Couverture au Livre de poche
Cela faisait longtemps que j’avais repéré, grâce au blog de Madame lit, l’écrivaine québécoise contemporaine Dominique Fortier qui s’est particulièrement intéressée à Emily Dickinson puisqu’elle lui a consacré deux livres : Les villes de papier en 2018 (Prix Renaudot Essai) et celui-ci, Les ombres blanches, en 2022.
Cette lecture entre dans le cadre du défi Le Printemps des artistes puisqu’il est question de la postérité d’Emily Dickinson, de la façon dont son œuvre poétique a été révélée au grand jour, après sa mort, grâce aux efforts conjugués de plusieurs femmes.
Note pratique sur le livre
Éditeur : Le livre de poche ; (initialement) Grasset
Année de publication : 2022
Sélection 2025 du prix des lecteurs
Nombre de pages : 228
Note biographique sur l’autrice
Née à Québec en 1972, Dominique Fortier est écrivaine et traductrice. Titulaire d’un doctorat en littérature française de l’université McGill, elle publie en 2008 son premier roman, Du bon usage des étoiles, lauréat du prix Gens de mer/Étonnants voyageurs en 2009. En 2016, elle reçoit le Prix littéraire du Gouverneur général, la plus haute distinction littéraire au Canada, pour son roman Au péril de la mer. Les Villes de papier (2018), consacré à la figure d’Emily Dickinson et traduit dans une quinzaine de langues, remporte le prix Renaudot Essai en septembre 2020. Elle est l’autrice d’une dizaine de titres parmi lesquels Notre-Dame de tous les peut-être, sa première incursion en territoire poétique.
(Source : Éditeur)
Un extrait de la quatrième de couverture
Quand Emily Dickinson s’éteint le 15 mai 1886, elle est totalement inconnue. S’étant toujours refusée à voir ses écrits publiés, elle avait demandé à sa sœur Lavinia de brûler ses papiers à son décès. Mais lorsque celle-ci découvre dans la chambre de son aînée des centaines de poèmes fulgurants, elle est incapable de lui obéir. Jusqu’où la volonté des morts peut-elle changer le destin des vivants ? Les mots peuvent-ils faire revivre les disparus ? Lavinia refuse l’oubli et confie les textes de sa sœur à deux femmes autrement endeuillées.
Mon avis
Les premiers chapitres m’ont tout à fait emballée et convaincue, au point de me réjouir d’avoir découvert en Dominique Fortier une autrice si talentueuse. Son écriture me paraissait merveilleusement imagée, émotionnelle mais pas trop, d’une justesse frappante. La manière dont elle abordait la personnalité de Lavinia Dickinson, la sœur d’Emily, à travers sa solitude, son deuil, ses doutes, les relations qu’elle se met à tisser avec l’œuvre poétique de cette sœur disparue,… tout cela m’a beaucoup touchée et m’a paru posséder de grands accents de vérité.
Mais, petit à petit, cette sobriété et cette justesse m’ont semblé céder la place à certaines choses vraiment mièvres – ce ne sont sans doute pas des facilités, car l’écriture reste toujours raffinée et recherchée – sauf que, précisément, un excès de joliesses et de gracieux petits motifs, trop souvent répétés (les flocons de neige, les étoiles, les kaléidoscopes, les labyrinthes, la blancheur, etc.) finissent par nous faire perdre la signification profonde des choses et nous égarent dans une sorte d’art décoratif qui, certes, ne manque pas de charme mais que je n’ai pas apprécié plus que cela.
J’ai trouvé qu’il y avait trop de considérations pâtissières – car Lavinia aime faire des tartes et des bons petits plats ! – et que l’histoire tombait parfois dans la romance la plus basique – car Lavinia n’est pas insensible au charme du bel et jeune Holden, un garçon de ferme (ou homme à tout faire), qui a un physique irrésistible, bien musclé…
Bref, l’écrivaine oublie son sujet un peu trop souvent et on en arrive à se demander si ce sujet est réellement la postérité d’Emily Dickinson ou si nous sommes simplement en train de lire une rêverie candide et sentimentale autour de cette grande poète américaine (qui n’était ni candide ni sentimentale ; en aucune façon).
