On aurait pu craindre le pire. Quatre biopics Beatles produits à l’échelle d’un blockbuster, quatre acteurs condamnés d’avance à être comparés à des images que le monde entier connaît par cœur, et Sam Mendes aux commandes d’une entreprise si monumentale qu’elle semblait déjà menacée par son propre prestige. Mais il suffit parfois d’une phrase pour déplacer légèrement l’inquiétude. Barry Keoghan, choisi pour incarner Ringo Starr, assure que le tournage se passe de manière « incroyable » et que cette gigantesque machine conserverait une « âme indie ». La formule pourrait ressembler à un slogan de studio, si elle ne venait pas d’un acteur qui a toujours semblé plus à l’aise dans les failles que dans les poses héroïques. Et c’est précisément ce qui rend son Ringo si intriguant. Car dans cette tétralogie annoncée pour 2028, le batteur pourrait bien être l’arme secrète du projet : celui qu’on a trop souvent résumé à son sourire, à sa gentillesse et à quelques blagues, alors qu’il fut l’assise émotionnelle et rythmique d’un groupe impossible. Raconter les Beatles depuis Ringo, ce n’est pas choisir le point de vue le plus spectaculaire. C’est peut-être choisir le plus humain.
Il y a des phrases promotionnelles qui sentent la moquette rouge, la conférence de presse climatisée et le sourire de commande. Et puis il y a cette petite déclaration de Barry Keoghan, lancée avec une sincérité presque désarmante à propos du gigantesque chantier cinématographique de Sam Mendes consacré aux Beatles : « Ça se passe de manière incroyable. » Rien de très flamboyant, sur le papier. Pas une sortie définitive, pas une promesse mégalomane, pas une punchline destinée à enflammer les réseaux. Juste un acteur qui, au lieu de vendre un produit déjà empaqueté, semble encore pris dans le mouvement intérieur du rôle. Et ce rôle, précisément, n’est pas n’importe lequel : Ringo Starr, l’homme qui a longtemps été regardé comme le Beatle le plus simple à résumer, donc le plus mal compris.
Keoghan ne se contente pas de dire que les films seront grands. Il dit autre chose, plus intéressant, plus risqué : malgré l’ampleur industrielle du projet, malgré la pression colossale qui accompagne toute tentative de raconter John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr à l’écran, l’ensemble conserverait selon lui une « âme indie ». Cette expression, dans le contexte d’un projet Sony monumental, pourrait faire sourire. Elle pourrait même sonner faux, comme ces blockbusters qui s’achètent une conscience artisanale entre deux réunions marketing. Mais venant de Keoghan, acteur cabossé, instinctif, dont le visage semble toujours porter les traces d’une vie plus dure que son âge réel, la formule intrigue. Parce qu’elle touche au cœur du problème : comment faire un biopic Beatles sans fabriquer un mausolée ? Comment raconter le groupe le plus célèbre de l’histoire populaire sans l’embaumer sous une couche de vernis patrimonial ? Comment rendre au mythe sa chair, ses odeurs de loges, ses épuisements, ses mauvaises humeurs, ses éclats de génie, ses rancœurs et ses élans d’amour ?
Le pari de The Beatles – A Four-Film Cinematic Event est immense, presque absurde, donc profondément beatlesien. Quatre films, quatre points de vue, quatre trajectoires qui se croisent, se contredisent et se complètent. Dans un monde où le film musical est souvent condamné à empiler les tubes comme un jukebox de luxe, Sam Mendes tente autre chose : pulvériser le récit unique. Ne pas raconter les Fab Four comme une fresque officielle où chaque grande date viendrait cocher sa case, mais comme une constellation de mémoires. C’est là que l’affaire devient passionnante. Car les Beatles n’ont jamais été une seule histoire. Ils ont toujours été quatre histoires qui avançaient ensemble, parfois dans la même direction, souvent à des vitesses différentes, jusqu’à ce que la gravité commune ne suffise plus à empêcher l’explosion.
Dans cette architecture, Ringo Starr pourrait être l’arme secrète. Non pas parce qu’il serait le plus spectaculaire, ni le plus tragique, ni le plus commenté. Justement l’inverse. Il est celui qu’on croit connaître parce qu’on l’a trop souvent réduit à trois signes extérieurs : la batterie, le sourire, la bonhomie. Le brave Ringo. Le gentil Ringo. Le clown tendre. Celui qui dit « peace and love » comme d’autres signent des chèques. Cette image est vraie, parfois, mais elle est incomplète au point d’en devenir injuste. Ringo est un survivant, un enfant malade devenu métronome du siècle, un batteur dont la modestie cache une science du placement quasiment surnaturelle, un homme qui a traversé la folie du phénomène Beatles en servant de point d’ancrage à trois personnalités capables, chacune à sa manière, d’aspirer tout l’oxygène d’une pièce.
C’est pour cela que le choix de Barry Keoghan en Ringo Starr est plus audacieux qu’il n’y paraît. Sur une affiche, Paul Mescal en Paul McCartney, Harris Dickinson en John Lennon et Joseph Quinn en George Harrison produisent immédiatement de la tension iconique. On imagine déjà les comparaisons cruelles, les coiffures, les accents, les regards en coin, les scènes attendues. Keoghan, lui, arrive avec autre chose. Une fêlure. Une intensité opaque. Une capacité rare à faire exister dans un silence tout ce qu’un dialogue banal serait incapable de dire. Pour incarner Ringo, ce n’est pas un détail. C’est peut-être l’essentiel.
