Angolais majeur des lettres lusophones, Agualusa signe des contes sans dénouement où amour, guerre et destin restent énigmes, pour penser - au-delà du colonial - un possible "recommencement du monde".

Par LaraLongle — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=26182401
L’avant dernier ouvrage d’Agualusa, Querro ser os teus Domingos. E outros contos para o recomeço do mundo (Je veux être tes dimanches. Et autres contes pour le renouveau du monde), (1) porte le nom du premier texte qu’il donne à lire. La partie désigne donc le tout. Et ce n’est certainement pas un hasard s’il en est ainsi car il constitue le modèle scriptif de ce que l’auteur nomme « un conte ». Là aussi,le terme ne passe pas inaperçu même si cette forme narrative a évolué dans le temps au Moyen-Age il s’agit d’une forme d’expression fortement marquée par la tradition orale qui se poursuit jusqu‘à la Renaissance, époque où l’art de conter se profile communément sur le ton de la grivoiserie (2) puis à partir du XVII ° siècle et le milieu du XIX ° siècle, il gagne de nouveaux domaines que ce soit le merveilleux le fantastique ou l’exotique (3). Aujourd’hui le conte se présente comme un texte bref, - ceux contenus dans le recueil d’Agualusa ne dépassent pas quatre pages – peuplé par un petit nombre de personnages (généralement deux à trois), débarrassé de résonance exotique - le terme muzonguê (p 16) qui désigne une sorte de soupe angolaise n’est pas là pour faire authentique mais s’inscrit logiquement dans le stock lexical disponible pour décrire la composition du repas préparé par Kâmia, protagoniste du conte.
Ces critères se vérifient amplement chez l’auteur. Celui qui nous paraît majeur est l’orientation philosophique. Car la finalité ultime de ces pages, c’est de donner matière à réfléchir au lecteur.
Dans leur majorité, en tant que genre littéraire, les contes énoncent une vérité générale , admise et défendue par tout le monde. La chose est évidente pour qui connaît l’oeuvre de Bernard Dadié, Birago Diop. Par exemple les contes du Lièvre qu’on rencontre dans les pays de savane de l’ouest africain (Sénégal, Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Mali etc.…) mettent en avant les dangers du pouvoir, qu’il soit exercé par un chef ou un roi car l’autorité peut déboucher sur la tyrannie et la violence.(4). Agualusa poursuit le même objectif. Le texte qui ouvre le recueil qui nous concerne met en scène deux jeunes gens dans leur vie quotidienne la plus banale.. L’incipit donne à voir une confidence amoureuse « Je voudrais être tes dimanches, y compris les lundis » (p 15) (2). On pourrait s’attendre à une conversation sur tel ou tel aspect de la vie intime des amants ou sur leur projet immédiat (une sortie en ville…). Il n’en est rien. Le récit se referme sur un élément extérieur à ce dont il a été question antérieurement : après qu’il ait absorbé son bol de soupe, le personnage-narrateur va fumer une cigarette sur la terrasse ; il regarde jouer un groupe d’enfants qui avancent les yeux fermés. Et l’auteur de conclure « Je fermai les yeux et me joignis à eux » (p 18). Le texte ajoute : « Quelques jours après, elle disparaissait ». D’où le jugement de l’amant de Kâmia selon lequel l’amour est « volatile, fragile, instable, futile, capricieux».
La finalité du récit est à interpréter sur le mode métaphorique : ce geste optique est une manière d’ accompagner et en même temps de ratifier l’assertion désabusée qui clôt ce conte.
Nous avons fait référence aux contes africains en notant leur proximité. Il faut néanmoins observer que la conclusion énonce le plus souvent non une leçon de morale sociale ou socio-politique (quand il s’agit d’autorité, de cruauté ; de mensonge, de déloyauté) mais une assertion de portée générale (universalisable) comme on peut s’en rendre compte avec le second conte dans lequel le capitaine Job Dumbila, soldat émérite depuis l’âge de seize ans, dont le grand-père avait exercé la médecine dans l’armée coloniale. C’est le prétexte à une réflexion polémologique d’envergure ; l’histoire débute en ces termes : « Dans une guerre si l’un des côtés est bon, cela ne signifie pas que l’autre soit mauvais » (p 21). Ce choix positionnel vis-à-vis des luttes armées auxquelles il a pris part amène un désaveu existentiel. "J’ai commencé combattre d’un côté et lorsque je m’en suis aperçu, j’étais dans la tranchée opposée. Aujourd’hui je regarde en arrière et je vois que tout est du même côté et qu’aucun des côtés n’est le côté le plus sûr de l’Histoire » (p 22). Cette posture désespérante se lisait aussi dans le premier conte où on disait :"la réalité n'est pa seulement ténébreuse, elle est indéchiffrable" (p 16).
