On pensait la page définitivement tournée après « 7 m² ». Carl Mørck à la retraite, le Département V dissous… et une saga refermée avec élégance. C’était sans compter sur la nature obstinée des vieilles affaires… et sur la capacité de Jussi Adler-Olsen à faire mentir les adieux. Avec « Les morts ne chantent pas », l’auteur danois et son Département V signent un retour aussi inattendu qu’enthousiasmant, épaulé cette fois par Line Holm et Stine Bolther.
Carl Mørck n’est cependant plus policier. Il écrit désormais des romans inspirés de ses anciennes enquêtes et tente, tant bien que mal, de goûter à une retraite méritée. Mais le passé, lui, refuse de se taire. Lorsqu’une lectrice lui fait écouter l’enregistrement glaçant d’une voix de femme agressée, suivie d’un silence brutal, une affaire classée comme un banal drame conjugal remonte subitement à la surface.
À la demande de Carl, un Département V affaibli, réduit essentiellement à Rose et Assad, accepte de rouvrir le dossier. L’enquête va peu à peu les ramener à la fin des années 1980, au sein d’une prestigieuse école réputée pour la pureté de son chœur de garçons. Derrière les voix angéliques, se cachent pourtant harcèlement, humiliations, silences complices et privilèges sociaux. Trente-cinq ans plus tard, les cicatrices sont toujours béantes… et la vengeance, mûrie dans l’ombre, est en marche.
En proposant un cold case dont les racines plongent profondément dans un passé que l’on aurait préféré oublier, « Les morts ne chantent pas » s’inscrit dans la plus pure tradition de la série. L’école élitiste qui constitue le point de départ du récit, permet aux auteurs d’explorer avec acuité les mécanismes pervers de l’effet de groupe, du harcèlement scolaire et de l’impunité sociale.
La structure chorale, parfois foisonnante, peut désarçonner lors des premiers chapitres, mais elle finit par s’imposer comme une évidence. Les allers-retours entre passé et présent tissent une toile patiente où chaque fil trouve finalement sa place. Le choix assumé de révéler relativement tôt certaines clés de l’intrigue ne nuit en rien à la tension car l’intérêt se déplace vers le pourquoi plutôt que le qui, renforçant la dimension psychologique du récit.
Privé de Carl Mørck, désormais en retrait, le roman redistribue les cartes. Rose, plus volcanique et fragile que jamais, et Assad, toujours profondément humain, portent le Département V à bout de bras. Leur dynamique, parfois conflictuelle, reste l’un des grands plaisirs de lecture. L’arrivée de Helena Henry, enquêtrice franco-danoise au passé mystérieux, apporte un vent nouveau et relance habilement la machine narrative, ouvrant clairement la voie à un nouveau cycle.
Quant à l’écriture à six mains, elle surprend par sa fluidité. Loin de trahir l’univers d’Adler-Olsen, elle parvient à en préserver l’humour grinçant, les dialogues savoureux, les proverbes débordants de chameaux et cette empathie trouble qui pousse le lecteur à ressentir, presque malgré lui, une forme de compassion pour le bourreau.
Sans révolutionner la formule, « Les morts ne chantent pas » réussit l’essentiel car il permet de retrouver les personnages forts attachants de ce Département V que l’on croyait définitivement disparu. Roman de vengeance et de blessures silencieuses, il confirme que certaines histoires refusent de mourir… et que le Département V a encore beaucoup de choses à nous murmurer. Une résurrection pleinement réussie, qui donne furieusement envie de suivre la suite.
Tant que les voix étouffées du passé continueront de réclamer justice, Le Département V n’aura donc pas encore dit son dernier mot !
Les morts ne chantent pas, Jussi Adler-Olsen (avec Line Holm & Stine Bolther), Albin Michel, 608 p., 22,90 €
Elles/ils en parlent également : Nadia, Philémont, Angie, Caro, Litote, Livres à profusion, Quoilire