Sommaire
- Le piège du biopic Beatles
- Barry Keoghan, acteur de la blessure et du silence
- Ringo, le Beatle sous-estimé qui n’a jamais cessé de tenir la baraque
- Sam Mendes face au monstre sacré
- Le casting, entre fascination et procès annoncé
- Pourquoi le film de Ringo pourrait être le cœur secret du projet
- La grande affaire : raconter le groupe sans le momifier
- L’ombre des femmes, enfin sortie du décor
- L’événement cinéma ou la dernière utopie collective
- Ce que l’on attend vraiment
- Une promesse fragile, donc excitante
Le piège du biopic Beatles
Le biopic Beatles est un piège à ciel ouvert. Tout le monde connaît l’histoire, ou croit la connaître. Liverpool, Hambourg, Brian Epstein, les costumes, les cris, Ed Sullivan, les tournées, les studios, la drogue, l’Inde, Yoko, Allen Klein, le toit d’Apple, la séparation. On a tout vu, tout lu, tout entendu. Les archives ont été retournées comme des poches de vieux manteau. Les bootlegs circulent depuis des décennies. Les livres remplissent des bibliothèques entières. Les documentaires, de l’Anthology à Get Back, ont déjà donné aux fans l’illusion délicieuse d’être assis dans un coin du studio pendant que l’Histoire se fabrique à moitié en bâillant, à moitié en plaisantant.
Le problème, pour le cinéma de fiction, est donc brutal : que peut-il ajouter ? Un biopic traditionnel, dans ce cas précis, serait condamné avant même le premier clap. Deux heures et vingt minutes pour aller de Quarrymen à Let It Be ? Impossible. Une suite de scènes obligatoires, chacune précédée par l’attente du spectateur et suivie par sa vérification maniaque ? L’enfer. John rencontre Paul. George arrive. Pete Best s’en va. Ringo s’installe. « Love Me Do ». La Beatlemania. Shea Stadium. Brian meurt. « Sgt. Pepper ». Le Maharishi. Les tensions. Le toit. Clap de fin. Tout cela, filmé comme un album Panini animé, n’aurait aucun intérêt sauf celui de relancer pour trois semaines les débats les plus usés de la planète rock.
Sam Mendes semble avoir compris que le seul moyen de raconter les Beatles aujourd’hui est de ne pas prétendre les contenir. Quatre films, ce n’est pas seulement une stratégie de studio. C’est une reconnaissance implicite de l’impossibilité. L’histoire est trop vaste, trop documentée, trop contradictoire, trop chargée affectivement. Elle ne peut plus être racontée comme une ligne droite. Elle doit être approchée comme une pièce dont on ouvrirait successivement quatre portes, chacune donnant sur le même incendie mais depuis un angle différent. La grandeur de l’idée est là. Son danger aussi. Car quatre films peuvent permettre la nuance, mais ils peuvent aussi fabriquer quatre monuments de trop. Tout dépendra de la liberté réelle accordée aux failles.
Dans le cas des Beatles au cinéma, la tentation hagiographique est permanente. Ils sont devenus plus qu’un groupe : une langue commune, une religion sans Église, un souvenir collectif même pour ceux qui n’étaient pas nés. On ne touche pas aux Beatles sans réveiller une police du sacré. Chaque fan possède son propre groupe, son propre classement, son propre coupable dans la séparation, sa propre théorie sur le rôle de Yoko Ono, sa propre défense passionnée de George, sa propre tendresse pour Ringo, sa propre idée de ce qu’était vraiment Paul derrière le sourire. Le film qui essaie de plaire à tout le monde est mort. Le film qui n’a peur de personne a une chance.
C’est ici que l’« âme indie » évoquée par Keoghan devient un indice précieux. Il ne parle pas seulement d’une ambiance agréable sur le plateau. Il parle d’un espace où il se sentirait assez en sécurité pour aller chercher des vérités vulnérables. La formule est importante. Le danger, avec Ringo, serait de faire du mimétisme : accent de Liverpool, roulement de poignets, blagues sèches, petite moue lunaire, et merci bonsoir. Or Ringo ne se joue pas comme une caricature sympathique. Il se joue dans l’écart entre ce que le public projette sur lui et ce qu’il a réellement traversé. La vulnérabilité, chez lui, n’est pas décorative. Elle est constitutive.
Ringo Starr, avant d’être le batteur des Beatles, est un enfant qui a connu la maladie, l’hôpital, l’isolement, les retards scolaires, la fragilité physique. Il n’est pas entré dans l’histoire par la porte la plus large. Il a gagné sa place à la force d’un groove, d’un tempérament, d’une capacité à tenir quand les autres brûlaient. Il ne composait pas comme Lennon et McCartney, il n’avait pas la quête mystique de George, il ne prenait pas le pouvoir par les mots. Mais il avait ce que les grands groupes ne peuvent pas acheter : le sens de l’équilibre. Cette chose invisible qui fait qu’un morceau respire, qu’une tension ne casse pas, qu’un ego peut s’exprimer sans que le train sorte des rails.
Barry Keoghan, acteur de la blessure et du silence
On aurait pu imaginer un acteur comique, plus rond, plus immédiatement solaire, pour jouer Ringo Starr. Quelqu’un qui aurait rassuré tout le monde. Barry Keoghan, lui, ne rassure jamais vraiment. Même lorsqu’il sourit, il garde quelque chose d’inquiétant, comme si une autre scène se jouait derrière ses yeux. Dans The Banshees of Inisherin, il avait cette grâce douloureuse des êtres que le monde brutalise sans même s’en rendre compte. Dans Saltburn, il a poussé plus loin encore l’art du malaise, entre désir social, monstruosité intime et solitude obscène. Keoghan est un acteur qui ne demande pas au spectateur de l’aimer. Il l’oblige à le regarder.
C’est une qualité rare pour incarner un Beatle, surtout celui qu’on a trop souvent regardé sans vraiment le voir. Ringo, dans la mythologie populaire, a longtemps été traité comme le quatrième homme au sens hiérarchique du terme. On l’adore, bien sûr. Mais d’un amour qui peut parfois ressembler à de la condescendance. Les vieilles blagues sur son niveau de batteur ont eu la vie longue, souvent répétées par des gens incapables de comprendre qu’un musicien n’est pas grand seulement parce qu’il joue beaucoup, mais parce qu’il joue juste. Ringo n’était pas un démonstrateur. Il n’avait pas besoin de prouver sa virtuosité toutes les huit mesures. Il savait exactement où poser la caisse claire pour que la chanson devienne inévitable.