En fait l'aspect indéchiffrable de tout ce qui touche aux relations humaines paraît être le leitmotiv des histoires racontées dans le présent ouvrage. dans Le café des âmes perdues - l'une des plus réussies - le narrateur rencontre une jeune fille prénommée Esméralda qui fait escale dans la ville et qui semble avoir perdu ses repères. "Je me suis perdue" dit-elle (p 168). S'instaure alors un dialogue avec le narrateur qui lui demande quelle est sa destination. Elle dit ne pas en avoir. Ce à quoi le premier répond que l'absence de destination n'est pas un marqueur de désorientation existentielle, l'absence de points fixes spatiaux permettant d'entreprendre ou de poursuivre un voyage ne présageant en rien d'un trouble profond de la personnalité. Dans ce dernier cas, on ne parlera pas d'un voyageur perdu mais d'un naufragé, lui, "n'a pas de destin" (p 168). En jouant sur la double signification du terme portugais destino (destin ou destinée ; destination) Agualusa engage une réflexion sur un des fondements de la vie. A savoir : quelle est la raison d'être de nos actions, de nos pensées? Quelle est la meilleure voie à suivre pour éviter de se fourvoyer? Certes il y a les livres (de morale, de philosophie) qui devraient nous aider à y voir clair. Il se trouve qu’Esméralda en a un entre les mains lorsqu’elle rencontre le narrateur mais il est écrit en jaminjung, une langue australienne (qui existe bel et bien) qui n‘est parlée que par quelques dizaines d’individus et la jeune fille ne donne pas une réponse limpide quant à ce dont il parle. Une fois l’ouvrage emprunté par un autre lecteur et le narrateur veut en connaître le contenu, « la réponse est différente » (p 170). Rien n’est écrit, tout est à découvrir. Et l’issue n’est jamais assurée c’est-à-dire univoquement lisible. ; l’auteur l’énonce dans une formule définitive « le destin est un boomerang lancé par un aveugle un jour de tempête » (p 169).
Certains contes brouillent sciemment les identités des personnages comme dans Le pêcheur et le poisson où deux protagonistes échangent leurs performances et où l'un se voit avec les yeux de l'autre (p 85) si bien que lorsque le poisson est mangé par la femme du pêcheur, celle-ci "se sent être un poisson". C'est là une façon plaisante et commune dans la tradition orale africaine (6) de poser une sorte de consubstantialité entre l'homme et l'animal. Chacun des personnages cherche à lever le doute sur une question qui, peu ou prou, lui semble primordiale et qui reste énigmatique. Kierkegaard l'a dit dans formule absconse : " La difficulté de l'existence est ce qui intéresse l'existant, infiniment intéressé à exister" (7). C'est dire, nous semble-t-il, que partout et toujours, on a cherché à résoudre les grands problèmes de l'existence - pourquoi y a-t-il de la vie? Pourquoi et comment le monde a-t-il été crée? Y a-t-il un Créateur de toutes choses et du vivant ? - De la réponse à ces interrogations dépend le bonheur (la quiétude) de l'individu car l'homme a toujours voulu percer le mystère de ses origines et plus largement le pourquoi des conduites humaines.
