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Jim Keltner, le cinquième homme de l’après-Beatles : joyeux anniversaire au batteur que Lennon, Harrison et Ringo ont adopté

Publié le 27 avril 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

On parle souvent des Beatles comme d’une histoire à quatre voix, arrêtée net en 1970 avant de se prolonger en trajectoires séparées, parfois fraternelles, parfois cruelles, souvent magnifiques. Mais dans cette géographie intime de l’après-Beatles, il existe des silhouettes qui ne figurent jamais au premier rang et sans lesquelles une partie du paysage sonnerait autrement. Jim Keltner est de celles-là. Né à Tulsa le 27 avril 1942, ce batteur américain d’une discrétion presque aristocratique n’a jamais eu besoin d’occuper le centre pour devenir indispensable. Lennon l’appelle au moment d’Imagine, Harrison l’embarque dans l’aventure du Concert for Bangladesh puis dans sa longue quête spirituelle, Ringo l’adopte comme un frère de rythme, et George le retrouve encore, jusqu’aux Traveling Wilburys, Brainwashed et l’adieu bouleversant du Concert for George. Keltner n’a pas remplacé Ringo, ni rejoué l’histoire des Beatles à la place des Beatles. Il a fait quelque chose de plus subtil : il a donné un corps, un souffle et une humanité aux chansons de ceux qui tentaient de vivre après le plus grand groupe du monde. Pour son anniversaire, retour sur le parcours d’un batteur de l’ombre qui, sans jamais hausser la voix, a tenu le pouls d’une légende.


Aujourd’hui, 27 avril, Jim Keltner fête son anniversaire. Né James Lee Keltner à Tulsa, dans l’Oklahoma, en 1942, il a désormais 84 ans, et l’on mesure mal, même chez les grands maniaques de crédits de pochettes, à quel point ce batteur discret a irrigué toute l’histoire du rock moderne. Keltner appartient à cette caste rare de musiciens dont le nom n’apparaît pas en haut de l’affiche mais dont le toucher, la respiration et l’intelligence changent la nature d’une chanson. Il n’a pas “joué sur des disques des Beatles”, puisque l’histoire officielle du groupe s’était arrêtée avant son arrivée dans leur orbite. Il a fait quelque chose de plus étrange, presque plus intime : il a accompagné leur vie d’après. John Lennon, George Harrison et Ringo Starr l’ont appelé quand chacun tentait, à sa manière, de survivre à l’explosion du plus grand groupe du monde. Il a été là dans les studios d’Ascot, dans la fournaise de New York, au Madison Square Garden pour le Concert for Bangladesh, dans les albums spirituels de George, les disques de fraternité de Ringo, les sessions de Lennon au bord de la tempête, puis, beaucoup plus tard, dans cette cérémonie d’adieu qu’a été le Concert for George.

Il faut se méfier des surnoms faciles. “Le cinquième Beatle” est une étiquette usée jusqu’à la corde, collée tour à tour à George Martin, Brian Epstein, Billy Preston, Stuart Sutcliffe, Neil Aspinall, Mal Evans, Klaus Voormann et quelques autres. Pour Jim Keltner, il faudrait inventer une formule moins clinquante et plus juste : il fut peut-être le grand batteur de l’après-Beatles, celui qui a permis aux ex-Beatles de continuer à sonner humains quand la légende risquait de les transformer en monuments. Keltner n’est pas venu remplacer Ringo Starr. Ce serait un contresens absolu. Il est venu prolonger une philosophie de la batterie que Ringo avait inscrite dans l’ADN des Beatles : jouer la chanson, respirer avec elle, ne jamais saccager l’émotion par démonstration. Là où d’autres batteurs auraient voulu prouver qu’ils existaient face à Lennon ou Harrison, Keltner s’effaçait juste assez pour devenir indispensable.

Sommaire

  • Un batteur qui n’aime pas parler de lui
  • Ascot, 1971 : quand Jim Keltner entre dans la galaxie Beatles
  • “Jealous Guy” : la science du presque rien
  • Le Concert for Bangladesh : deux batteurs et une utopie
  • George Harrison : le batteur de la quête intérieure
  • John Lennon à New York : la batterie dans la tourmente
  • Le “Lost Weekend” et Rock ’n’ Roll : retour aux sources, chaos inclus
  • Ringo Starr et Jim Keltner : une fraternité de batteurs, pas une rivalité
  • Le Jim Keltner Fan Club : une blague, une pique, un signe d’appartenance
  • Paul McCartney, l’absent qui finit par partager la scène
  • Buster Sidebury et les Traveling Wilburys : la fraternité retrouvée
  • Brainwashed : rester jusqu’au dernier souffle de George
  • Le style Keltner : le groove comme acte de compassion
  • Le grand témoin de l’après-Beatles