J’étais étonnée que le personnage de monsieur Higginson – ancien grand ami d’Emily Dickinson et personnalité éminente du monde des lettres, ayant contribué à cette première publication des œuvres d’Emily – soit traité, un peu à la manière d’une farce, comme un gros lourdaud, imbu de lui-même et qui ne comprend rien à la poésie. J’ignore si cette image correspond à la réalité historique mais, en tout cas, si ce personnage avait été plus nuancé, le livre y aurait gagné.
Malgré tout, je l’ai lu assez vite et jusqu’au bout (il ne m’est pas tombé des mains en cours de route) car l’écriture reste fort agréable ! Mais, sur le fond, on reste sur sa faim. Si vous cherchez à mieux pénétrer l’œuvre poétique d’Emily Dickinson, si vous cherchez des clés à sa poésie ou à sa personnalité, ce n’est peut-être pas Les Ombres blanches qu’il faut ouvrir en premier.
Peut-être aurais-je mieux fait de commencer par Les Villes de papier… une autre fois, sans doute !
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Deux Extraits qui m’ont plu
Un premier, page 39
Cette femme toute seule dans une chambre était, à son insu, en train de prendre l’une des décisions les plus importantes de la littérature américaine.
Si par peur, fatigue, ou paresse, ou par calcul, par incompréhension, voire par amour pour sa sœur morte et respect de ses dernières volontés, elle avait décidé de traiter les poèmes d’Emily comme ses lettres (et quelle est la différence, au fond, entre les premiers et les secondes, les poèmes ne sont-ils pas simplement des lettres dont on ne connaît pas le destinataire ?), si elle les avait ce matin-là jetés au feu, alors plus personne ne se souviendrait aujourd’hui du nom d’Emily Dickinson. Sans Lavinia, Emily serait morte comme tombe un arbre dans la forêt quand personne n’est là pour l’entendre, sans bruit et sans écho.
A-t-elle seulement le droit de vouloir faire un livre avec les poèmes d’Emily alors que celle-ci s’est toujours refusée à les publier de son vivant ?
Sa sœur n’a jamais eu peur de demander – d’exiger – exactement ce qu’elle voulait. Si elle désirait qu’on jette aussi ses poèmes au feu, pourquoi ne l’a-t-elle pas dit à Lavinia ? Serait-ce parce que, incapable de trancher, elle a voulu laisser la décision à sa cadette ? Mais Emily n’a jamais laissé personne choisir pour elle.
On peut imaginer que, pendant des jours, Lavinia cherche des instructions, fouille toutes les poches, retourne le matelas, sonde les interstices entre les lattes du plancher, secoue les livres pour en faire tomber ce qui pourrait avoir été caché entre les pages. En vain. Emily a abandonné à elles-mêmes et son œuvre et sa sœur. Ou alors elle leur a fait ce cadeau de les confier l’une à l’autre.
Lavinia Dickinson est de la famille de Max Brod, qui choisit d’ignorer les dernières volontés expresses de son ami Kafka, lequel lui avait fait promettre de lancer tous ses manuscrits au feu sans les lire, d’Otto Frank, qui résolut de rendre public le journal de sa fille morte à Bergen-Belsen. Elle fait partie de ces rares ouvriers du hasard à qui l’on doit des œuvres monumentales qu’ils n’ont pas écrites.
(…)
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Un autre extrait, page 211
Higginson, à qui Mabel écrit pour solliciter ses lumières, est catégorique : «Lorsqu’il existe plusieurs possibilités pour un mot, choisissez de préférence celui qui donnera l’expression la plus claire.»
Or, en étudiant les textes, Mabel se rend compte qu’Emily semble avoir fait exactement le contraire : partant du terme attendu, elle le rature pour s’en éloigner graduellement, un mot à la fois, jusqu’à en élire un qui n’a plus avec le premier qu’un lointain rapport de connotation, comme l’écho de l’idée qu’elle souhaite faire naître non pas sur la page, mais dans l’esprit du lecteur. S’il lui faut choisir entre nommer une chose et évoquer son ombre, c’est à coup sûr l’ombre qui gagne.
Ce que Mabel pressent et que Higginson se refusera toujours à voir, c’est qu’Emily n’a jamais écrit autre chose que des moitiés de poèmes : l’autre demi appartient à qui le lit, c’est la voix qui se lève en chacun pour lui répondre. Et il faut ces deux voix, la vivante et la morte, pour faire le poème entier.
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