Keoghan, lui aussi, est un acteur du placement. Il peut traverser une scène en laissant les autres occuper l’espace, puis déplacer soudain le centre de gravité d’un simple regard. Ce n’est pas une analogie gratuite. La batterie de Ringo fonctionne souvent ainsi : elle ne force pas la chanson à venir vers elle, elle lui donne un sol. Écoutez « Ticket to Ride », ce balancement étrange, presque lourd, qui transforme une chanson pop en machine hypnotique. Écoutez « Rain », où la batterie semble ouvrir des trappes sous les pieds du morceau. Écoutez « Come Together », groove de reptile, minimal et sexuel, impossible à remplacer sans abîmer l’ensemble. Ringo n’est pas le batteur qu’on remarque toujours au premier passage. Il est celui qu’on ne peut plus retirer une fois qu’on a compris.
La question sera donc de savoir si Keoghan jouera Ringo comme un homme qui se cache derrière sa modestie ou comme un homme dont la modestie est une intelligence. C’est là toute la nuance. Ringo n’a jamais été faible parce qu’il prenait moins de place. Dans les Beatles, la place était une matière radioactive. Lennon l’occupait avec l’acidité du type qui a peur d’être abandonné avant même d’être aimé. McCartney l’occupait avec une énergie de bâtisseur, cette politesse autoritaire des gens qui entendent déjà l’arrangement final pendant que les autres cherchent encore leurs cigarettes. Harrison, longtemps coincé entre les deux, a fini par occuper la sienne avec une lenteur magnifique, comme une plante qui fissure le béton. Ringo, lui, a occupé l’espace autrement : en rendant possible la coexistence.
Il y a une scène imaginaire que l’on espère déjà voir, ou du moins ressentir : non pas Ringo qui fait le pitre devant des journalistes, non pas Ringo qui chante « Yellow Submarine » devant un public ravi, mais Ringo dans un coin, observant les trois autres, comprenant avant eux que quelque chose se dérègle. Les batteurs voient souvent les groupes se désagréger avant les chanteurs. Ils ont une position particulière, littéralement en retrait mais physiquement au centre du son. Ils reçoivent les tensions dans le tempo, dans les départs ratés, dans les regards qui ne se croisent plus. Un bon film sur Ringo devrait capter cela : la solitude paradoxale de celui qui tient le rythme d’une famille en train de se fissurer.
Keoghan a parlé de « vérités vulnérables ». On espère que le film ira jusque-là. Pas vers le pathos facile, pas vers la grande scène de larmes au piano, mais vers cette tristesse discrète qui accompagne souvent les survivants. Ringo a survécu à son enfance, à la célébrité la plus délirante du XXe siècle, aux excès, à l’alcool, à la mort de John, à celle de George, à la transformation de sa propre vie en légende disponible sur toutes les plateformes. Il est encore là, avec son humour, ses lunettes, ses signes de paix, et cette façon de désamorcer la pompe funèbre du rock par une phrase simple. Ce n’est pas seulement sympathique. C’est héroïque à sa manière.
Ringo, le Beatle sous-estimé qui n’a jamais cessé de tenir la baraque
Il faut revenir à la base, parce que le malentendu Ringo vient souvent d’une écoute distraite. Les Beatles ne sonnent pas comme les Beatles avant son arrivée. Pete Best appartient à l’histoire, et il serait idiot de réduire son passage à une parenthèse. Mais le groupe que le monde va connaître naît réellement lorsque Ringo s’assoit derrière la batterie. Non parce qu’il joue plus fort, plus vite ou plus spectaculaire, mais parce qu’il comprend instantanément le moteur secret de Lennon et McCartney : la chanson avant l’ego instrumental. Dans les Beatles, chaque partie doit servir le morceau. La basse de Paul chante, la guitare de George répond, la voix de John tranche, et Ringo rend l’ensemble crédible. Il transforme l’électricité adolescente en langage universel.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est la diversité de son jeu. La caricature du batteur basique ne résiste pas trois minutes à l’écoute attentive du catalogue. Dans « She Said She Said », il accompagne la tension psychédélique avec une mobilité nerveuse qui empêche le morceau de se figer. Dans « A Day in the Life », il ne remplit pas l’espace : il l’ouvre. Ses interventions sont presque orchestrales, des roulements qui ressemblent à des vagues lentes. Dans « Strawberry Fields Forever », la batterie devient une architecture mentale, un élément de décor intérieur. Dans « Something », il joue avec une élégance folle, laissant respirer la voix et les cordes, sans jamais disparaître. Ringo n’est pas un technicien froid. C’est un batteur narratif.
Cette dimension narrative est essentielle pour un film. Le jeu de Ringo raconte toujours une situation émotionnelle. Il sait quand la chanson doit marcher, boiter, flotter, sourire ou s’alourdir. Sa main gauche, parce qu’il est gaucher jouant sur une batterie de droitier, donne parfois à ses fills cette étrangeté légèrement oblique, cette signature physique qu’aucun imitateur ne reproduit vraiment sans devenir mécanique. Il y a chez lui une maladresse sublimée, ou plutôt une asymétrie devenue style. C’est exactement le genre de détail qu’un acteur doit comprendre sans forcément le souligner. Le danger serait de montrer Keoghan travaillant la batterie comme une performance de transformation. Le vrai sujet n’est pas de savoir s’il peut reproduire un fill. Le vrai sujet est de savoir s’il peut comprendre pourquoi Ringo ne jouait jamais le fill attendu.
Ringo est aussi le Beatle de la classe ouvrière sans grand discours. Lennon et McCartney ont bien sûr leurs racines populaires, Harrison aussi, mais Ringo porte quelque chose de plus brut, de moins verbal, de moins intellectualisé. Il vient d’un monde où l’on ne transforme pas chaque blessure en manifeste. On avance. On plaisante. On encaisse. Cette pudeur a parfois joué contre lui dans la grande machine interprétative beatlesienne. Les critiques adorent les tourments explicités, les journaux intimes, les conflits esthétiques, les phrases assassines. Ringo offre moins de prises. Il a l’air simple, donc on l’a cru simpliste. Terrible erreur.