Un batteur qui n’aime pas parler de lui

La grandeur de Jim Keltner tient d’abord à une forme d’élégance morale. Il est le contraire du batteur pyromane qui transforme chaque mesure en CV. Modern Drummer l’a un jour décrit comme un musicien qui préférait parler de tout le monde sauf de lui-même, embarrassé par les “je”, les “moi” et les “mon”. Cette pudeur n’est pas un gadget de communication, c’est la clé de son jeu. Keltner joue comme il parle : sans emphase inutile, sans exhibitionnisme, avec une attention presque fraternelle à ce qui l’entoure. Il écoute avant de frapper. Il s’insère dans les interstices. Il donne du poids aux silences.

Son parcours commence dans le jazz, ce qui explique beaucoup de choses. Keltner n’a jamais été un batteur de rock binaire au sens étroit du terme. Il vient d’une culture du placement, de la nuance, du balancement interne, mais il arrive au bon moment dans une Amérique où le jazz cesse d’être le langage dominant de la jeunesse et où le rock, le rhythm and blues, la soul et la country-rock se mettent à aspirer tous les musiciens capables de servir une chanson. Sa première session importante le mène chez Gary Lewis & The Playboys, puis son travail avec Delaney & Bonnie attire l’attention d’un milieu de musiciens qui se passe les bons noms de studio en studio comme des mots de passe. À la fin des années 60 et au début des années 70, Los Angeles devient un immense carrefour : Leon Russell, Joe Cocker, Bob Dylan, Ry Cooder, Harry Nilsson, George Harrison, John Lennon. Keltner circule là-dedans sans faire de bruit, mais tout le monde finit par le repérer.

Ce qui séduit chez lui, ce n’est pas seulement la solidité. Des batteurs solides, l’Amérique en produit par camions entiers. C’est cette combinaison presque contradictoire : un jeu relâché mais précis, souple mais infaillible, d’une simplicité apparente qui cache une science profonde du mouvement. Drummerworld résume très bien cette signature : des motifs souvent trompeusement simples, une sensation “loose”, presque décontractée, mais une précision extraordinaire. C’est exactement ce qu’il fallait aux ex-Beatles. Après des années passées dans le laboratoire d’Abbey Road, après les couches, les collages, les bandes inversées, les orchestrations, les idées géniales et les tensions mortelles, Lennon, Harrison et Starr avaient besoin de musiciens capables de rendre les choses vivantes sans les alourdir. Keltner était cet homme-là.

Ascot, 1971 : quand Jim Keltner entre dans la galaxie Beatles

L’entrée de Jim Keltner dans l’histoire des ex-Beatles se joue dans un décor presque trop parfait : Ascot Sound Studios, le studio privé de John Lennon à Tittenhurst Park, en 1971, pendant les sessions d’Imagine. Nous sommes dans un moment chargé d’électricité. Les Beatles n’existent plus officiellement, mais leurs fantômes sont partout. Lennon veut construire un langage solo qui ne soit ni la continuation des Beatles ni un simple manifeste de rupture. George Harrison vient de triompher avec All Things Must Pass, ce triple album où il a déversé des années de chansons contenues. Paul McCartney est déjà ailleurs, sur une autre orbite domestique et mélodique. Ringo observe, joue, chante, fédère. Le monde post-Beatles est encore frais, mal cicatrisé, chargé d’amour, de rancune, d’humour et de procès.

Keltner racontera plus tard avoir vu George Harrison pour la première fois dans ce studio de John, le 16 février 1971. Il sortait des toilettes, George passait dans le couloir, les deux hommes se saluèrent. Rien d’héroïque en apparence. Pas de scène mythologique, pas de grande proclamation, pas de serment de sang entre musiciens. Juste un “Hi”, à l’anglaise, au milieu d’une journée de travail. Mais George lui dit qu’il aimait le disque de Delaney & Bonnie, Accept No Substitute, sur lequel Keltner avait joué. Pour un batteur américain qui entre dans l’orbite de ces gens-là, entendre George Harrison remarquer son jeu n’est pas une politesse anodine. C’est une intronisation discrète.

