Voir Paul McCartney revenir sur le plateau de Saturday Night Live aurait déjà suffi à réveiller cette petite fièvre que l’on croyait réservée aux grandes apparitions tardives, celles où le rock cesse d’être une histoire ancienne pour redevenir, l’espace de quelques minutes, une affaire de direct, de nerfs et de chansons. Mais la soirée avait son détail de travers, son grain de sable réjouissant : derrière lui, ce n’était pas Abe Laboriel Jr., compagnon de route infatigable depuis plus de vingt ans, mais Chad Smith, le cogneur des Red Hot Chili Peppers, vieux double de Will Ferrell et invité presque trop parfait pour une émission qui a toujours aimé mélanger la mythologie pop et la farce télévisée. Sur le papier, on pouvait craindre le gag de plateau, le clin d’œil un peu lourd, ou la curiosité pour réseaux sociaux. À l’arrivée, c’est tout autre chose qui s’est joué : une petite secousse dans la liturgie maccartneyenne, assez légère pour ne pas inquiéter, assez visible pour raconter beaucoup. Car McCartney, en 2026, n’est pas seulement une légende que l’on vient saluer. Il reste un musicien au travail, capable de défendre une chanson nouvelle, de replonger dans Wings, de ressortir l’étrangeté synthétique de Coming Up et d’accueillir, le temps d’une soirée, un batteur venu d’un autre âge du rock. Une parenthèse mineure, peut-être, mais profondément révélatrice : chez Paul, même les souvenirs continuent de battre.
Il y a des images qui paraissent d’abord presque absurdes, comme sorties d’un rêve de fan fiévreux au petit matin, quand les archives YouTube, les souvenirs d’enfance et les blagues de late show se mélangent dans une soupe étrange. Paul McCartney sur le plateau de Saturday Night Live, cela appartient déjà à une mythologie particulière, celle des survivants magnifiques qui continuent de se présenter devant les caméras américaines avec l’air de dire que l’histoire du rock n’est jamais terminée tant qu’il reste une chanson à jouer. Will Ferrell en maître de cérémonie, cela promet la farce, le désordre, le cabotinage contrôlé, cette manière très américaine de transformer la télévision en carnaval professionnel. Et puis surgit Chad Smith, batteur des Red Hot Chili Peppers, double burlesque de Ferrell depuis des années, grand cogneur californien au sourire de sale gosse, soudain assis derrière la batterie de McCartney.
Sur le papier, l’affaire pourrait n’être qu’un gag de plateau, un clin d’œil opportuniste, une collision amusante entre le rock de stade, la comédie télévisée et la légende Beatles. Mais chez McCartney, rien n’est jamais tout à fait anodin. Un changement de batteur dans son groupe n’a pas la même signification qu’un remplacement quelconque dans une émission tardive. Depuis plus de deux décennies, Abe Laboriel Jr. est cette silhouette impossible à manquer derrière Paul : une masse de joie, de puissance et de précision, un batteur-chanteur, un moteur, une sorte de deuxième cœur rythmique qui accompagne McCartney depuis le début des années 2000. Le voir absent, même le temps d’une soirée, provoque un petit tremblement dans la communauté maccartneyenne. Pas un séisme, non. Quelque chose de plus discret et de plus révélateur : le frisson qui parcourt les fidèles lorsqu’un détail de la liturgie change.
Car la scène est d’abord celle-là : Chad Smith joue avec Paul McCartney sur SNL. Derrière cette phrase presque trop simple, il y a un empilement de récits. Celui d’un Beatle de 83 ans qui continue de présenter de nouvelles chansons comme si le mot “patrimoine” ne suffisait pas à le contenir. Celui d’un batteur issu d’un autre pan de l’histoire du rock, celui des années 80 et 90, des torses nus, du funk blanc dopé à la sueur, des cymbales frappées comme des portes de garage. Celui d’une émission, Saturday Night Live, qui a toujours été une sorte de miroir déformant de la pop culture américaine, capable de transformer une apparition musicale en événement comique, et une blague de ressemblance physique en running gag national. Et, au milieu de tout cela, un absent : Abe Laboriel Jr., dont l’absence non expliquée devient presque aussi visible que la présence de son remplaçant.