Dans la dynamique du groupe, sa valeur humaine est immense. Les Beatles étaient quatre, mais le duo Lennon-McCartney a naturellement écrasé le récit. George a ensuite bénéficié d’une réhabilitation magnifique, celle du génie patient, du spirituel lucide, du compositeur tenu trop longtemps à la porte de sa propre maison. Ringo, lui, reste souvent au seuil de cette relecture. On le célèbre comme batteur influent, on l’aime comme personnage, mais on mesure encore mal son rôle de stabilisateur. Quand il quitte brièvement le groupe pendant les sessions du White Album, l’épisode dit beaucoup. Les autres décorent sa batterie de fleurs à son retour. Le geste est beau, presque enfantin. Il dit ce que les mots auraient eu du mal à formuler : sans lui, quelque chose manque, et ce quelque chose n’est pas seulement rythmique.
Raconter Ringo, c’est donc raconter l’infrastructure émotionnelle des Beatles. C’est raconter le type qui n’a pas écrit « In My Life », « Hey Jude » ou « While My Guitar Gently Weeps », mais qui a donné à ces hommes l’assise dont ils avaient besoin pour devenir eux-mêmes. C’est aussi raconter la cruauté involontaire des grands récits : ceux qui parlent le plus fort héritent de la complexité, ceux qui tiennent debout héritent de la simplicité. Un bon film sur Ringo Starr devrait réparer cela sans forcer le trait. Il ne s’agit pas de transformer Ringo en martyr ou en cerveau secret du groupe. Il s’agit de le rendre à sa juste proportion : indispensable.
Sam Mendes face au monstre sacré
Sam Mendes n’est pas un cinéaste anodin pour un tel projet. Il a déjà montré son goût pour les dispositifs de prestige, les cadres léchés, les grandes machines narratives où l’intime se débat dans un décor trop vaste pour lui. American Beauty disséquait le vernis bourgeois avec un sens aigu du malaise. Skyfall injectait dans James Bond une mélancolie presque familiale. 1917 transformait la guerre en traversée immersive, prouesse technique au service d’une sensation de temps réel. Mendes aime les architectures. Il aime les concepts de mise en scène visibles. Cela peut être une force énorme pour les Beatles, mais aussi un danger.
La vie des Beatles n’a pas besoin d’être magnifiée. Elle l’est déjà trop. Le moindre trottoir de Liverpool, le moindre escalier d’Abbey Road, le moindre micro de studio est chargé d’une aura presque ridicule. Le cinéaste devra lutter contre l’instinct de carte postale. La Beatlemania, par exemple, est l’un des phénomènes les plus difficiles à filmer. Trop de hurlements, et l’on tombe dans le cliché. Pas assez, et l’on trahit la violence réelle de cette hystérie collective. Les Beatles n’ont pas seulement été aimés. Ils ont été assiégés. Ils ont vécu enfermés dans leur propre succès, transportés de chambres d’hôtel en voitures, de scènes en avions, de conférences de presse en studios de télévision. La comédie de surface cachait une fatigue monstrueuse.
Mendes a l’intelligence de travailler la perspective. Quatre films, chacun centré sur un membre, permettent de montrer que le même événement n’a pas la même signification selon celui qui le traverse. Pour Paul, l’arrêt des tournées peut être l’occasion de pousser le studio vers des sommets de sophistication. Pour John, il peut ouvrir un espace de crise identitaire et de recherche personnelle. Pour George, il peut devenir la possibilité d’exister autrement que comme le benjamin silencieux. Pour Ringo, il peut signifier la fin d’un métier de scène et le début d’une autre forme d’incertitude, celle d’un batteur pris dans des expérimentations où la batterie elle-même n’est plus toujours centrale.
C’est là que le projet peut devenir grand : s’il accepte les contradictions. Les Beatles ne sont pas quatre héros avançant main dans la main vers la gloire avant de se séparer tristement. Ils sont quatre jeunes hommes drôles, ambitieux, brillants, épuisés, parfois mesquins, souvent généreux, pris dans une accélération historique que personne n’aurait pu supporter sans dégâts. Leur histoire est à la fois lumineuse et brutale. Elle contient la joie pure de « I Want to Hold Your Hand » et l’amertume de « You Never Give Me Your Money ». Elle contient les harmonies fraternelles et les avocats d’affaires. Elle contient les blagues de presse et les silences du studio. Elle contient des chefs-d’œuvre, donc des sacrifices.
Le soutien d’Apple Corps et l’accès aux droits musicaux et biographiques changent évidemment tout. Jusqu’ici, le cinéma de fiction devait souvent contourner la montagne Beatles, s’approcher sans toucher, suggérer sans pouvoir faire entendre pleinement. Ici, Mendes dispose du coffre-fort. C’est une chance, mais pas une garantie. Les chansons des Beatles sont si fortes qu’elles peuvent avaler un film. Le spectateur entend les premières mesures et son propre souvenir prend le dessus. La mise en scène disparaît derrière la mémoire collective. Il faudra donc utiliser la musique avec une précision chirurgicale. Pas comme un distributeur automatique d’émotion, mais comme une matière dramatique.
On peut rêver d’un film qui ose ne pas jouer systématiquement les hymnes attendus. Un film qui comprenne que la grandeur des Beatles se trouve aussi dans les interstices, les prises ratées, les répétitions, les moments où une chanson n’est pas encore un monument mais une idée fragile. Peter Jackson l’a montré dans Get Back : la magie la plus bouleversante n’est pas toujours dans le résultat final, mais dans l’instant où Paul gratte une basse, marmonne des syllabes, cherche dans le vide, et soudain « Get Back » apparaît comme un animal sortant de la brume. Pour la fiction, ce genre de scène est un Everest. Mal jouée, elle devient grotesque. Bien jouée, elle peut rappeler que les classiques ont d’abord été des brouillons.