Sur Imagine, Keltner n’est pas omniprésent, mais il laisse une empreinte majeure. Il joue notamment sur Jealous Guy, l’une des grandes chansons de remords de Lennon, ballade presque insoutenable tant elle transforme la culpabilité en beauté. Keltner a décrit cette session comme un rêve : John dans le casque, la voix fraîche de l’après-Beatles, Nicky Hopkins au piano, Klaus Voormann à la basse, et cette sensation rare que la musique se fait d’elle-même. Il ne s’agit pas de cogner, de remplir, de marquer le territoire. Il s’agit de ne pas abîmer la confession. Sur “Jealous Guy”, Keltner joue avec la retenue d’un homme qui sait que le vrai drame est dans la voix. La batterie devient une pulsation intérieure, presque un battement de honte, le métronome tendre d’un homme qui demande pardon sans être sûr de le mériter.

Cette première rencontre résume toute la place que Keltner va occuper auprès des ex-Beatles. Il arrive par Lennon, il est remarqué par Harrison, il rejoindra Ringo sur scène, puis deviendra une présence régulière dans les disques et les concerts de ce petit monde en recomposition. Il n’est pas un mercenaire venu cachetonner sur des albums prestigieux. Il devient un familier. Un type qu’on appelle parce qu’il comprend le climat émotionnel d’une session. Et chez les anciens Beatles, le climat émotionnel n’est jamais un détail : c’est souvent le vrai sujet.

“Jealous Guy” : la science du presque rien

Il faut s’arrêter sur Jealous Guy, parce que tout Keltner est déjà là. Beaucoup de batteurs auraient abordé cette chanson avec une solennité funèbre, un roulement de velours, une dramaturgie appuyée. Keltner choisit autre chose : la décence. Il ne souligne pas la tristesse, il lui donne un sol. Il ne joue pas “sur” Lennon, il joue sous lui. C’est une différence capitale. Dans le rock, les batteurs sont souvent célébrés pour leur capacité à soulever une foule, à casser une porte, à allumer une mèche. Keltner, lui, sait retenir une pièce entière au bord des larmes.

La beauté de son jeu vient de cette manière de ne jamais confondre simplicité et pauvreté. Un coup de caisse claire chez lui n’est pas un coup de caisse claire standard ; c’est une décision de dramaturgie. Une cymbale n’est pas un éclat décoratif ; c’est une respiration. On entend cela sur Jealous Guy, mais aussi dans une grande partie de son travail avec Lennon et Harrison. Il possède ce sens rarissime de la gravité légère : le morceau avance, mais il ne marche jamais au pas. Il flotte légèrement au-dessus du sol, avec cette sensation de loose maîtrisé qui donne l’impression que la musique est en train d’être découverte au moment même où elle est jouée.

C’est sans doute pour cela que Lennon l’aime. John Lennon est un homme d’instinct, de vitesse, de formules assassines, mais aussi un chanteur qui sait reconnaître immédiatement quand un musicien gêne ou ne gêne pas la vérité d’une prise. Keltner ne gêne jamais la vérité. Il ne polit pas Lennon, ne le discipline pas, ne le rend pas plus acceptable. Il lui offre un cadre assez souple pour que ses contradictions restent visibles. Dans une chanson comme “Jealous Guy”, c’est essentiel. Trop de contrôle aurait tué la vulnérabilité. Trop de relâchement aurait fait s’effondrer la chanson. Keltner trouve ce point exact où la pudeur devient intensité.

Le Concert for Bangladesh : deux batteurs et une utopie

Quelques mois après les sessions d’Imagine, George Harrison appelle Keltner pour une entreprise qui va changer la grammaire morale du rock : le Concert for Bangladesh. Nous sommes le 1er août 1971 au Madison Square Garden. Ravi Shankar a alerté George sur la catastrophe humanitaire liée aux réfugiés d’East Pakistan, futur Bangladesh. Harrison mobilise ses amis, invente en pratique le grand concert rock caritatif moderne, et met sa célébrité au service d’une urgence réelle. Le site officiel de George rappelle qu’en août 1971, dix millions de réfugiés avaient fui vers l’Inde, menacés par la faim, les maladies et la catastrophe sanitaire.

Sur scène, la batterie est un symbole en soi : Ringo Starr et Jim Keltner jouent ensemble. Là encore, il faut éviter le contresens. Keltner n’est pas là pour épauler un Ringo insuffisant, fantasme absurde propagé par des gens qui n’ont jamais compris la batterie des Beatles. Il est là parce que le concert est immense, parce que les arrangements ont besoin d’un socle large, parce que la musique de George, enrichie par Leon Russell, Billy Preston, Eric Clapton, Klaus Voormann et tant d’autres, réclame une charpente à plusieurs piliers. Ringo apporte son toucher rond, son sens du chant, cette manière unique de faire danser une mesure sans l’agresser. Keltner apporte la profondeur américaine, le liant R&B, l’élasticité. Ensemble, ils ne font pas concours. Ils font bloc. Drummerworld rappelle que Keltner et Starr furent les deux batteurs de ce concert fondateur.