Sommaire
- Le fauteuil d’Abe Laboriel Jr., ou la place la plus sensible du groupe
- Chad Smith, le cogneur qui connaît ses classiques
- SNL, la télévision comme vieux théâtre du rock
- Will Ferrell, Chad Smith et la vieille blague du double
- Days We Left Behind, ou la mémoire qui refuse la naphtaline
- Band on the Run, le classique comme épreuve de vérité
- Coming Up, le rappel parfait
- Andrew Watt, l’homme qui met les vétérans en mouvement
- Le groupe de McCartney, une institution plus longue que les Beatles
- Ringo, Abe, Chad : trois façons de faire battre McCartney
- McCartney et l’art de ne pas finir
- Ce que l’absence d’Abe dit sans le dire
- Le vieux Beatle et le batteur des Chili Peppers
- Un événement mineur qui raconte beaucoup
- Les garçons sont toujours en route
Le fauteuil d’Abe Laboriel Jr., ou la place la plus sensible du groupe
Dans n’importe quel groupe de Paul McCartney, la batterie n’est jamais une simple affaire de tempo. C’est un poste exposé, presque dangereux. Celui qui s’assoit là doit tenir ensemble plusieurs mondes incompatibles : les Beatles, Wings, les albums solo, les ballades acoustiques, les hymnes de stade, les fantaisies de studio, les standards gravés dans l’oreille collective et les nouveaux morceaux qui cherchent encore leur place. Il faut pouvoir jouer Ticket to Ride sans singer Ringo, Band on the Run sans épaissir la légèreté de Wings, Maybe I’m Amazed sans l’écraser sous la démonstration, et accompagner le McCartney d’aujourd’hui sans le momifier dans celui d’hier.
Abe Laboriel Jr. a réussi ce tour de force pendant plus de vingt ans. Il n’a jamais été un batteur transparent, ce qui est rare chez les accompagnateurs de légendes. Il a toujours joué grand, large, parfois presque trop, avec cette manière de lever les bras comme s’il voulait envoyer les refrains au balcon le plus haut de la salle. Mais chez lui, la puissance n’est pas une grossièreté. Elle est joyeuse, presque fraternelle. Abe ne se contente pas de battre la mesure ; il encourage les chansons. Il les pousse dans le dos. Il chante, il sourit, il relance, il regarde Paul comme on regarde un capitaine dont on connaît chaque manœuvre mais dont on attend encore la surprise. C’est une présence de scène autant qu’une fonction musicale.
C’est pourquoi son absence à SNL ne pouvait pas passer inaperçue. On peut évidemment imaginer mille raisons banales : indisponibilité, contrainte personnelle, calendrier, fatigue, décision ponctuelle. Il serait absurde et malhonnête d’en tirer des conclusions définitives. Mais le rock est aussi une affaire de signes, et les fans de McCartney sont des lecteurs maniaques de signes. Ils savent reconnaître une basse Höfner avant qu’elle ne soit branchée, une inflexion vocale sur le mot “yesterday”, un changement de tonalité, un regard vers Wix Wickens, une guitare de Brian Ray. Alors un autre batteur derrière Paul ? Forcément, cela se remarque.
Le paradoxe est que le remplacement ne s’est pas fait par un musicien discret, un mercenaire de luxe appelé pour ne pas déranger la photo. Il s’est fait par Chad Smith, soit exactement l’inverse du passe-muraille. Chad Smith est un batteur identifiable, massif, spectaculaire, avec une frappe qui a longtemps porté l’élasticité hypersexuée des Red Hot Chili Peppers. Il a ce côté camionneur funky, bras de bûcheron, sourire de type qui sait que la batterie est autant une affaire de muscles que de placement. Le choix aurait pu être catastrophique s’il avait décidé de “faire du Chad Smith” sur McCartney, de repeindre la porcelaine à la bombe rouge. Mais ce qui s’est joué sur le plateau était plus intéressant : la rencontre d’une énergie étrangère avec une machine maccartneyenne vieille de plusieurs décennies.
