtout pas leur ressembler.

Alors reviennent les anciennes sensations : la chaleur, le bonheur, le souvenir de ce que cela fait de sourire, l’amour des siens, la force des proches, les histoires qui ressemblent à la nôtre. Moi, j’ai dû m’exiler de la réalité pour les retrouver.

Vers la lumière

Écouter le récit de Boubacar Dramé, c’est comprendre que survivre ne signifie pas revenir à l’état d’avant. Survivre, c’est être déplacé, se retrouver sur un autre chemin que celui que l’on s’était imaginé, avec à la clé une lucidité nouvelle — mais aussi le souvenir d’avoir frôlé la mort, puis la folie.

Il confie qu’à un moment, il a dû se forcer à oublier pour reprendre sa vie. Moi, je crois que cette expérience a continué à infuser en lui, même quand il ne voulait plus en parler. La manière dont il s’adresse désormais aux plus jeunes : avant, il leur aurait dit que s’ils n’avaient rien fait, ils n’auraient rien à craindre. Aujourd’hui, il sait. Donc il ne peut plus leur mentir. Il leur dit que ça arrivera et comment il faudra se comporter à ce moment-là.

Et puis il y a son podcast, Pépites, où il invite celles et ceux « qui ont su se faire une place là où ce n’était pas gagné d’avance, qui tordent le cou aux statistiques et aux stéréotypes, et surtout qui n’oublient pas d’où ils viennent ». Il montre la lumière qu’il y a en nous. Je crois qu’il l’a créé avant tout pour entendre des témoignages qui apaisent son cœur. Comme une réponse à ce que ces policiers lui ont fait ce jour-là. Dans ce podcast, il parle de parcours comme le sien, il montre une autre image de la banlieue et la porte haut. Parce que parfois, ceux qui survivent deviennent exactement la personne dont ils auraient eu besoin au moment où l’on a tenté de les briser.

Astou Coly

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