Le Concert for Bangladesh est aussi le moment où George Harrison cesse définitivement d’être “le troisième auteur des Beatles” pour devenir une figure morale du rock. Et Keltner est derrière lui, littéralement. C’est important. Chez George, la batterie ne doit jamais écraser le message. Elle doit le porter comme une procession. Dans “Wah-Wah”, “Awaiting On You All”, “My Sweet Lord”, “While My Guitar Gently Weeps” ou “Bangla Desh”, le rythme sert à transformer la spiritualité en mouvement collectif. Il y a dans ce concert une foi, une maladresse parfois, une grandeur, un chaos humain, mais jamais de cynisme. Keltner comprend cela immédiatement. Il ne joue pas un show de prestige, il accompagne un geste.

George Harrison : le batteur de la quête intérieure

Après le Bangladesh, Jim Keltner devient l’un des batteurs essentiels de George Harrison. On le retrouve sur Living In The Material World, publié en 1973, deuxième grand album de chansons originales de George après la séparation des Beatles. Le site officiel de Harrison souligne que George y est rejoint par plusieurs musiciens déjà présents autour de lui et par Keltner, avec lequel il avait travaillé lors du Concert for Bangladesh. L’album, comme le single Give Me Love (Give Me Peace On Earth), atteint la première place aux États-Unis.

Ce disque est capital pour comprendre la relation Harrison-Keltner. Living In The Material World n’a pas l’ampleur torrentielle d’All Things Must Pass. Il est plus resserré, plus ascétique, parfois presque austère. George y avance entre ferveur et fatigue, entre aspiration spirituelle et lassitude terrestre. Il chante comme un homme qui a tout obtenu et qui sait que cela ne suffit pas. Pour un batteur, le piège serait de rendre ce mysticisme pesant, de transformer chaque morceau en marche religieuse. Keltner évite cela. Il donne au disque une chaleur organique. Sa batterie ne prêche pas ; elle accompagne une méditation.

Chez Harrison, Keltner joue souvent comme un homme qui marche dans un jardin au crépuscule. Il y a du bois, de l’air, de l’espace, un sens du temps qui passe. Cette qualité convient admirablement à George, dont la musique solo oscille entre la chanson pop, le gospel, la country, le blues, l’Inde rêvée et la tradition rock’n’roll. Keltner ne cherche jamais à unifier tout cela par la force. Il accepte l’hybridité. Il comprend que George est un musicien de seuils : entre Orient et Occident, entre célébrité et retrait, entre sarcasme et prière, entre slide guitar et mantra.

Leur relation dépasse rapidement le simple cadre des sessions. Keltner devient un habitué du monde Harrison. Il joue avec lui, part en tournée, participe à cette famille élargie qui inclut Klaus Voormann, Billy Preston, Tom Scott, Willie Weeks, Nicky Hopkins, Jim Horn, Ray Cooper et quelques autres. George aime les musiciens qui ne ramènent pas tout à eux. Keltner est parfait pour cela. Il a du caractère, mais pas d’ego envahissant. Il a une signature, mais elle ne parasite jamais la chanson. C’est le genre de musicien que Harrison peut inviter dans son univers sans craindre qu’il déplace le centre de gravité.

John Lennon à New York : la batterie dans la tourmente

Avec John Lennon, l’histoire est plus nerveuse, plus urbaine, plus dangereuse. Après Imagine, Keltner accompagne Lennon dans son grand moment new-yorkais, celui de l’engagement politique frontal, de Yoko Ono, d’Elephant’s Memory, du FBI, de Nixon, des concerts militants et du désordre. Sur Sometime In New York City, John et Yoko veulent faire du rock un journal de combat. Le résultat reste discuté, parfois lourdement didactique, mais il documente une période fascinante où Lennon tente de transformer sa célébrité en arme politique. Le site officiel de Lennon rappelle que l’album fut enregistré avec Jim Keltner et Elephant’s Memory, et que des jams de studio avec Keltner témoignent de l’énergie spontanée de ces sessions.