Chad Smith, le cogneur qui connaît ses classiques
Réduire Chad Smith aux Red Hot Chili Peppers serait injuste, même si son nom restera évidemment accroché à cette longue saga californienne faite de basses slappées, de chaussettes douteuses, de résurrections commerciales et de miracles rythmiques. Smith est un batteur de rock au sens le plus frontal du terme, mais pas un batteur stupide. Sa force vient d’une compréhension très physique du groove. Il sait faire avancer une chanson sans la décorer inutilement. Il sait frapper fort, mais surtout il sait faire croire que tout tient par la frappe, alors que l’essentiel se joue souvent dans la respiration entre deux coups.
Avec McCartney, cette qualité est précieuse. Paul n’a jamais aimé les batteurs qui transforment ses chansons en compétitions sportives. Même lorsqu’il a travaillé avec des musiciens puissants, il a toujours gardé cette obsession de la chanson comme organisme premier. Chez lui, la batterie doit servir la mélodie, pas la dominer. Ringo Starr l’avait compris mieux que personne : le batteur des Beatles n’était pas là pour prouver qu’il savait jouer, mais pour prouver que la chanson savait vivre. Toute la difficulté, pour un batteur invité dans l’univers McCartney, consiste donc à exister sans prendre le pouvoir.
Chad Smith, ce soir-là, avait un avantage : il n’arrivait pas de nulle part. Son nom circulait déjà dans la galaxie récente de Paul. On l’avait entendu dans la relecture de Lavatory Lil par Josh Homme pour McCartney III Imagined, cette drôle d’entreprise où McCartney avait laissé d’autres artistes démonter et reconstruire les morceaux de son album de confinement. Et surtout, il y avait eu cette apparition surprise de 2024 au Stephen Talkhouse, petite salle des Hamptons où Paul avait rejoint Andrew Watt, Chad Smith et quelques complices pour reprendre I Saw Her Standing There et Rockin’ in the Free World. Une scène minuscule, quelques centaines de personnes, et soudain l’histoire du rock qui débarque en sweat-shirt comme si elle venait acheter du lait.
Cette soirée du Talkhouse disait déjà quelque chose du rapport actuel de McCartney à la spontanéité. On imagine toujours Paul comme une institution organisée, entourée de protocoles, de management, d’archives, de calendriers et d’obligations patrimoniales. C’est vrai en partie. Mais il reste chez lui une capacité intacte à surgir, à jouer, à se marrer, à accepter la petite scène, le club, le désordre. Ce n’est pas un détail. À 83 ans, il pourrait vivre dans la citadelle. Il choisit encore parfois le bar, le plateau télé, l’instant imprévu. Chad Smith appartient à cette zone-là : moins la grande stratégie que le plaisir immédiat de jouer.
SNL, la télévision comme vieux théâtre du rock
Il faut aussi comprendre le décor. Saturday Night Live n’est pas un simple plateau de télévision. C’est un vieux théâtre américain où la pop culture vient régulièrement se faire baptiser, ridiculiser, sacraliser ou massacrer. Pour un artiste anglais de la génération de McCartney, SNL a toujours représenté autre chose qu’une émission promotionnelle. C’est une scène de collision, un lieu où la musique rencontre la comédie, l’actualité, le direct, la fragilité. On peut y être sublime ou grotesque. Parfois les deux dans la même soirée.
McCartney connaît cette maison. Il y est déjà apparu à plusieurs époques de sa vie, de l’après-Wings aux cérémonies anniversaires, du solo acoustique aux grands medleys beatlesiens. Son retour dans le final de la saison 51 n’avait donc rien d’une première visite. Mais il avait une couleur particulière, parce qu’il arrivait dans un moment de regain créatif autour de The Boys of Dungeon Lane, album annoncé comme l’un de ses plus introspectifs, profondément tourné vers Liverpool, l’enfance, John Lennon, George Harrison, les rues d’avant le monde. Paul ne venait pas seulement chanter un classique pour rappeler qu’il fut Paul McCartney. Il venait défendre une chanson nouvelle, Days We Left Behind, c’est-à-dire une chanson fragile, récente, encore vulnérable face au poids écrasant de son catalogue.
