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Soumsoum, la nuit des astres, de Mahamat-Saleh Haroun

Publié le 16 avril 2026 par Africultures @africultures

Présenté en compétition à la Berlinale et en sortie France le 26 avril 2026, le nouveau film de Mahamat-Saleh Haroun se démarque de ses précédentes œuvres par un appel marqué à l’imaginaire, signe d’un positionnement spirituel plus affirmé, en phase avec les romans de Ben Okri qui conçoit la spiritualité comme une dimension essentielle de l’être humain, nourrie par les traditions africaines mais ouverte à une vision universelle et créatrice qui dépasse les religions instituées.

Soumsoum nous emmène en cinémascope dans le plateau de l’Ennedi, au Nord-Est du Tchad : un massif saharien aux rocs entremêlés formant des paysages exceptionnels qui, au cinéma, pourrait être comparé aux concrétions de la Monument Valley chère à John Ford. Soumsoum n’est certes pas un western, mais son héroïne, la jeune Kellou (Maïmouna Miawana), se rend volontiers seule se baigner dans un lac entre les roches ou contempler les paysages. C’est là que des esprits l’agressent, sortis de nulle part. Elle a d’inquiétantes visions. Cela la rapproche d’Aya (Achouackh Abakar Souleymane, qui avait déjà joué dans Lingui, les liens sacrés), une femme arrivée seule au village et que l’on soupçonne d’être une sorcière et qui servira vite de bouc émissaire.

Elles ont en commun d’être venues d’ailleurs. Le père de Kellou, Garba (Eriq Ebouaney), est traité de « sale immigré » lorsqu’il s’oppose aux hommes du village travaillés par la superstition et la peur. Cette question de l’origine traverse tout le film : filiation équivoque, rites préislamiques, civilisation ancestrale, récits fondateurs et lieux mythiques. Les peintures rupestres de l’Ennedi remontent à des milliers d’années et révèlent une époque où l'homme vivait en symbiose avec son environnement. Ce monde invisible cherche à communiquer avec les humains et se manifeste par des visions.

Kellou en est à la fois fascinée et victime. En se rapprochant d’Aya, elle doit s’opposer à son père, doute, hésite, mesure les risques de stigmatisation, entre en solitude face aux injonctions et finit par être rejetée de tous. Tout cela est politique : il n’est pas bienvenu de voir plus loin et d’affirmer sa liberté. L’épure des plans larges inscrit Kellou dans cette progression : elle se déplace peu à peu vers un autre monde que celui des hommes du village, en accord avec sa transformation mentale.

Haroun situe l’origine comme un âge où tous les éléments du vivant étaient liés. Il fait de Soumsoum un conte écologique qui démarre sur les pluies dévastatrices de juillet-octobre 2024 provoquées par le réchauffement climatique et se termine sur l’appel à la bienveillance envers les formes du vivant qui sont toutes connectées entre elles. Cela pourrait paraître idéaliste, mais il faut en situer la nécessité : dans une Afrique dont les civilisations sont taxées d’inférieures, il importe d’en percevoir la richesse pour s’appuyer sur ce passé et construire un avenir. C’est la même logique qui motive les exigences de restitution des œuvres spoliées par les conquêtes coloniales. Haroun ne craint dès lors pas de se référer à des rituels animistes.

Aya ne connaît pas son père : elle a été conçue durant la fête de la nuit des astres où les couples masqués dansent et s’accouplent librement. Elle propose à Kellou de porter à son tour ce masque d’un monde de liberté où chaque vivant est un astre qui représente la totalité du monde. Sans se détacher pour autant des thèmes sociaux et politiques qui marquent sa cinématographie, Haroun ose ainsi construire un récit magique et affirmer cette référence. A l’école, Kellou doit faire un exposé sur le rôle du merveilleux dans le roman Etonner les dieux de Ben Okri1. Rien d’étonnant : dans ce roman, le héros, né « invisible », se rend dans une île inconnue et une ville déserte pour comprendre le secret de cette invisibilité, ce qui ouvre à un conte initiatique où les voix, princesses, rois-prophètes ou licornes, matérialisent les étapes intérieures de sa maturation. La spiritualité est, chez Ben Okri, une interrogation active sur le sens, la compassion et la capacité de transformation intérieure. Divinités, ancêtres, rites, monde des vivants et monde des morts se répondent et coexistent. Le merveilleux a ainsi une fonction philosophique, comme toujours au cinéma. Cet appel à l’imaginaire invite dès lors à repenser la spiritualité et réapprendre les valeurs invisibles.

Il est frappant de constater que dans son dernier film Dao, présenté à la même compétition du festival de Berlin que Soumsoum, Alain Gomis, fait référence à un « mouvement perpétuel et circulaire qui coule en toute chose et unit le monde ». Les deux films sont très différents mais tous deux invitent à ne pas mépriser l’irrationnel. Cet invisible structure des visions du monde qui affirment leur pertinence quand il s’agit de critiquer le présent. Dans un cas comme dans l’autre, les femmes sont gardiennes de la mémoire, vecteurs de résistance à la violence et figures d’émancipation.

Car le personnage de Kellou doit franchir les étapes de son affranchissement pour sortir de la culpabilité et envisager de s’associer aux dames sentinelles qui protègent universellement les femmes. La nuit des astres est le déclic où ce soumsoum féminin (sésame en arabe tchadien mais aussi clé d’ouverture de la porte du conte) pourrait enfin fissurer l’ordre établi. La voix-off précise que le monde ancien « dit quelque chose de nous et de notre passé ». La vieille opposition entre tradition et modernité, si réductrice dans l’historiographie des cinémas d’Afrique, est dès lors à critiquer au profit de cette exigence de respect et d’écoute des croyances sans les folkloriser. Il ne s’agit pas de plonger dans l’obscurantisme mais de réactiver l’ancrage d’une spiritualité émancipatrice. C’est ainsi que le nouveau film de Mahamat-Saleh Haroun est à la fois contemporain et mobilisateur.

1 Alors que Mahamat-Saleh Haroun était rédacteur en chef du bulletin de la Guilde africaine des réalisateurs et producteurs, chaque numéro portait une citation de Ben Okri : « We only want to increase the light, and to spread the illumination » (Nous voulons simplement intensifier la lumière et répandre cet éclat).

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