Le 30 août 1972, Lennon et Ono donnent les concerts One To One au Madison Square Garden, au bénéfice d’enfants ayant des déficiences intellectuelles et développementales, notamment liés à Willowbrook. Keltner est encore là, à la batterie. Ces concerts sont souvent sous-estimés dans l’histoire lennonienne, alors qu’ils constituent les seuls véritables concerts complets de John après les Beatles. Là encore, Keltner occupe une position stratégique : il doit soutenir un Lennon qui n’est plus seulement chanteur de rock mais figure politique, cible médiatique, homme traqué par l’administration américaine, artiste cherchant à exister dans une ville qui lui donne à la fois l’anonymat et l’électricité.

Sur Mind Games, enregistré à New York en juillet et août 1973, Keltner fait partie du groupe baptisé avec humour Plastic U.F.Ono Band, aux côtés notamment de David Spinozza et du pedal steel player Sneaky Pete Kleinow. Lennon produit seul. Le disque est moins frontal que Sometime In New York City, plus mélancolique, plus flottant, pris entre la rhétorique pacifiste et les fissures conjugales. Keltner est idéal dans cet entre-deux. Il peut donner de la tenue aux morceaux les plus rock, mais aussi laisser respirer les chansons plus incertaines, celles où Lennon semble parler depuis une pièce intérieure mal éclairée.

Puis vient Walls And Bridges, en 1974, le grand disque du “Lost Weekend”, cette période de séparation avec Yoko Ono, d’alcool, de nuits californiennes, d’amitiés dangereuses et de lucidité intermittente. Le site officiel de Lennon mentionne Keltner parmi les noms familiers du personnel de l’album, avec Klaus Voormann et Nicky Hopkins. Walls And Bridges est l’un des disques les plus humains de Lennon, parce qu’il n’a pas la pureté brutale de Plastic Ono Band ni la majesté populaire d’Imagine. Il boite, il séduit, il ment un peu, il souffre beaucoup. Keltner y a cette fonction précieuse : maintenir le corps de Lennon debout quand l’âme tangue.

Le “Lost Weekend” et Rock ’n’ Roll : retour aux sources, chaos inclus

L’album Rock ’n’ Roll, publié en 1975, est une autre affaire. Né d’un imbroglio juridique autour de “Come Together” et de Chuck Berry, lancé avec Phil Spector dans un climat de désordre spectaculaire, interrompu, repris, terminé tant bien que mal, il représente le retour de Lennon à ses racines. Little Richard, Gene Vincent, Fats Domino, Chuck Berry : ce sont les dieux d’avant les Beatles, les disques qui avaient donné à John la permission d’exister. Keltner figure parmi les batteurs des sessions de 1973, aux côtés d’autres musiciens de studio.

Ce disque est imparfait, parfois frustrant, mais il dit quelque chose de fondamental : quand Lennon veut revenir au rock’n’roll primordial, il fait appel à des musiciens capables de jouer cette musique sans la momifier. Keltner possède cette science. Il peut jouer vintage sans faire musée, roots sans faire folklore. Il sait que le rock’n’roll des années 50 n’est pas une esthétique de boutique mais une affaire de pulsation sexuelle, de tension adolescente, de voix qui craque. Sur ce terrain aussi, il est chez lui.

La relation entre Lennon et Keltner semble avoir été faite de chaleur, de vitesse et de brouillard. Keltner décrira John comme un homme très normal, drôle, incroyablement intelligent, extrêmement rapide, mais aussi comme quelqu’un dont les souvenirs se mélangent parce que tout allait trop vite, trop chargé, trop “loaded”. Avec George, dira-t-il, c’était l’inverse : plus mystérieux, plus insaisissable, avec une manière presque magique de faire advenir les choses. Cette comparaison est magnifique parce qu’elle distingue deux pôles de l’après-Beatles. Lennon est l’éclair, Harrison la brume. Keltner a su jouer pour les deux.

Ringo Starr et Jim Keltner : une fraternité de batteurs, pas une rivalité

Le cas Ringo Starr est le plus touchant, parce qu’il met deux batteurs face à face sans que jamais cela ne tourne au duel. Ringo n’a jamais eu besoin de Jim Keltner pour être Ringo. Il est l’un des batteurs les plus importants du XXe siècle précisément parce qu’il a inventé une façon de jouer qui privilégie l’idée, le son, le placement et le chant du morceau plutôt que la performance athlétique. Keltner, lui, appartient à une autre école, plus américaine, plus session, plus R&B, mais il partage avec Ringo la même valeur cardinale : ne jamais trahir la chanson.