C’est là que la soirée devient intéressante. Beaucoup d’artistes de son âge se servent des nouvelles chansons comme d’un prétexte administratif avant de passer aux tubes. McCartney, lui, continue de leur donner une place centrale, même s’il sait très bien que le public attend Band on the Run, Hey Jude, Let It Be, Get Back, tous ces monuments qui ne lui appartiennent presque plus tant ils sont devenus des biens communs. En ouvrant avec Days We Left Behind, il affirme quelque chose de simple et de têtu : l’histoire continue. Le passé est le sujet, peut-être, mais la chanson est neuve. Le garçon de Liverpool regarde en arrière, mais le disque sort maintenant.
Dans ce contexte, avoir Chad Smith à la batterie n’est pas qu’une curiosité. C’est une manière de placer cette nouvelle phase dans un environnement vivant, non muséal. McCartney ne se présente pas sous cloche. Il arrive avec un batteur des Red Hot Chili Peppers, un producteur moderne en toile de fond, un album produit avec Andrew Watt, une émission comique qui joue avec les identités et les doubles. Tout cela pourrait sentir le grand bazar. Mais le bazar est souvent plus fidèle à McCartney que la solennité. Les Beatles eux-mêmes furent un bazar miraculeux : music-hall, rock’n’roll, blagues, harmonies, drogues, mélancolie, cinéma, avant-garde, chansons pour enfants, blues de Liverpool, studio expérimental. Croire que Paul devrait vieillir dans la dignité compassée, c’est oublier d’où il vient.
Will Ferrell, Chad Smith et la vieille blague du double
Évidemment, la présence de Will Ferrell donnait à Chad Smith une autre fonction. Depuis des années, les deux hommes jouent de leur ressemblance avec une persévérance admirablement idiote. Ferrell, grand enfant inquiétant de la comédie américaine, et Smith, batteur à moustache de cascadeur, ont cultivé ce gag jusqu’au fameux “drum-off” télévisé, moment de pure bêtise joyeuse où le rock devenait sketch et le sketch devenait concert. À SNL, ce vieux running gag trouvait un écrin naturel. Le public voit arriver un homme qu’il croit peut-être être Ferrell, puis réalise qu’il s’agit de Chad Smith. Le miroir se dérègle. Le comédien est remplacé par le musicien avant que le musicien ne retourne à sa vraie place : derrière la batterie.
La beauté de cette farce, c’est qu’elle fonctionne à plusieurs niveaux. Pour le grand public, c’est une blague de ressemblance physique. Pour les amateurs de rock, c’est le plaisir de voir Chad Smith entrer dans le théâtre comique. Pour les fans de McCartney, c’est une manière étrange de dramatiser son rôle de remplaçant : Smith ne fait pas seulement le double de Ferrell, il occupe aussi, musicalement, la place d’un autre. Il est l’homme qui ressemble, l’homme qui remplace, l’homme qui joue à être quelqu’un d’autre avant de redevenir lui-même. Dans une soirée consacrée à Paul McCartney, maître absolu des doubles identités — Beatle, Wing, Fireman, Percy “Thrills” Thrillington, artisan solo, bassiste, pianiste, batteur de ses propres disques — ce jeu de miroirs a quelque chose de presque trop parfait.
