La plupart des auteurs se cassent souvent la tête pendant des semaines pour trouver le titre accrocheur qui séduira le lecteur, celui qui captera l’attention en librairie et contribuera, peut-être, à faire vendre le roman. De mon côté, l’équation est beaucoup plus simple car il suffit d’inscrire « R.J. Ellory » sur la couverture pour que je me sente aussitôt concerné. Inutile d’en dire plus, inutile de promettre monts et merveilles… le nom agit comme un sceau de confiance, presque un réflexe de lecteur fidèle, fan absolu de ce grand maître du roman noir.
Avec « Les Invisibles », R.J. Ellory revient à l’un de ses terrains de prédilection, dans une Amérique des marges, hantée par la violence, la culpabilité et cette fascination trouble pour le mal, là où la quête de justice se confond progressivement avec une descente intérieure. Un roman ample, ambitieux, qui mêle enquête criminelle, questionnement moral et exploration psychologique, cette fois sous le signe de Dante et de la Divine Comédie.
Le roman débuté en 1975, à Syracuse, dans l’État de New York. Rachel Hoffman, toute jeune recrue de la police, s’y retrouve presque par hasard sur sa première scène de crime, où une institutrice a été assassinée et mise en scène avec une étrange citation tirée de la Divine Comédie de Dante. Ce meurtre s’avère malheureusement être le premier d’une série de crimes qui suivent une logique symbolique obscure, inspirée des cercles de l’Enfer. Si l’enquête semble initialement connaître une résolution plutôt rapide, le passé refuse malheureusement de rester enterré car tous les cinq ans, dans des lieux différents, de nouveaux crimes surgissent, ravivant les mêmes motifs et les mêmes interrogations. Rachel se retrouve du coup entraînée dans une traque au long cours, où chaque réponse ouvre de nouvelles abîmes et où la frontière entre intuition, obsession et folie devient de plus en plus poreuse.
« Les Invisibles » s’appuie sur des thèmes familiers de l’univers d’Ellory, tels que le poids du passé, la culpabilité, la fascination pour le mal, la lente émergence du profilage criminel et surtout les ravages psychiques causés par une enquête menée trop longtemps sans certitude ni reconnaissance. Le personnage de Rachel Hoffman est, à bien des égards, l’un des atouts majeurs du roman. Suivie sur près de quinze ans, elle incarne une héroïne profondément humaine, obstinée, fragile et souvent isolée dans un monde policier masculin peu enclin à écouter ses intuitions. Traquant le mal jusqu’à s’y perdre, avec l’obsession comme unique boussole, Rachel Hoffman finit forcément par se perdre en cherchant la vérité à tout prix.
L’auteur restitue avec beaucoup de justesse les méthodes d’enquête d’une époque antérieure à l’ADN, aux bases de données et aux miracles technologiques contemporains. Archives poussiéreuses, témoignages fragmentaires et intuitions difficiles à faire valider… l’enquête avance à pas (trop) lents, parfois incertains, souvent décourageants. L’idée de faire de la Divine Comédie une cartographie morale du mal donne au roman une dimension symbolique et presque métaphysique, mais heureusement sans jamais basculer dans le pur exercice érudit.
Cela dit, c’est précisément ici que « Les Invisibles » montre aussi ses limites… et sans doute pourquoi il ne s’impose pas comme le roman le plus marquant de R.J. Ellory. Les grandes forces de l’auteur ont toujours résidé dans l’installation d’ambiances profondément incarnées et dans le portrait minutieux de personnages denses, façonnés par leur histoire et leurs contradictions. Or, dans ce roman, le nombre de protagonistes est trop important pour permettre ce travail de portrait détaillé dont Ellory est coutumier… même si ce constat s’améliore en fin de roman, lorsque le récit se recentre sur quelques personnages clés.
De même, là où l’on attendrait une immersion progressive et suffocante dans une atmosphère unique, « Les Invisibles » opte davantage pour une construction en épisodes, faite d’une succession de crimes, d’enquêtes et de fausses résolutions qui s’enchaînent parfois trop rapidement. Certaines affaires sont survolées, à peine refermées avant que le récit ne se projette quelques années plus loin. Le roman n’installe pas une ambiance continue mais déroule un long fil narratif ponctué de meurtres, ce qui peut donner une impression de dispersion et, par moments, d’étirement excessif.
Bien que le style reste solide, élégant et efficace, il arrive que l’intensité du récit diminue par moments. Cette traversée des cercles de l’Enfer pourrait sembler longue à certains, alors que l’on s’attendait à une progression dramatique plus intense. Si le dénouement apparaît cohérent et ingénieux, il tend à survenir après un parcours parfois trop tortueux. Quand Dante devient une obsession, on a l’impression que R.J. Ellory se retrouve aux limites de sa propre maîtrise et face à ses propres démons narratifs.
« Les Invisibles » demeure néanmoins un thriller ambitieux, dense, intellectuellement stimulant, porté par une héroïne forte et par le regard singulier qu’Ellory pose sur la naissance du profilage criminel. Mais c’est aussi un roman imparfait, moins incarné et moins atmosphérique que ses œuvres les plus marquantes. Bref, un roman intéressant, exigeant et parfois éprouvant, mais qui confirme, malgré tout, qu’Ellory reste l’un des grands explorateurs contemporains des zones d’ombre de l’âme humaine.
Je demeure donc grand fan !
Les Invisibles, R.J. Ellory, Sonatine, 552 p., 24,90 €
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