Sur l’album Ringo de 1973, ce disque de réunion impossible où les quatre ex-Beatles apparaissent sans jamais reformer officiellement le groupe, Keltner joue de la batterie sur plusieurs titres. L’album est célèbre pour la présence de John, Paul et George autour de Ringo, mais il est aussi important comme matrice de la méthode Starr : faire venir les amis, créer une fête de studio, transformer sa gentillesse en architecture musicale. Keltner y est parfaitement à sa place. Il est l’ami des amis, le batteur qui peut jouer avec Ringo sans lui voler sa lumière.

L’année suivante, Goodnight Vienna prolonge cette logique. John Lennon offre le morceau-titre, Elton John, Dr. John, Billy Preston, Klaus Voormann, Harry Nilsson et d’autres circulent dans l’album, et Keltner fait partie du personnel. Là encore, Ringo bâtit un monde où la batterie n’est pas seulement un instrument mais un lien social. Deux batteurs peuvent jouer ensemble parce que la musique de Ringo n’est pas fondée sur la compétition. Elle repose sur l’amitié. C’est ce que certains critiques méprisent parfois chez lui, à tort : cette absence de noirceur calculée, cette manière de croire encore au plaisir collectif.

En 1989, lorsque Ringo lance sa première All-Starr Band, Keltner est encore là. Ringo expliquera plus tard qu’il avait trois batteurs dans cette formation : lui au centre, Levon Helm d’un côté, Jim Keltner de l’autre. Image splendide : Ringo entre le batteur de The Band et le batteur de tant d’ex-Beatles, comme un chef de bande ravi de partager le moteur au lieu de le garder pour lui. La All-Starr Band deviendra un concept durable, parfois regardé avec condescendance, mais son idée de départ est belle : des survivants du rock qui jouent les chansons les uns des autres, non comme des reliques, mais comme un répertoire commun.

Le Jim Keltner Fan Club : une blague, une pique, un signe d’appartenance

L’un des épisodes les plus savoureux de cette histoire est évidemment le Jim Keltner Fan Club. En 1973, Paul McCartney publie avec Wings Red Rose Speedway, dont la pochette invite les fans à rejoindre le fan club de Wings. George Harrison et Ringo Starr, dans cet humour post-Beatles fait d’affection, de rivalité et de petites cruautés fraternelles, répondent en glissant sur leurs propres disques une invitation absurde à rejoindre le fan club de Jim Keltner, en demandant d’envoyer un “éléphant déshabillé timbré”. La plaisanterie est typiquement Harrison : surréaliste, pince-sans-rire, légèrement venimeuse, mais trop drôle pour être réduite à de la méchanceté.

Cette blague dit beaucoup de la position de Keltner. Pour devenir l’instrument d’une pique entre ex-Beatles, il faut déjà être entré dans la famille. Keltner n’est pas un nom pris au hasard. Il est suffisamment présent chez George et Ringo pour devenir un mot de passe. À travers lui, Harrison et Starr se moquent un peu de Paul, mais ils célèbrent aussi leur nouveau camarade de studio. Comme souvent avec les Beatles, l’humour sert à masquer des blessures plus profondes. Les anciens frères peuvent se lancer des fléchettes, mais ils savent aussi où s’arrêter.

Keltner racontera d’ailleurs une règle implicite très révélatrice : John et George pouvaient être durs avec Paul, mais lui ne devait pas se joindre à eux. Ils lui auraient dit, en substance : nous pouvons dire cela, toi non. Cette phrase est bouleversante parce qu’elle résume toute la logique familiale des Beatles après la séparation. On peut se déchirer entre frères, mais l’étranger, même adopté, n’a pas le droit de frapper. Keltner comprend vite qu’il est assez proche pour entendre les plaintes, pas assez pour participer au règlement de comptes. C’est une frontière subtile, et il semble l’avoir respectée avec intelligence.

Paul McCartney, l’absent qui finit par partager la scène

Dans cette histoire, Paul McCartney occupe une place paradoxale. Il est le seul ex-Beatle avec lequel Keltner n’a pas développé une relation de studio comparable à celles qu’il entretient avec Lennon, Harrison et Starr. Cette absence a nourri la blague du Jim Keltner Fan Club. Elle raconte aussi une différence de tempérament. Paul, surtout dans les années 70, construit son monde autrement : Wings est un groupe, une cellule familiale, une tentative de repartir de zéro sans s’entourer constamment des mêmes figures du cénacle Beatles. Là où George, John et Ringo font souvent appel aux vieux complices, aux amis de studio, aux figures communes comme Klaus Voormann, Nicky Hopkins, Billy Preston ou Keltner, Paul cherche une autre route, plus autonome, parfois plus têtue.