McCartney a toujours aimé les masques. Les Beatles de Sgt. Pepper sont déjà un groupe qui se déguise en un autre groupe pour se libérer de lui-même. Wings fut en partie une tentative de redevenir un membre de groupe après avoir été l’un des quatre visages les plus célèbres du XXe siècle. The Fireman lui permit d’échapper à son nom pour bricoler des paysages électroniques. Même ses albums solo les plus domestiques, de McCartney à McCartney III, jouent sur une idée de retrait : Paul seul, Paul à la maison, Paul qui fait tout, Paul qui se dédouble en groupe imaginaire. Alors voir Chad Smith, double de Ferrell, devenir batteur de McCartney, c’est presque une petite parabole involontaire sur l’identité dans le rock. Qui joue ? Qui regarde ? Qui remplace qui ? Et à partir de quand le costume devient-il une vérité ?
Days We Left Behind, ou la mémoire qui refuse la naphtaline
La chanson nouvelle présentée sur SNL, Days We Left Behind, est au cœur de l’affaire. Elle appartient à cette veine tardive de McCartney où la douceur n’est jamais tout à fait innocente. On a trop souvent résumé Paul à son don mélodique, comme si la mélodie était chez lui une facilité, une sorte de robinet d’eau tiède ouvert depuis 1962. C’est une erreur. Chez McCartney, la mélodie est une stratégie de survie. Elle permet d’approcher des sujets qui, sans elle, deviendraient pesants : la mort, le regret, la famille, les lieux disparus, les amis absents, le temps qui passe et l’étrange culpabilité d’être encore là.
The Boys of Dungeon Lane semble s’inscrire dans cette logique. Le titre lui-même est magnifique parce qu’il contient une géographie et une bande. Pas Penny Lane, déjà sanctifiée par les trompettes, les coiffeurs et les cartes postales psychédéliques. Dungeon Lane. Un nom plus rude, presque romanesque, comme une ruelle où des garçons traînent sans savoir qu’ils deviendront matière à biographies, coffrets deluxe, expositions, films et pèlerinages. Les garçons de Dungeon Lane, ce sont les Beatles avant les Beatles, ou plus exactement les vies avant le mythe. C’est Paul avant “Paul McCartney”, John avant “John Lennon”, George avant le jardin mystique, Ringo avant la bague et la bonhomie planétaire.
Dans Days We Left Behind, McCartney ne semble pas chercher à prouver qu’il se souvient. Il cherche plutôt à comprendre ce que le souvenir fait à une chanson. La mémoire, chez lui, n’est jamais une simple archive. Elle est mobile, recomposée, parfois enjolivée, parfois douloureuse. Elle bouge comme une ligne de basse. Elle revient au couplet, disparaît au pont, se transforme au refrain. C’est pour cela que ses chansons les plus personnelles peuvent devenir universelles : il ne décrit pas seulement son enfance, il fabrique une forme dans laquelle chacun peut glisser la sienne.
Dans ce cadre, la batterie de Chad Smith devait être prudente. Une chanson de mémoire ne réclame pas qu’on lui enfonce la porte. Elle demande un battement, pas une démonstration. Smith, que l’on associe volontiers au feu, avait ici pour mission de contenir sa flamme. C’est peut-être ce qui rendait la prestation touchante : entendre un batteur connu pour sa frappe physique se placer au service d’un morceau où le véritable sujet est l’éloignement. Le rock, quand il est beau, consiste souvent à cela : des forces contraires qui acceptent de cohabiter.
Band on the Run, le classique comme épreuve de vérité
Puis vient Band on the Run. Là, le terrain change. On quitte la confidence récente pour entrer dans l’un des grands monuments post-Beatles de McCartney. Un morceau à tiroirs, une fuite en plusieurs actes, un petit film d’évasion compressé en chanson, avec cette manière typiquement maccartneyenne de faire croire que trois idées différentes n’en forment qu’une seule parce que la mélodie les tient par la main. Band on the Run est l’un des morceaux qui expliquent le mieux pourquoi Paul a survécu à l’après-Beatles mieux qu’on ne l’a longtemps admis. Il y a là une ambition, une aisance, une liberté formelle, mais aussi une joie de construction qui échappe au ressentiment.
