Ce n'est pas la seule "ancienne" pièce à se trouver dans une telle situation puisqu'elle est en concurrence avec Potiche, qui fut créée en 1980, ce qui pose la question de savoir si ce qui faisait rire autrefois peut avoir le même potentiel aujourd'hui lorsque le propos est inscrit dans une époque.
L'interrogation n'est pas nouvelle. On sait que les sketchs de Coluche ou de Thierry Le Luron, pourtant extrêmement bien écrits et désopilants, ne seraient pas jugés "politiquement corrects" de nos jours. Les propos misogynes et racistes ne sont plus acceptables. Or Cochons d'Inde en est truffé et il convient d'avoir un certain détachement pour ne pas s'en choquer, par exemple en se concentrant sur le jeu des acteurs.
Il m'a semblé que les stratagèmes seraient plus drôles si le spectateur pouvait prendre parti. Au départ, ils sont tous épouvantables, le client imbu de lui-même (Arnaud Ducret) comme les employés psycho-rigides,Maxime d'Aboville, le guichetier qui ne sait que "faire patienter" et Brigitte, la directrice d'agence par intérimEmmanuelle Bougerol, finement manipulatrice. Le public est venu pour rire, mais il ne sait pas trop au dépens de qui ?
Mais par moments une angoisse diffuse fait même frissonner le public qui se souvient avoir entendu au journal télévisé des mises en garde appuyées par des faits divers insensés d'épouvantables arnaques avec usurpation d'identité. On se sent alors menacé et on ne rit plus.Ne manquait-il pas un indice pour se placer d'un côté ou de l'autre ? Une réplique comme "le voilà, il arrive". Ou un geste comme la fixation d'une jambière qui apporterait la preuve que tout a été anticipé par les deux complices ? Parce que des employés de banque intraitables on en en tous connus. Je pourrais témoigner que j'appréhende davantage un rendez-vous avec ma banquière qu'une visite de contrôle chez le dentiste. J'ai subi sa mauvaise foi à maintes reprises et j'ai appris à mes dépens son pouvoir de nuisance si je ne la note pas 10 sur 10 quand la banque m'envoie l'enquête de satisfaction annuelle (l'organisme vient pile de m'envoyer un rappel à l'ordre alors que je croyais m'être acquittée de cette corvée).Ceci pour dire que la situation dont est victime Alain Kraft est quasi plausible, surtout avec la dématérialisation grandissante, la mondialisation et les rachats-ventes tous azimuts. La pièce s'inscrit dans une longue lignée, de Kafka à Ionesco, dénonçant l'absurdité de certaines situations et il y a aussi quelque chose de l'ordre de la caméra invisible.Alain Kraft, un bourgeois d’origine modeste, vient effectuer un retrait d’espèces à sa banque. Mais la nouvelle direction indienne de l’établissement lui a bloqué son compte et refuse de le laisser partir, l’accusant d’avoir enfreint la loi en s’étant enrichi et en ayant "changé de caste"…
La banque lui demande des comptes. L'homme ne ne comprend ni les questions ni les réponses et c'est le début descente aux enfers qui va durer 24 heures.
L'auteur, Sébastien Thierry, lui aussi acteur (il avait joué le guichetier en 2009) a écrit un nombre impressionnant de pièces parmi lesquelles je rappelleRamsès II créé en septembre 2017 aux Bouffes parisiens avec Éric Elmosnino, François Berléand et Evelyne Buyle dans une mise en scène de Stéphane Hillel.
L'apparition de l'hindou enturbanné n'est pas sans rappeler une scène duBourgeois gentilhomme, lui aussi nominé pour la prochaine cérémonie. De tous temps on a voulu se moquer des nouveaux riches alors même qu'on se plaint que l'ascenseur social soit bloqué … comme ici la porte à tambour condamnant la sortie de l'établissement.La distribution est intéressante. Frédérique Cantrel campe une vieille dame quasi sénile qui en devient drôlissime (on se demandera plus tard si elle est complice de l'arnaque). Le comédien interprétant le client (Arnaud Ducret) a sans doute été choisi pour sa stature, plutôt écrasante et dont il joue pleinement, face à la fragilité corporelle apparente des deux employés (Maxime d'Abobille et Emmanuelle Bougerol). Mais cela ne suffit pas à justifier le renversement de situation final qui repose la question de l'arnaque.On en sort en continuant de se poser la question. Qui est "cochon" ? Les employés (si on considère le pluriel) ou le client (et dans ce cas tous les clients potentiels est associé toujours en raison du pluriel), dont le défaut principal est l'égoïsme ? Le titre originel, au singulier, ne prêtait pas à confusion.Su vous avez manqué la pièce au Théâtre des Nouveautés vous pourrez bénéficier d'une séance de rattrapage puisqu'elle a été enregistré pour la télévision.
Cochons d'Inde de Sébastien ThiéryMise en scène Julien Boisselier Avec Arnaud Ducret, Maxime d'Aboville, Emmanuelle Bougerol, Frédérique Cantrel