Le casting, entre fascination et procès annoncé
Le casting des quatre Beatles a immédiatement produit ce que tout casting Beatles produit : de l’excitation, des grimaces, des jugements définitifs à partir de trois photos et une avalanche de comparaisons morphologiques. C’est inévitable. Jouer un Beatle, ce n’est pas seulement jouer une personne. C’est jouer une image que des millions de gens ont déjà figée dans leur esprit. Harris Dickinson en John Lennon devra affronter le fantôme le plus piégé : celui du sarcastique blessé, de l’icône assassinée, du saint impossible et du salaud parfois. Paul Mescal en Paul McCartney aura la tâche redoutable de rendre l’homme derrière le charme, le contrôle derrière la grâce, l’ambition derrière la mélodie. Joseph Quinn en George Harrison devra éviter le piège du mystique décoratif et montrer la lente montée d’un artiste qui n’a pas seulement attendu son tour, mais construit son monde intérieur contre le bruit des autres.
Et puis il y a Barry Keoghan en Ringo Starr, peut-être le rôle le moins spectaculaire sur le papier, donc le plus libre. Là où John, Paul et George sont prisonniers de gestes iconiques, Ringo offre une marge différente. Son image publique est forte, mais moins saturée d’interprétations contradictoires. Il y a de l’espace pour surprendre. Keoghan peut faire surgir une gravité que le grand public n’associe pas toujours à Ringo. Il peut jouer la pudeur sans l’aplatir, l’humour sans le rendre fonctionnel, la gentillesse sans la transformer en niaiserie. Il peut montrer que la lumière, chez Ringo, vient parfois de très loin.
Le reste du casting annonce aussi une volonté de ne pas réduire les femmes des Beatles à des silhouettes autour du feu. Saoirse Ronan en Linda McCartney, Anna Sawai en Yoko Ono, Aimee Lou Wood en Pattie Boyd, Mia McKenna-Bruce en Maureen Starkey : ces noms comptent, parce que le récit Beatles a longtemps traité les compagnes comme des forces périphériques, parfois idéalisées, souvent accusées, rarement comprises dans leur propre complexité. Yoko Ono, en particulier, a subi l’une des plus longues campagnes de simplification misogyne de la culture rock. La rendre à son humanité ne signifie pas réécrire l’histoire pour la blanchir de toute tension, mais sortir enfin du vieux réflexe paresseux qui consiste à chercher une femme à blâmer lorsque des hommes ne savent plus vivre ensemble.
Maureen Starkey, elle aussi, mérite mieux qu’un rôle d’arrière-plan. Le fait que Ringo ait lui-même tenu à corriger certaines scènes liées à leur relation dit quelque chose de précieux. Les biopics adorent tordre les vies privées pour produire du conflit lisible. Or la vérité intime est souvent plus étrange, moins rentable dramatiquement, mais plus touchante. Maureen n’est pas seulement « la femme de Ringo ». Elle appartient à cette première couronne de la mythologie Beatles, celle des jeunes femmes qui ont vécu la déflagration au plus près, avec ses privilèges, ses humiliations, ses solitudes et ses angles morts. Si le film de Ringo veut être autre chose qu’un appendice sympathique aux films Lennon et McCartney, il devra donner à cette relation une vraie densité.
On sait déjà que le projet sera scruté jusqu’à l’absurde. Les accents seront jugés. Les perruques seront jugées. La manière de tenir une basse Höfner, de fumer une cigarette, de lever les yeux au ciel, de sourire devant une caméra de télévision, tout sera disséqué. C’est le prix à payer quand on touche à l’ADN émotionnel de plusieurs générations. Mais il faut aussi accepter une évidence : aucun acteur ne sera jamais John, Paul, George ou Ringo. L’imitation parfaite n’existe pas, et si elle existait, elle serait probablement morte. Le cinéma n’a pas pour mission de fabriquer des statues de cire qui respirent. Il doit produire une vérité de fiction.
Cette vérité ne passera pas seulement par la ressemblance physique. Elle passera par la compréhension des forces. John doit être dangereux et drôle, pas seulement nasal et lunetté. Paul doit être charmant et tyrannique dans le même mouvement, pas seulement gaucher et mélodique. George doit être sec, tendre, spirituel, sarcastique, pas seulement barbu et indien. Ringo doit être plus qu’aimable : il doit être nécessaire. Si les quatre films comprennent cela, alors le pari pourra dépasser le simple événement.
Pourquoi le film de Ringo pourrait être le cœur secret du projet
À première vue, le film le plus attendu sera probablement celui de John Lennon ou de Paul McCartney. C’est logique. Lennon porte le drame, la rébellion, la mort, les contradictions les plus violemment romanesques. McCartney porte le génie mélodique, la survie, la question éternelle du contrôle et de la postérité. George attire aujourd’hui une ferveur particulière, celle de l’artiste longtemps sous-estimé dont l’œuvre solo, d’All Things Must Pass à ses méditations plus discrètes, a fini par imposer une autre idée de la grandeur. Ringo, lui, risque d’être regardé par certains comme le volet « bonus », celui qu’on ira voir par affection ou par fidélité au concept.
Ce serait une erreur. Le film de Ringo peut être le cœur secret du projet précisément parce qu’il échappe aux mythologies les plus encombrantes. Il peut raconter les Beatles depuis le bas de la vague, depuis le rythme, depuis le corps. Les autres films risquent naturellement d’être aspirés par l’écriture, la composition, le pouvoir, les tensions idéologiques. Ringo permet d’entrer par une porte plus physique : la fatigue, la scène, l’amitié, la loyauté, le sentiment d’être à la fois dedans et à côté. C’est une position dramatique splendide.
Ringo arrive dans un groupe déjà formé, mais pas encore accompli. Il est le dernier à entrer dans la légende, ce qui lui donne un regard particulier. Il connaît la vie de musicien de club, les nuits de sueur, les cachets modestes, les publics durs, les morceaux qu’il faut tenir même quand personne n’écoute. Avec Rory Storm and the Hurricanes, il n’était pas un gamin tombé par hasard dans une batterie. Il avait déjà une expérience, une réputation, une solidité. Lorsqu’il rejoint les Beatles, il n’est pas seulement le remplaçant de Pete Best. Il est le musicien qui permet au groupe de devenir ce qu’il était en train de promettre.