L'art développé par Agualusa consiste à exploiter ce filon mais selon une visée bien particulière en ce qu'elle va à l'encontre de la norme habituelle. "Un roman est le récit ...d'une suite d'évènements vécus par des personnages imaginaires au sein d'un univers fictif et se termine par le dénouement de quelque chose qui était en jeu entre les personnages du récit" (8). Ici il n'en rien. car la caractéristique de ces contes est justement de ne pas conclure. La dernière histoire illustre très bien ce manque. Résumons la sommairement : Casimiro est un individu singulier ; son "métier" c'est de faire le mort. Bien connu de ses concitoyens, il occupe la place du mort dans le cercueil et n'hésite pas faire en sorte "qu'il sente mauvais" pour simuler un cadavre. Devenu "une légende vivante' , il signe un contrat juteux avec un homme censé s’être coupé les veines suite à une rupture amoureuse. En faisant jouer ce rôle par Casimiro, ce dernier avait imaginé montrer sa propre dépouille dans son cercueil à sa fiancée pour qu’elle regrette son geste tout le restant de sa vie, mais les choses se passèrent autrement : le moment venu l’homme, armé d’un pistolet, tira à plusieurs reprises sur le mort. C'est alors qu'eut lieu l'incompréhensible : dès que les balles atteignirent celui qui avait pris sa place dans le cercueil, l'assassin s'évanouit puis il disparut. "Qui était-il ? Pourquoi avait-il tué Casimiro ? Problèmes qui demeurent à tout jamais sans réponse.
Le fait que ces histoires n'aient pas de dénouement découlant logiquement - selon le principe de consécution - des évènements relatés au cours du récit est loin d'être anodin. C' est un dispositif parfaitement maîtrisé par lequel s'opère une donnée nouvelle qui ne dépend pas immédiatement de ce qui précède, une donnée extrapolée eu égard à la thématique traitée dans la nouvelle - le narrateur s'interrogeant sur l'essence de l'amour à partir de son expérience avec Kâmia, la confrontation des deux photographies des deux combattants pendant la guerre coloniale se prolonge par une réflexion sur les tenants et les aboutissants de la guerre etc...
Cette constance dans l'écriture trouve sa raison d'être, nous semble-t-il, dans la nécessité de faire table rase du passé pour penser le présent sous un jour nouveau. "L'actuel n'est pas ce que nous sommes mais plutôt ce que nous devenons. ce que nous sommes en train de devenir, c'est-à-dire l'Autre, notre devenir-autre" (9). La période se prête en effet à un questionnement généralisé qui touche aussi bien aux fondements de l'humaine condition qu'à ceux des communautés dans lesquelles ils vivent. Ce doute hyperbolique a, selon toute probabilité, son origine dans la guerre et l'après-guerre coloniale "Les Portugais ont gagné la guerre. Ils étaient si ignorants qu'ils n'avaient même pas idée de la taille de leur propre ignorance. Ils ne savaient même pas ce qu'ils détruisaient" (p 23). Ce scepticisme atteint des proportions insoupçonnées lorsqu'on voit que le poisson, protagoniste de la nouvelle intitulée Le pêcheur et le poisson, déclare "Je n'ai pas de nom ; je n'ai pas besoin. On vit sans se poser de questions" (p 84). Le temps présent serait-il celui des "âmes naufragées " sans destin, dénuées de toute distinction personnelle? Ces textes n'abordent pas frontalement le problème mais ils font place nette pour envisager "le recommencement du monde".
Dans ce volume, Agualusa dit peu de choses concernant les modalités de ce changement. Toutefois on peut penser que certaines conditions essentielles pour la réalisation d'un tel projet sont d'ors et déjà réunies ; nous avons signalé parmi elles la décolonisation, la relation amoureuse perçue comme aléatoire mais également comme cela ressort des autres récits de l'auteur, l'abolition des frontières géographiques, l'entrelacement des idéologies à première vue contradictoires, la transmission universelle de l'information comme meilleure arme déployée contre l'absolutisme
Ceci dit, en quoi consisterait "le recommencement du monde" ? Il est trop tôt pour lever ce point d'interrogation. Toutefois l'exorde, court énoncé précédant les textes fictionnels proprement dits,peut nous donner un fil d'Ariane susceptible de poser la finalité d'un monde inédit. "J'ai plongé dans la foule comme dans la furie de la mer en ressentant sur les épaules les griffes du soleil.
En un éclair, j'ai vu le flux fugace des eaux glissant le long des plages comme de grands arbres, j"ai vu des bougainvilliers éclater en fleurs sur la brève vie des hommes. Encore un peu et je perdais pied." (p 5). Ce prologue marque une double opposition : la première se place entre l'individu et le milieu naturel. Celui-ci est comme enseveli par l'élément aquatique en même temps qu'il est interpelé (maintenu présent à lui-même) par l'élément solaire. La seconde opposition se déroule dans le temps : la mer comme le soleil sont des forces qui se manifestent dans la durée la première se meut dans un énorme tumulte (c'est "une furie") ; l'autre se révèle par des stigmates (brulures) sur la peau qui apparaissent et se renforcent dans la durée. La clausule constituée par les deux dernières phrases est bâtie sur la contradiction entre la permanence du mouvement des vagues comme celui des flots sur les plages et la minceur de la vie humaine.. Quant à la dernière phrase, le verbe conclusif "prendre pied" est incompatible avec des notations de durée, ce qui brise abruptement le rythme des phrases précédentes qui, elles, sont beaucoup plus amples.
