Sorti le 8 avril 2026 dans les salles françaises, le dernier film de Claire Denis propose une libre adaptation de la pièce « Combats de nègres et de chiens » de Bernard-Marie Koltès (1979). Un film qui ne nous lâche pas après l’avoir vu !
« Combats de nègres et de chiens ne parle pas, en tout cas, de l’Afrique et des Noirs – je ne suis pas un auteur africain -, elle ne raconte ni le colonialisme ni la question raciale. Elle parle simplement d’un lieu du monde. (…) Ma pièce parle peut-être un peu de la France et des Blancs : une chose vue de loin, déplacée, devient parfois plus déchiffrable. (…) J’ai cru – et je crois encore – que raconter le cri de ces gardes entendu au fond de l’Afrique, le territoire d’inquiétude et de solitude qu’il délimite, c’était un sujet qui avait son importance. » Bernard-Marie Koltès (4ème de couverture de l’édition de la pièce)
Bien que le film ait été tourné au Sénégal et que la pièce soit située « dans un pays d’Afrique de l’Ouest », nous ne centrerons donc pas cette critique sur le racisme ou la colonisation, même s’ils constituent non seulement le fond mais la trame du récit, tant les situations et les dialogues en sont marqués. L’action se déroule dans un chantier où travaillent des Noirs dirigés par des Blancs, lesquels logent dans des containers sommairement aménagés où ils partagent la même salle de bains. Nous entendrons essentiellement quatre personnages. Horn, chef vieillissant du chantier, attend Léone, une femme qu’il vient d’épouser et fait venir de Paris. Cal est un jeune ingénieur et va la chercher à l’aéroport. Il a un chien qu’il adore, nommé Toubab. Et Alboury (du nom d’un roi du Djolof intronisé en 1875 et qui s’opposa à la pénétration blanche) est un Noir qui vient récupérer le corps de son frère mort sur le chantier : Nouofia (qui signifie « conçu dans le désert »), annoncé comme renversé par un camion à un endroit qu’en début de film, sa mère vient recouvrir de palmes.
La nuit, le chantier entouré de doubles grilles est surveillé depuis des miradors et on entend les gardes s’appeler « avec des bruits bizarres » pour ne pas s’endormir. L’enclos est ainsi un huis-clos où se déroule une tragédie. En l’absence de cadavre et face à l’insistance d’Alboury, Horn répond que le risque mortel est présent, n’est-ce pas, sur un chantier de cette envergure, mais comprend peu à peu que Nouofia n’est pas mort par hasard. Des flashs nous le suggèrent aussi. Car si le récit est chronologique, tout comme le fut le tournage, le temps, bien que concentré sur une nuit, est, comme l’espace, élastique, onirique, surnaturel : il ne s’agit aucunement de construire une enquête mais d’explorer les rapports de chacun à la thématique centrale que Claire Denis indique être l’injustice.
Alboury, c’est Isaach de Bankolé, comme Sidiki Bakaba le fut dans la mise en scène de Patrice Chéreau en 1983. Sa présence quasi-silencieuse est d’une extraordinaire puissance. Il ne lâche pas. Il veut le corps de son frère car leur mère le pleure. Il ne veut rien d’autre, juste permettre à sa famille de faire son deuil, refusant toute autre compensation ou vengeance. Juste ce minimum de respect sur lequel construire une dignité.
Révélé par Black Mic-Mac de Thomas Gilou en 1986, Isaach de Bankolé a tourné avec Claire Denis Chocolat (1988), S’en fout la mort (1990) et White Material (2010). Installé aux Etats-Unis depuis 1997, on le retrouve notamment dans Ghost Dog : la voie du samouraï de Jim Jarmush avec Forest Whitaker(1999), Manderlay de Lars von Trier (2005), Black Panther de Ryan Coogler (2018) ou The Brutalist de Brady Corbet (2024), jusqu’à la troisième partie de Dune de Denis Villeneuve, en sortie France le 16 décembre. Les droits d’adaptation en français ayant été achetés par un comédien ivoirien qui selon Claire Denis n’avance pas sur ce projet, c’est en anglais qu’elle a tourné le film, présenté donc avec des sous-titres. Elle s’y était engagée auprès de Koltès (qui mourut peu après du sida à 41 ans en 1989) et y tenait autant qu’Isaach de Bankolé, qui était très proche du dramaturge
Bankolé impose ici encore une impressionnante prestance, bien que son texte soit réduit et qu’il ne bouge que très peu. Il a réussi à s’introduire entre les grilles. En costume cravate, Alboury est là ; il attend, impassible, et d’autant plus dérangeant.