Il serait pourtant injuste d’opposer Paul à Keltner comme deux planètes étrangères. Ils finiront par se retrouver dans un contexte lourd de sens : le Concert for George, au Royal Albert Hall, le 29 novembre 2002, un an jour pour jour après la mort de George Harrison. Ce concert réunit Paul McCartney, Ringo Starr, Eric Clapton, Jeff Lynne, Tom Petty, Billy Preston, Dhani Harrison, Klaus Voormann, Jim Keltner et toute une constellation d’amis de George. Keltner y reprend sa place naturelle : derrière, au cœur du dispositif, gardien du tempo dans une cérémonie où chaque chanson est à la fois hommage, deuil et reconstitution d’une famille dispersée.

La présence simultanée de Paul, Ringo et Keltner ce soir-là referme symboliquement une boucle ouverte trente ans plus tôt. Paul n’a peut-être pas été “un artiste de Keltner” comme Lennon, Harrison ou Ringo. Mais dans l’adieu à George, tout le monde se retrouve sous le même toit. Lorsque Paul chante For You Blue, lorsqu’il ouvre Something au ukulélé avant que le groupe n’entre, lorsqu’il rejoint Ringo et Clapton sur While My Guitar Gently Weeps, Keltner est dans cette grande machine de mémoire. Il n’est plus le nom d’une plaisanterie aux dépens de Wings. Il est l’un des gardiens du son de George.

Buster Sidebury et les Traveling Wilburys : la fraternité retrouvée

L’autre grande aventure harrisonienne de Keltner, c’est évidemment les Traveling Wilburys. À la fin des années 80, George Harrison, Jeff Lynne, Bob Dylan, Tom Petty et Roy Orbison inventent presque par accident un supergroupe qui refuse tous les signes extérieurs du supergroupe. Pas de grand manifeste, pas de pochette mégalomane, pas de démonstration de puissance industrielle. Juste des pseudonymes idiots, des guitares acoustiques, des voix immenses et la sensation miraculeuse d’entendre des légendes redevenir des adolescents dans un garage luxueux. Keltner joue sur les deux albums des Wilburys sous le pseudonyme Buster Sidebury.

Là encore, son rôle est plus profond qu’il n’y paraît. Les Traveling Wilburys ont besoin d’une batterie qui ne transforme pas leur légèreté en pastiche. Le danger, avec cinq figures aussi identifiables, aurait été de produire un disque figé par le prestige. Keltner fait exactement l’inverse. Il donne à ces chansons un battement de route, une décontraction de bande, une allure de train américain traversant un paysage imaginaire. Sur “End of the Line”, “Handle With Care”, “Heading for the Light”, “She’s My Baby” ou “Inside Out”, il n’installe pas un trône rythmique. Il pousse la carriole. Il fait avancer la fraternité.

Les Wilburys sont aussi une manière pour George de retrouver un groupe sans retourner aux Beatles. Et c’est là que Keltner devient indispensable. Il n’est pas Ringo, il ne ramène donc pas George au vieux traumatisme sacré. Mais il connaît assez la famille Beatles pour comprendre ce que George cherche : un collectif sans prison, une blague sans manager, un groupe sans guerre de leadership. Buster Sidebury est le batteur idéal de cette utopie modeste. Il joue comme un homme heureux d’être invité à la table, mais assez sage pour ne pas parler plus fort que Dylan, Orbison, Petty, Lynne ou Harrison.

Brainwashed : rester jusqu’au dernier souffle de George

La fidélité de Jim Keltner à George Harrison prend une dimension particulièrement émouvante avec Brainwashed, dernier album de George, publié après sa mort en 2002. Le disque est terminé par Dhani Harrison, Jeff Lynne et Keltner. Ce détail est immense. Quand un artiste disparaît en laissant des chansons inachevées ou partiellement réalisées, ceux qui terminent le travail ne sont pas seulement des musiciens. Ils deviennent des dépositaires. Ils doivent deviner sans trahir, compléter sans s’imposer, nettoyer sans aseptiser. Keltner, là encore, est l’homme idéal parce qu’il sait intervenir avec tact.

