Ce livre était un cadeau dans le cadre de notre cercle de lecture. Nous nous sommes offerts mutuellement des petits Folios à trois euros, lors de notre séance précédent Noël. Aussi, je remercie l’aimable participant qui m’a fait ce cadeau, connaissant mon goût pour la poésie – une excellente idée !
Jusqu’à présent, j’avais déjà lu deux livres de Jean-Pierre Siméon, un recueil de poésie, Une théorie de l’amour, et un autre, un essai littéraire : La poésie sauvera le monde, qui est assez complémentaire de celui-ci.
Parmi les trois livres, celui-ci a été mon préféré, nettement.
Bref résumé/ Mes impressions de lecture
Jean-Pierre Siméon nous explique dans ce livre que la poésie n’est pas un art d’agrément, joli et superficiel, comme les gens le croient souvent, mais que c’est une nécessité absolue de la vie. Il veut mettre à bas les idées reçues, les préjugés, sur la nature et la destination de la poésie. Il pense que la poésie est une manière de vivre plus intensément et plus pleinement, d’accéder à ce qu’il considère comme « la vraie vie », ou encore d’ »habiter poétiquement le monde « , pour reprendre la formule d’Hölderlin. Dans cette façon plus poétique d’habiter le monde, il parle d’une plus grande harmonie avec la nature, mais aussi de privilégier l’être plutôt que le paraître ou l’avoir. J.P. Siméon semble penser que ce sont là des valeurs essentiellement poétiques et qu’elles ont un caractère subversif et salvateur pour nos sociétés occidentales, beaucoup trop axées sur l’argent et peu respectueuses de l’environnement. Il parle aussi de l’accès, par la poésie, à plus de réalité, à une réalité débarrassée des lieux communs et des conventions. Je ne vais pas résumer tout le livre mais Jean-Pierre Siméon nous propose de modifier notre état de conscience, par la poésie. « La conscience poétique est inquiète et libertaire », écrit-il. Il va même jusqu’à dire que la poésie est révolutionnaire, dans le sens d’une révolution des consciences : la prise de conscience de notre oppression doit passer par la poésie.
Mon avis sur ce livre est plutôt positif. Il y a beaucoup de belles pages et des réflexions profondes, comme les passages consacrés à la réalité, à l’humanisme, à la conscience ou au langage. Je pense que ces idées ne sont pas nouvelles parmi les poètes mais Jean-Pierre Siméon a fait ici un travail de synthèse intéressant, avec des développements qui lui sont particuliers.
Le fait de considérer la poésie comme révolutionnaire peut sembler à la fois vrai et faux, selon les points de vue. Dans l’histoire littéraire, certains grands poètes ont pu être progressistes, c’est vrai, mais il me semble qu’on ne peut pas généraliser.
Personnellement j’ai une vision très individualiste de la création poétique et j’ai du mal à la concevoir comme un outil collectif vers la révolution, fût-elle seulement des consciences.
Une société où les poètes seraient rois ne serait pas forcément meilleure que celle des banquiers ou des gestionnaires – ça m’étonnerait beaucoup, en tout cas !
J’ai vu dans ce livre une tentative de convaincre les gens qui ne lisent pas de poésie de s’y mettre, tout en me demandant si ça pouvait vraiment marcher comme ça. Est-ce qu’on peut convaincre une personne de lire des poèmes, à toute force et à coups d’arguments ? Ce serait un peu comme persuader quelqu’un de tomber amoureux avec des raisons logiques…
Un essai littéraire que j’ai trouvé bien plus agréable que « La poésie sauvera le monde « , avec des passages beaux et profonds. Mais les liens que l’auteur tente de tisser entre poésie et politique ne m’ont pas paru crédibles.
Un extrait page 81
Il faut à ce point de notre réflexion lever de nouveau un grave et constant malentendu concernant l’effort que demande le poème. Combien de fois m’a-t-on rétorqué quand je faisais le genre d’éloge de la poésie que je fais ici : «Soit, mais lire de la poésie c’est difficile, ça demande trop d’efforts » ? C’est exact, lire de la poésie est difficile mais on se trompe toujours sur la nature de cette difficulté. La première et principale raison qui rend la lecture du poème difficile, voire impossible (qu’est-ce que ça veut dire ? pour moi, c’est du chinois, on n’y comprend rien, etc.), précède la lecture elle-même. Pour lire quelque poème que ce soit, il faut se mettre dans un état que je dirais premier, si l’état second est l’ordinaire somnolence de la conscience, un état d’éveil. Un affût, une attente, une patience, une disponibilité, un suspens, bref un arrêt du temps qui court, arrêt qui nous laisse sur le rivage d’un temps infini. C’est à la fois très simple et très difficile car c’est un état dont nous n’avons pas l’usage, pas même devant les œuvres d’art que nous croyons pouvoir lire à l’œil, ni devant un roman à moins qu’il ne soit… poétique (donc difficile). Les lecteurs habitués de la poésie n’ont au reste pas attendu les injonctions à la méditation ni les cours de yoga pour se faire les familiers de cet état d’ouverture et de libération. Ce qui est donc si difficile, c’est tout bonnement ce qu’on appelle l’attention, dont j’ai déjà dit qu’elle était la première des qualités humaines (même si la plus détériorée aujourd’hui). Et je parle d’une sorte d’attention dynamique, qui ne relève pas de la curiosité mais bien de la vigueur d’un désir ou d’un appel qui ignore son objet. Seul cet état reconquis offre les moyens qu’il faut pour lire le poème. Non pas seulement la minimale aptitude à déchiffrer l’écrit, la capacité intellectuelle à prélever une information ou un «message», l’identification par l’analyse de l’intention de l’auteur. Il faut mobiliser des moyens moins orthodoxes et plus hétérogènes, peu objectivables, comme bien sûr l’intuition, le devinage ainsi qu’on le disait joliment autrefois, mais aussi l’oreille (même dans la lecture silencieuse évidemment), plus généralement la mémoire active des sens, et ce que j’appellerai une perméabilité qui fait qu’on n’accède pas au sens par une saisie mais qu’il nous atteint par infusion lente. Il y faut aussi une particulière disposition psychologique qui permet d’admettre que, contrairement à ce qu’exige de nous l’évaluation scolaire, comprendre ici ce n’est pas tout comprendre (personne n’a encore tout compris de l’Odyssée ou d’Une saison en enfer) et que, ne pas tout comprendre, même si la langue est claire comme l’eau de roche d’un haïku, est précisément le signe qu’on est dans le poème. Cette difficulté est à coup sûr la plus grande car vous comme moi nous avons intériorisé à l’école un modèle de compréhension qui vise la maîtrise absolue du sens, ce qui est légitime pour la plupart des textes mais qui devant un poème est aussi approprié qu’un masque et des palmes pour aborder une randonnée en montagne. Cette grande difficulté, on le voit, n’en est finalement pas une, elle ne tient qu’à un quiproquo. On peut le dire autrement avec l’ami Perros : «La poésie n’est pas obscure parce qu’on ne la comprend pas mais parce qu’on n’en finit pas de la comprendre. » D’ailleurs, l’énigme de la vie nous empêche-t-elle de la vivre ?