Pour un batteur, jouer Band on the Run avec McCartney, c’est marcher dans une pièce pleine d’objets précieux. Il ne faut rien casser. Le morceau a ses accélérations internes, ses changements d’atmosphère, ses relances. Il demande à la fois de la tenue et de l’élan. Abe Laboriel Jr., depuis des années, l’a transformé en machine scénique robuste, capable de faire lever des stades. Chad Smith devait s’inscrire dans cette mémoire sans en être prisonnier. C’est là que son profil devient intéressant. Il a la puissance nécessaire pour faire décoller le morceau, mais il vient d’une tradition rythmique différente, plus américaine, plus sèche, plus funk-rock, moins liée à l’élégance britannique.
Le résultat n’a pas besoin d’être révolutionnaire pour avoir du sens. On ne demande pas à Chad Smith de réinventer Band on the Run en trois minutes sur un plateau de télévision. On lui demande de faire tenir le pont entre les générations. Et c’est déjà beaucoup. Car ce morceau, en 2026, n’est plus seulement un tube de Wings. C’est une relique active. Un objet qui a traversé les années 70, les réévaluations critiques, les tournées mondiales, les documentaires récents sur Wings, les débats infinis sur le statut de Paul après les Beatles. Le jouer sur SNL avec le batteur des Red Hot Chili Peppers, c’est rappeler qu’une chanson classique n’est pas une statue : c’est un véhicule. Elle peut accueillir d’autres passagers.
McCartney a toujours été plus ouvert à cela qu’on ne le dit. Son catalogue a été remixé, repris, cité, samplé, malmené parfois, célébré souvent. Il a travaillé avec Michael Jackson, Stevie Wonder, Elvis Costello, Kanye West, Rihanna, Dave Grohl, Nigel Godrich, Youth, Andrew Watt. Il a accepté les frottements, les erreurs possibles, les associations qui font grincer les puristes. Cela ne veut pas dire que tout est réussi. Mais cela indique une vérité profonde : Paul McCartney, malgré son statut de monument, n’a jamais complètement renoncé à l’idée que la pop est un art de la rencontre.
Coming Up, le rappel parfait
Le troisième moment, Coming Up, a presque valeur de signature secrète. Choisir ce morceau en rappel, au moment où le show touche à sa fin, n’est pas innocent. Coming Up est l’un des grands morceaux mutants de McCartney, issu de McCartney II, disque longtemps regardé comme une excentricité bricolée avant d’être réhabilité comme l’une de ses aventures les plus libres. Synthés, groove nerveux, voix trafiquée, absurdité contrôlée : c’est Paul qui se réinvente dans son coin, Paul qui bidouille, Paul qui refuse de faire exactement ce qu’on attend de lui.
Dans une soirée où tout aurait pu tourner à la célébration patrimoniale, Coming Up agit comme un antidote. Ce n’est pas seulement “un autre vieux tube”. C’est un rappel du McCartney expérimental, du McCartney joueur, du McCartney qui préfère parfois le laboratoire à la cathédrale. Avec Chad Smith derrière lui, le morceau prend une dimension amusante : le groove synthétique et domestique de 1980 rencontre le batteur organique, musclé, presque analogique dans sa manière d’occuper l’espace. Le choc est discret mais savoureux.
Il faut se souvenir que McCartney II, comme McCartney III plus tard, appartient à cette lignée d’albums où Paul se replie pour mieux se déformer. Il y joue beaucoup lui-même, expérimente, se trompe peut-être, tente des choses. Ce sont des disques de solitude active. Or The Boys of Dungeon Lane, malgré son appel à la mémoire, semble naître d’un mouvement inverse : Paul se tourne vers son passé, mais dans le dialogue avec Andrew Watt, avec Ringo Starr, avec des invités, avec une machinerie moderne de production et de promotion. Coming Up, joué à SNL, relie ces deux pôles : le bricoleur solitaire et l’homme de scène entouré, le vieux laboratoire et le plateau télé en direct.