Sur Brainwashed, Keltner joue de la batterie sur la majorité des titres. L’album sonne comme un dernier carnet de bord : “Any Road”, “Pisces Fish”, “Looking For My Life”, “Stuck Inside a Cloud”, “Never Get Over You”, “Brainwashed”. George y apparaît lucide, drôle, spirituel, inquiet, parfois presque détaché, comme s’il regardait déjà le monde depuis une autre berge. La batterie de Keltner ne dramatise jamais cette fin. Elle accompagne la voix de George avec une tendresse adulte, sans pathos. Elle laisse la slide guitar faire son adieu. Elle maintient la chanson dans la vie.

C’est peut-être là que l’on comprend le mieux la grandeur de Keltner. Beaucoup de musiciens savent jouer fort, vite, juste. Peu savent jouer auprès d’un mort sans transformer l’hommage en mausolée. Dans Brainwashed, Keltner ne fossilise pas George. Il lui rend du mouvement. Il fait ce qu’il a toujours fait : il aide une chanson fragile à rester debout.

Le style Keltner : le groove comme acte de compassion

Qu’est-ce qui relie toutes ces collaborations avec les Beatles et ex-Beatles ? Un mot trop souvent galvaudé : le feel. Chez Keltner, le feel n’est pas une coquetterie de musicien de studio. C’est une éthique. Il consiste à comprendre ce dont une chanson a besoin avant même de décider ce que l’on va jouer. Sur un disque de Lennon, cela peut vouloir dire contenir la rage ou la honte. Sur un disque de Harrison, accompagner la prière sans la figer. Avec Ringo, partager le plaisir sans entrer en compétition. Avec les Wilburys, rendre possible la légèreté. Au Concert for George, soutenir le deuil sans l’alourdir.

Il y a une parenté évidente entre Ringo Starr et Jim Keltner, même si leurs jeux ne sont pas identiques. Tous deux savent que la batterie rock n’est pas seulement une affaire de puissance, mais de narration. Ringo a inventé des parties qui sont presque des mélodies rythmiques : “Come Together”, “Ticket To Ride”, “Rain”, “A Day In The Life”, “Something”. Keltner, lui, excelle dans l’art du climat. Il ne compose pas toujours une partie que l’auditeur fredonne, mais il crée une sensation que le corps retient. Il est le batteur des atmosphères humaines.

C’est pourquoi les ex-Beatles l’ont tant aimé. Après 1970, chacun d’eux est confronté à une question impossible : comment être soi après avoir été un quart des Beatles ? Lennon choisit l’aveu, le combat, l’ironie, l’autodestruction partielle. Harrison choisit la spiritualité, la slide guitar, le retrait, les amis. Ringo choisit la sociabilité, l’humour, la chanson fraternelle. Paul choisit la reconstruction par le travail, le groupe familial, la mélodie continue. Keltner n’est pas présent de la même manière auprès de tous, mais il traverse cette carte intime comme un témoin rythmique. Il est le batteur de leurs après.

Le grand témoin de l’après-Beatles

Célébrer aujourd’hui l’anniversaire de Jim Keltner, ce n’est donc pas seulement souhaiter longue vie à un grand batteur américain. C’est reconnaître une figure souterraine de l’histoire Beatles. Sans lui, certains disques de Lennon auraient moins de chair, certains albums de George moins de respiration, certains moments de Ringo moins de fraternité, certains hommages moins de gravité. Il n’a pas écrit “Imagine”, “Jealous Guy”, “Give Me Love”, “Photograph” ou “Handle With Care”. Mais il a contribué à leur donner un corps. Et dans le rock, donner un corps à une chanson, ce n’est jamais secondaire.

Les fans des Beatles aiment les mythologies nettes : quatre garçons, un producteur, un manager, un studio, une décennie, une séparation. Mais la vraie histoire est plus trouble et plus belle. Après la séparation, les Beatles ne disparaissent pas ; ils se recomposent en réseaux, en fidélités, en coups de téléphone, en sessions nocturnes, en blagues de pochettes, en concerts caritatifs, en deuils partagés. Jim Keltner appartient à cette histoire-là, celle des survivances. Il est dans les marges, mais les marges, chez les Beatles, sont souvent l’endroit où la vérité respire.

Alors oui, joyeux anniversaire Jim Keltner. Batteur de Tulsa, homme de l’ombre, frère de rythme de Ringo, compagnon de quête de George, soutien de John dans les années électriques, Buster Sidebury des Wilburys, présence fidèle jusqu’à Brainwashed et au Concert for George. Un musicien qui n’a jamais eu besoin de faire du bruit autour de lui pour que le monde entende son importance. Le genre d’homme dont on croit parfois qu’il accompagne l’histoire, alors qu’il en tient le pouls.


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