Si on suit cette ligne de pensée, on découvre qu'il ne s' agit plus de décrire les horreurs de lz guerre coloniale et ses conséquences sur le psychisme des combattants voire des générations futures; cette thématique est révolue. Toutefois, le lien avec ce passé existe toujours mais se donne sous un jour nouveau ; l'auteur le dit clairement sous une forme imagée : "Avant les guerres que le capitaine Job Dumbila avait faites, beaucoup d'entre elles ont ravagé le pays, chacune étant reliée à la précédente. Les guerres sont comme les goyaves piquées par les oiseaux ; même quand elles sont mortes et avariées, il reste toujours des semences " (p 22). On peut évoquer ici la fonction mémorielle du narrateur ou l'association d'idées pour expliquer l'origine de la comparaison. Mais on peut aussi y déceler des fragments d'autres savoirs visités antérieurement par l'écrivain et qui refont surface - c'est le cas avec tel ou tel moment de l'histoire nationale de l'Angola (p 22, 191 sv)- ou d'autres plus actuels - l'IA (p 185) , référence à Van Gogh (p 175). Par là on rejoint Deleuze lorsqu'il écrit ;"Quand on travaille, on est forcément dans une solitude absolue...Seulement c'est une solitude extrêmement peuplée. Non pas de rêves, de fantasmes ni de projets mais de rencontres. On rencontre des gens...mais aussi bien des mouvements, des idées, des évènements, des entités" (10). Et de fait, Agualusa fait feu de tout bois ; un fait divers,une date, un nom tiré de la géographie locale (fleuve, bourgade...), telle ou telle donnée sur la vie des portugais en Angola au temps du colonialisme, tout cela est prétexte à inventer une histoire.
Cependant n'est-ce pas une utopie ? Qu'importe quand on admet que la littérature est le récit indéfini des possibles humains" (11). Si on met en rapport cette dernière expression avec le sous-titre du présent livre on constate qu'Agualusa est en passe de réaliser au niveau de l'écriture fictionnelle le "recommencement du monde"' ici programmé. L'une des séquences essentielles est est l'abolition de toutes les frontières culturelles , y compris linguistiques. Si bien que notre auteur intègre par exemple un terme désignant une préparation alimentaire dans tel ou tel idiome africain dans un discours en portugais sans apporter plus de précision sur le plat en question. Idem pour le batuque, terme dont la signification est censée être connue du lecteur. Plus généralement, le nouvelliste brasse une multitude de données historiques, ethnographiques, environnementales, le tout dans un melting-pot - récit ou roman - permettant d'appréhender mais aussi de construire le monde de demain.
Pierrette et Gérard Chalendar
(1) E. Agualusa : Querro ser os teus Domingos. E outros contos para o recomeço do mundo. Quetzal Editores -2025 – 228 pages.
(2) Cf les Contes et nouvelles en vers de La Fontaine.
(3) Cf les Mille et une nuits en sont le meilleur exemple.
(4) Cf M. Colardelle-Diarrassouba : Le lièvre et l’araignée dans les contes de l’ouest africain 10 x18 1975
(5) Notre traduction, le livre n’étant pas encore traduit en français. .
(6) Agualusa signale que ce récit "réinvente un conte traditionnel angolais" (p 81).
(7) Kierkegaard ; Post-scriptum définitif non scientifique aux Miettes philosophiques. Cité par Sarah Bakewell in Au café existentialiste. Le Livre de Poche -2016 - p 34.
(8) Maurice Godelier : "L'imaginaire: l'imaginé et le symbolique" CNRS Editions p 113.
(9) Gilles Deleuze : Deux régimes de fous - Textes et Entretiens p 322.
(10) Gilles Deleuze - Claire Parnet : Dialogues - Flammarion p 13.
(11) Michel Serres : Le gaucher boiteux - Le Pommier - 2017 – p 203
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