C’est peut-être cela, au fond, la grande leçon maccartneyenne. Il n’y a pas d’opposition nette entre la chanson intime et le spectacle, entre le souvenir et l’amusement, entre Liverpool et New York, entre la ruelle d’enfance et les projecteurs de NBC. Tout communique. Tout peut redevenir chanson. La vie de Paul McCartney ressemble depuis longtemps à une carte impossible où Forthlin Road mène à Abbey Road, Abbey Road à Lagos, Lagos à Madison Square Garden, Madison Square Garden à SNL, et SNL, soudain, à Dungeon Lane.
Andrew Watt, l’homme qui met les vétérans en mouvement
On ne peut pas parler de cette soirée sans évoquer l’ombre d’Andrew Watt. Producteur devenu en quelques années le grand accélérateur des légendes rock, Watt a cette réputation de fan professionnel, de musicien-producteur qui entre dans le studio avec l’enthousiasme parfois envahissant de celui qui sait qu’il touche aux reliques mais refuse de porter des gants blancs. Il a travaillé avec Ozzy Osbourne, Iggy Pop, Pearl Jam, les Rolling Stones, et maintenant McCartney. On peut se méfier du procédé, bien sûr. Il y a toujours un risque, avec ce genre de producteur, de fabriquer du “vieux rock neuf”, c’est-à-dire une énergie artificielle, un lifting sonore, une jeunesse plaquée sur des visages qui n’en ont pas besoin.
Mais Watt semble avoir compris quelque chose d’essentiel avec Paul : il ne faut pas moderniser McCartney comme on modernise une cuisine. Il faut le provoquer. Le pousser à finir, à choisir, à ne pas trop polir, à accepter le déséquilibre. McCartney n’a pas besoin qu’on lui explique comment écrire une chanson. Personne de vivant n’est mieux placé que lui pour savoir ce qu’est une chanson pop. En revanche, il peut avoir besoin d’un contradicteur, d’un relanceur, d’un type qui l’empêche de transformer son génie en confort. Le grand danger des artistes tardifs n’est pas toujours la panne d’inspiration. C’est l’excès de maîtrise.
La présence de Chad Smith dans cette histoire rejoint cette logique. Smith est un musicien de la galaxie Watt, un batteur que l’on retrouve dans plusieurs aventures récentes de ce rock de vétérans remis sous tension. Son arrivée derrière McCartney à SNL n’est donc pas seulement une solution de remplacement. Elle ressemble aussi à une extension naturelle du nouveau réseau de Paul, celui qui gravite autour de The Boys of Dungeon Lane, autour des sessions récentes, autour d’une manière plus ouverte de faire circuler les musiciens. On peut y voir un hasard. On peut aussi y voir le signe d’un McCartney qui, même au moment de regarder vers l’enfance, accepte d’être bousculé par le présent.
C’est ce qui distingue Paul de tant d’autres survivants de sa génération. Beaucoup vieillissent en réduisant leur monde. Ils gardent les mêmes musiciens, les mêmes arrangements, les mêmes récits, les mêmes blagues, les mêmes gestes, jusqu’à devenir leur propre tribute band. McCartney, lui, garde une ossature stable mais laisse entrer des courants d’air. Parfois cela donne des collaborations discutables. Parfois des surprises miraculeuses. Mais l’important est dans le geste : ne pas fermer la porte.
Le groupe de McCartney, une institution plus longue que les Beatles
Il y a une ironie extraordinaire dans le fait que le groupe scénique de McCartney avec Abe Laboriel Jr., Rusty Anderson, Brian Ray et Wix Wickens dure depuis bien plus longtemps que les Beatles eux-mêmes. Les Beatles, dans leur période discographique, c’est une comète d’à peine sept ans. Le groupe moderne de Paul, lui, ressemble à une compagnie de théâtre fidèle, une troupe qui traverse les décennies, les tournées, les hommages, les deuils et les anniversaires. Pour plusieurs générations de spectateurs, c’est ce groupe-là qui a donné corps aux chansons des Beatles sur scène. Ce sont ces musiciens qui ont accompagné Paul lorsqu’il a réintégré massivement le répertoire Beatles dans ses concerts, lorsqu’il a assumé son rôle de passeur principal, lorsqu’il a transformé ses shows en cérémonies de transmission.