Il y a dans ce moment une violence humaine que le récit officiel adoucit souvent. Changer de batteur n’est jamais un détail dans un groupe. C’est une greffe. Les fans de Pete Best ne l’acceptent pas immédiatement. Ringo reçoit des attaques, parfois physiques, comme si la place qu’il occupe devait être payée. Cette entrée dans les Beatles n’est pas un conte de fées. C’est une épreuve. On espère que Mendes ne l’oubliera pas. Car le Ringo solaire des années de gloire est aussi celui qui a dû encaisser d’être le nouveau, l’intrus, l’homme dont l’arrivée valide une décision douloureuse.
Ensuite, il y a la célébrité. Pour John et Paul, la Beatlemania nourrit en partie leur rapport au monde, même lorsqu’elle les étouffe. Pour Ringo, elle a une dimension presque absurde. Le garçon fragile de Liverpool, celui dont l’enfance a été interrompue par les hôpitaux, devient l’un des visages les plus reconnaissables de la planète. Son nom, déjà pseudonyme de scène, devient une marque affective. Les enfants veulent être lui parce qu’il semble accessible, les adultes l’aiment parce qu’il désamorce la folie générale, les journalistes le cherchent pour sa phrase drôle. Mais derrière ce rôle public, que reste-t-il d’un homme ? Voilà une question de cinéma.
Le film de Ringo peut aussi raconter l’amitié sans naïveté. Il est peut-être le Beatle qui a conservé le lien le plus fluide avec chacun des autres après la séparation. Il joue avec George, avec John, avec Paul. Il traverse les guerres de communiqués et d’ego avec une forme de diplomatie instinctive. Cela ne veut pas dire qu’il n’a pas souffert, ni qu’il était au-dessus de tout. Cela veut dire qu’il possédait une qualité rare : il savait ne pas transformer chaque blessure en doctrine. Dans l’histoire des Beatles, saturée d’analyses sur les causes de la rupture, cette qualité est précieuse.
La grande affaire : raconter le groupe sans le momifier
Les Beatles sont devenus un patrimoine mondial, et c’est une mauvaise nouvelle pour leur vitalité. Le patrimoine protège, mais il étouffe. Il range les disques dans des vitrines, transforme les studios en lieux de pèlerinage, convertit les contradictions en anecdotes polies. Or les Beatles furent d’abord une secousse. Quatre garçons insolents, drôles, affamés, avec des dents parfois longues et des réflexes de survie. Ils n’ont pas changé la pop en demandant la permission. Ils l’ont fait parce qu’ils avaient cette combinaison miraculeuse de talent, de timing, de travail et d’inconscience. Ils étaient trop jeunes pour savoir que certaines choses étaient impossibles, alors ils les ont faites.
Un bon film Beatles doit retrouver cette insolence. Pas en modernisant artificiellement le groupe, pas en lui collant une lecture contemporaine comme une veste mal taillée, mais en rappelant que les Beatles n’étaient pas des classiques lorsqu’ils enregistraient leurs classiques. Ils étaient dans le présent, parfois dans l’urgence, parfois dans le doute. « Please Please Me » n’était pas encore un chapitre d’histoire, c’était une séance épuisante. « Rubber Soul » n’était pas encore un tournant, c’était un disque à terminer. « Revolver » n’était pas encore un monument psychédélique, c’était un laboratoire. « Sgt. Pepper » n’était pas encore une couverture encadrée dans les musées, c’était un pari de studio. « Abbey Road » n’était pas encore un adieu majestueux, c’était aussi le travail de quatre hommes qui ne savaient plus très bien comment continuer ensemble.
Le cinéma a souvent du mal avec le génie collectif. Il aime les figures isolées, les moments d’illumination, les conflits simples. Les Beatles résistent à cela. Bien sûr, Lennon et McCartney forment l’un des duos d’écriture les plus extraordinaires du XXe siècle. Mais leur grandeur ne se comprend pas sans George, sans Ringo, sans George Martin, sans Brian Epstein, sans les ingénieurs, sans les épouses, sans les amis, sans Liverpool, sans Hambourg, sans le public, sans les drogues, sans les deuils, sans les rivalités. C’est un écosystème. Le mythe du génie solitaire ne suffit pas.
La structure en quatre films peut permettre de rendre justice à cette complexité, à condition de ne pas isoler artificiellement les trajectoires. Un Beatle seul n’est jamais tout à fait un Beatle. Même après la séparation, chacun continue de se définir par rapport aux trois autres, que ce soit dans l’amour, l’agacement, la nostalgie ou le refus. Lennon écrit contre Paul, puis l’aime encore. Paul reconstruit sa vie en portant le soupçon d’avoir voulu sauver le groupe à sa manière. George s’émancipe mais garde la trace des frustrations accumulées. Ringo avance, plus libre peut-être, mais toujours dépositaire d’une fraternité que le public voudrait éternelle.
La grande question sera donc celle du montage moral. Qui a raison ? Qui a tort ? Le biopic classique adore distribuer les responsabilités. Les Beatles exigent mieux. Personne ne détruit seul un groupe pareil. La séparation est une lente addition de blessures, de différences artistiques, de deuils managériaux, de pressions financières, d’amours nouvelles, de fatigues anciennes, d’orgueils et d’incompréhensions. Brian Epstein meurt, et l’équilibre change. Les drogues modifient les perceptions. Les studios deviennent des territoires. Les couples entrent dans la pièce. L’entreprise Apple s’enlise. Les chansons solo se cachent encore sous le nom du groupe. Tout cela ne tient plus.
Ringo, dans ce chaos, peut servir de sismographe. Il n’est pas celui qui théorise la rupture. Il est celui qui la ressent dans la pièce. C’est une perspective magnifique pour le cinéma : moins explicative, plus sensorielle. Montrer les Beatles depuis Ringo, c’est peut-être montrer le moment où les blagues cessent de suffire, où les silences s’allongent, où les regards disent « on ne joue plus dans le même groupe » avant que les mots ne soient prononcés.