C’est la nuit. Elle cisèle les corps à la faveur des projecteurs du chantier, dans cette ambiance crépusculaire que rend avec force le travail du directeur de la photographie Éric Gautier. C’est la nuit des espoirs déçus, aucun personnage n’accomplissant ce qu’il aurait voulu. Contrairement à son habitude, Claire Denis privilégie les plans fixes pour cadrer le vide qui les entoure. Tout semble irréel à Léone, mais Horn la ramène à la réalité de la hiérarchie sociale et culturelle. On voit ainsi un système se dévoiler, mépris et oppression, dans l’incessant combat entre les visions et les illusions, où les affrontements des hommes dérivent jusqu’à ce que le feu d’artifice prévu pour l’arrivée de Léone parte en tous sens, s’écrasant sur les grilles dans un moment surréaliste, apogée d’une tragédie désespérément humaine.
Comme tout cela est bien dit (la prose incroyablement incisive et piquante de Koltès qu’il faut absolument lire dans le texte) et filmé (la maîtrise de Claire Denis qui parvient à faire de cette pièce sombre un moment de clarté) ! Ainsi va le monde. En quoi est-il important de le rappeler aujourd’hui, dans une époque marquée par la rude montée de l’intolérance et des conflits ? L’art alerte, certes, à l’écoute des pulsions incontrôlées et de la perte des valeurs. Mais il a ici d’autres fonctions. Comme le rappelle Koltès, il ne s’agit pas de charger le racisme et le colonialisme mais de montrer combien ils puisent dans les faiblesses humaines. C’est leur normalité qui est ici le scandale, à croire qu’on n’en sortira jamais, tant chacun se trouve les bonnes raisons de son comportement.
Pour ces trois Blancs, l’Afrique est une idée. Chacun.e a la sienne, mais tout tourne autour de l’aventure personnelle plutôt que la découverte de l’Autre, jusqu’à se forger une carapace tapissée de préjugés. Alors que Cal, impulsif et imprévisible, est un chien furieux prêt à tout pour retrouver le sien, Horn, cynique et désillusionné, reste calme et poli, tandis que ses mots sont acérés comme des flèches. Quant à Léone, cette « pièce de monnaie qui ne brille plus pour personne » comme le dit Albury, elle est déphasée, spontanée mais limitée, cependant nettement moins naïve que dans la pièce, dans cette adaptation contemporaine.
Le chien ironiquement appelé Toubab a beau avoir l’air d’un petit cabot, il n’est pas sans rappeler le Chien blanc de Romain Gary dressé pour attaquer les Noirs, ou les Cuban Mastiff, les terribles molosses des plantations. Un rêve en rappelle le danger, crocs dehors. Il participe de la montée des tensions, des confrontations physiques de ces Blancs qui finissent par s’étriper, qui entre cicatrices, violence et manipulation, sous les yeux dignes du Noir qui se trouve condamné à n’être perçu que comme leur mauvaise conscience, ne s’entendent que pour discriminer.
Le cri des gardes comme « territoire d’inquiétude et de solitude » écrivait Koltès : s’il ne réservait pas l’inquiétude et la solitude à l’Afrique, c’est là et dans ce paradigme qu’il situait son récit. L’Afrique n’est-elle pas encore bien solitairement, toujours plus inquiète de ce que les Blancs ont fait et font du monde ? N’est-ce pas sa qualité d’affirmer comme Albury sa dignité et de résister face à l’injustice de cette catastrophe ? C’est alors que le cinéma se veut acteur, non de solutions ou même d’engagement, mais comme vecteur de remise en cause de nos certitudes.
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