L’ombre des femmes, enfin sortie du décor
On ne peut plus raconter les Beatles en 2026 comme on les racontait il y a quarante ans. Non parce qu’il faudrait juger le passé avec une gourmandise punitive, mais parce que certains angles morts sont devenus trop visibles. Les femmes de cette histoire ont longtemps été traitées comme des causes, des muses ou des notes de bas de page. Cynthia Lennon, Jane Asher, Maureen Starkey, Pattie Boyd, Linda McCartney, Yoko Ono : chacune a été prise dans la centrifugeuse Beatles, chacune a vu sa vie réduite par moments à sa proximité avec un homme célèbre. Le cinéma de Mendes a l’occasion de corriger cela, ou du moins de ne pas aggraver l’injustice.
Le casting annoncé autour des compagnes indique que le projet veut leur donner une présence réelle. Reste à voir ce que les scénarios feront d’elles. Il serait désastreux de reproduire les vieux schémas. Yoko ne doit pas être l’icône glacée qui vient voler John aux garçons. Linda ne doit pas être seulement la douceur rédemptrice de Paul. Pattie ne doit pas être seulement le visage qui inspire des chansons aux hommes. Maureen ne doit pas être seulement la première épouse qu’on convoque pour donner à Ringo une profondeur domestique. Elles doivent exister dans le désordre de leurs propres vies.
Dans le cas de Ringo, Maureen est essentielle. Elle rencontre la célébrité de plein fouet, très jeune, dans un monde où les fans se sentent propriétaires des Beatles au point de détester parfois celles qui les aiment réellement. Être l’épouse d’un Beatle, ce n’était pas seulement partager une ascension. C’était vivre sous surveillance, absorber les absences, les tentations, les humiliations, les rumeurs, la solitude des chambres où l’on attend que l’histoire mondiale rentre à la maison. Maureen et Ringo ont eu une vraie vie, avec des enfants, des difficultés, des moments que le folklore ne peut pas avaler sans les déformer.
Le fait que Ringo ait voulu que certaines choses soient rectifiées dans le scénario est profondément cohérent avec ce que l’on sait de lui. Il ne s’agit pas seulement de contrôler son image. Il s’agit de protéger une mémoire intime, et peut-être de refuser que le cinéma invente une vérité plus spectaculaire mais moins juste. Les grands récits aiment casser les couples pour mieux faire avancer leur dramaturgie. La vie, elle, est souvent plus subtile. On peut s’aimer mal, se perdre, se blesser, se quitter, sans que cela ressemble aux scènes écrites par un scénariste pressé. Si le film comprend cela, il aura déjà gagné quelque chose.
Plus largement, la tétralogie Mendes devra décider si elle raconte les Beatles comme quatre hommes entourés de femmes, ou comme un monde où les femmes ont aussi façonné les décisions, les regards, les tensions et les renaissances. Linda a participé à la reconstruction de Paul après la chute. Yoko a accompagné John dans une redéfinition radicale de son art et de son identité publique. Pattie a été au cœur d’un triangle émotionnel qui déborde largement la simple anecdote people, puisqu’il traverse George Harrison et Eric Clapton, l’amitié, le désir et la trahison. Cynthia a connu le John d’avant la sainteté médiatique, celui des débuts, des colères et des contradictions. Les réduire serait impardonnable.
L’événement cinéma ou la dernière utopie collective
Il y a dans l’expression « événement cinématographique » quelque chose qui peut agacer. L’industrie adore se donner des frissons avec des formules grandioses, surtout lorsqu’elle cherche à ramener le public dans les salles. Mais dans le cas des Beatles, le terme n’est pas complètement usurpé. Quatre films sortant dans une même période, pensés comme une expérience globale, autour du groupe le plus universel de la pop : il y a là une ambition presque déraisonnable. Et le rock a besoin, parfois, de déraison.
Le plus fascinant est peut-être que cette opération arrive à un moment où la culture populaire semble à la fois saturée et fragmentée. Tout est disponible, donc plus rien ne rassemble vraiment. Les chansons des Beatles, elles, continuent de circuler comme une monnaie commune. Des adolescents les découvrent par fragments, des fans les connaissent jusqu’aux prises alternatives, des familles les transmettent sans y penser, des musiciens les étudient encore comme des énigmes de simplicité. Le projet de Mendes tente de transformer cette mémoire diffuse en rendez-vous collectif. C’est risqué, mais l’idée est belle : refaire des Beatles non pas un contenu, mais une sortie.
Reste la question de la durée émotionnelle. Quatre films, cela exige du public une implication rare. On ne demande pas simplement d’aller voir un biopic. On demande d’habiter une histoire. C’est à la fois l’avantage et le danger du concept. Si le premier film déçoit, l’ensemble peut vaciller. Si l’un des quatre points de vue paraît faible, la structure entière en souffrira. Mais si cela fonctionne, l’effet peut être extraordinaire. Le spectateur pourra voir un événement dans un film, puis le retrouver autrement dans un autre, comme une chanson reprise dans une tonalité différente. La séparation, par exemple, ne sera plus une scène finale unique, mais quatre expériences distinctes. Ce que Paul vit comme une catastrophe à organiser, John peut le vivre comme une libération douloureuse, George comme une respiration nécessaire, Ringo comme une perte de famille.
C’est là que le cinéma peut apporter quelque chose que le documentaire, paradoxalement, ne peut pas toujours offrir. Le documentaire montre, archive, révèle, contextualise. La fiction peut entrer dans les zones où aucune caméra n’était là, à condition de le faire avec humilité. Elle peut imaginer un silence, une hésitation, un retour en voiture, une conversation de cuisine, un regard qui ne figure dans aucun livre mais qui synthétise une vérité humaine. Le mensonge de la fiction devient alors une forme d’accès au réel. Encore faut-il ne pas confondre invention et trahison.
La présence de Greig Fraser à l’image, saluée par Keoghan, ajoute une promesse esthétique. Fraser sait filmer les corps dans des mondes écrasants, donner à la lumière une densité presque tactile. Pour les Beatles, ce sera crucial. Il faudra que Liverpool ne ressemble pas à un décor de tourisme musical, que Hambourg sente la nuit et la fatigue, que les studios EMI soient à la fois un laboratoire et une prison dorée, que l’Amérique ne soit pas seulement un montage d’archives mythifiées. La beauté visuelle ne doit pas lisser le réel. Elle doit le rendre plus présent.
Ce que l’on attend vraiment
Ce que l’on attend de ces films n’est pas qu’ils nous apprennent que les Beatles étaient grands. Nous le savons. Ce n’est pas non plus qu’ils alignent les tubes avec respect, comme un spectacle hommage à budget illimité. Ce que l’on attend, c’est qu’ils rendent aux Beatles leur incertitude. Qu’ils nous montrent non pas des monuments conscients d’être des monuments, mais quatre hommes qui avancent sans connaître la fin du film. C’est toujours le plus difficile dans les récits de légende : faire oublier au spectateur que l’issue est connue. Rendre à « Yesterday » son étrangeté initiale. Rendre à « Help! » son angoisse derrière la pop. Rendre à « Let It Be » son mélange de consolation et d’épuisement.
Pour Ringo, l’attente est encore plus précise. On veut que le film fasse entendre ce que les batteurs savent depuis longtemps : la grandeur n’est pas toujours dans le premier plan. On veut voir le musicien qui écoute plus qu’il ne s’impose. L’homme qui transforme une faiblesse apparente en style. L’ami qui plaisante parce que le sérieux permanent serait invivable. Le survivant qui garde une lumière sans nier l’ombre. Le Beatle qui n’a jamais eu besoin d’être le plus brillant pour être irremplaçable.
Barry Keoghan peut réussir cela parce qu’il possède une qualité rare : il sait jouer les êtres qui ne comprennent pas toujours pourquoi le monde les regarde, mais qui portent en eux une intensité que le monde finit par voir malgré lui. Ringo, bien sûr, n’était pas un marginal au sein des Beatles. Il était aimé, célèbre, riche, adulé. Mais il y avait en lui cette modestie d’origine, cette mémoire d’enfant fragile, cette distance face à la grandiloquence. Keoghan peut faire surgir cela sans discours. Il peut montrer que derrière le sourire de Ringo, il n’y a pas seulement de la bonne humeur, mais une philosophie de survie.
Il faudra aussi que le film ose la drôlerie. Les Beatles étaient drôles, profondément drôles. Pas d’un humour décoratif, mais d’un humour de défense, de classe, de vitesse, un humour qui permettait de ne pas se faire dévorer par les adultes, les journalistes, les institutions, la célébrité. Ringo avait ce sens du décalage, cette capacité à sortir une phrase qui désamorce l’absurde. Trop de biopics confondent sérieux et qualité. Les Beatles sans humour seraient une trahison. Même dans leurs moments les plus sombres, il y a des éclats, des grimaces, des vannes, des absurdités. Le drame n’en sera que plus fort s’il laisse entrer la comédie.
Enfin, on attend de Mendes qu’il résiste à la tentation du verdict. Les Beatles n’ont pas besoin d’un juge. Ils ont besoin d’un cinéaste. Leur histoire a déjà été plaidée mille fois par les fans, les critiques, les proches, les survivants, les héritiers. Le cinéma doit accepter de laisser certaines contradictions ouvertes. John peut être admirable et cruel. Paul peut être généreux et dominateur. George peut être spirituel et cassant. Ringo peut être simple et profond. C’est précisément parce qu’ils échappent aux slogans qu’ils restent vivants.
Une promesse fragile, donc excitante
La déclaration de Barry Keoghan n’est qu’un fragment, mais elle arrive au bon moment. Elle rappelle que derrière la machine énorme, derrière les communiqués et les stratégies de sortie, il y a un acteur face à un rôle impossible. Jouer Ringo Starr, ce n’est pas seulement apprendre un accent et des rythmes. C’est porter une part de l’imaginaire mondial sans se laisser écraser. C’est accepter que certains spectateurs auront décidé avant même d’entrer dans la salle. C’est trouver l’homme sous le logo, le batteur sous la blague, le survivant sous le signe de paix.
Les films de Sam Mendes seront peut-être magnifiques. Ils seront peut-être inégaux. Ils seront forcément discutés, contestés, adorés, détestés, disséqués mesure par mesure. C’est le destin de tout objet qui touche aux Beatles. Mais l’idée que cette entreprise gigantesque puisse conserver une « âme indie » est la meilleure nouvelle possible, si elle est vraie. Car les Beatles, avant d’être une industrie, furent un groupe. Quatre types dans une pièce. Des instruments, des regards, des désaccords, des éclats de rire, des chansons qui cherchent leur forme. Le reste est venu après : les chiffres, les records, les mythes, les coffrets, les pèlerinages, les procès en authenticité.
Ringo Starr, plus que tout autre, peut ramener cette histoire à hauteur d’homme. Il est le rappel vivant que les légendes ont besoin de quelqu’un pour tenir le tempo pendant que les autres redessinent le ciel. Il est celui qui prouve que la simplicité, lorsqu’elle est juste, peut traverser les décennies mieux que la virtuosité démonstrative. Il est le quatrième Beatle, oui, mais seulement si l’on oublie qu’une table à quatre pieds tombe dès qu’on en retire un.
Alors, oui, on a envie de croire Keoghan lorsqu’il promet que ces films seront « incroyables ». Pas par naïveté. Par désir. Parce que l’histoire des Beatles mérite encore d’être racontée si l’on accepte de ne pas la réciter. Parce que Ringo mérite mieux qu’un sourire au fond de l’affiche. Parce que le rock, malgré son grand âge et ses panthéons encombrés, peut encore produire du trouble lorsque quelqu’un ose regarder les icônes comme des êtres humains. Et parce qu’au fond, le vrai miracle Beatles n’est pas seulement d’avoir changé la musique. C’est d’avoir été quatre, vraiment quatre, pendant assez longtemps pour que le monde entier continue, plus d’un demi-siècle plus tard, à chercher ce qui les tenait ensemble.