Dans cette troupe, Abe occupe une place particulière parce qu’il est à la fois batteur et personnage. Les fans ne l’aiment pas seulement pour son jeu ; ils l’aiment pour son énergie affective. Il est le grand sourire derrière Paul, celui qui chante les harmonies, qui danse presque assis, qui donne l’impression que chaque concert est une fête même lorsqu’il s’agit de rejouer pour la millième fois des morceaux que le monde connaît par cœur. Le remplacer, même ponctuellement, revient donc à déplacer un meuble central dans une maison familière.
Mais ce déplacement permet aussi de mesurer la solidité de l’ensemble. Si la musique tient avec Chad Smith, c’est que les chansons sont plus fortes que leurs habitudes. C’est que McCartney, malgré son âge et malgré l’histoire accumulée, peut encore absorber une variation. C’est que le groupe n’est pas seulement une relique de tournée, mais une forme assez souple pour accueillir un invité. Là encore, il ne faut pas surinterpréter. Rien ne dit que Chad Smith devienne un membre permanent de l’univers scénique de Paul. Rien ne dit qu’Abe ne reprenne pas sa place immédiatement. Mais l’événement vaut pour ce qu’il révèle : même les institutions les plus stables peuvent trembler sans s’effondrer.
Le rock a souvent vendu le changement de batteur comme un drame fondateur. Pete Best remplacé par Ringo Starr. Keith Moon irremplaçable chez les Who. John Bonham dont la mort met fin à Led Zeppelin. Charlie Watts, dont l’absence chez les Rolling Stones fut un déchirement symbolique avant même d’être une question musicale. Chez McCartney, la batterie renvoie évidemment à Ringo, à cette vérité première que Paul connaît mieux que personne : un batteur n’est pas seulement celui qui garde le temps, il est celui qui donne au groupe sa manière de marcher. Le temps, dans un groupe, est une personnalité.
Ringo, Abe, Chad : trois façons de faire battre McCartney
Il serait tentant d’opposer les trois noms : Ringo Starr, Abe Laboriel Jr., Chad Smith. Ce serait trop simple, mais utile pour comprendre l’étendue du territoire. Ringo est le batteur de l’économie géniale, celui qui trouve la partie juste, parfois inattendue, toujours mémorable, jamais inutile. Sa grandeur tient à une forme de modestie active : il ne s’efface pas, il se rend indispensable sans réclamer le centre. Il a inventé une manière de faire sonner les Beatles comme un groupe qui respire collectivement. Ses breaks sont des signatures, ses silences aussi.
Abe, lui, est le batteur de la célébration. Il prend les chansons de Paul et les projette dans le grand format. Il sait qu’il joue devant des foules venues chercher à la fois une émotion intime et une communion massive. Il donne du muscle à la mémoire, de la rondeur aux refrains, de la présence physique aux morceaux parfois fragiles. Il est moins “beatlesien” que scénique au sens large, et c’est précisément ce qui a permis à McCartney de faire vivre ce répertoire dans des stades sans le réduire à une reconstitution.
Chad Smith, enfin, apporte une autre couleur : plus sèche, plus américaine, plus rock alternatif devenu classique à son tour. Il vient d’un monde où le groove est frontal, où la batterie dialogue avec une basse très présente, où l’énergie du corps compte autant que la sophistication de l’arrangement. Avec Paul, il doit adapter cette identité. Il ne peut pas jouer les Beatles ou Wings comme il joue avec Flea. Mais il peut apporter un grain, une attaque, une sensation de danger léger. Et parfois, dans l’univers très maîtrisé des grands shows maccartneyens, un léger danger fait du bien.
Ce triangle raconte aussi l’histoire du rock lui-même. Ringo appartient à l’explosion fondatrice des années 60, Abe à la professionnalisation généreuse du rock de tournée globalisé, Chad à l’ère où les enfants de la révolution rock sont devenus à leur tour des classiques. Voir Chad accompagner Paul, c’est voir un héritier jouer avec l’un des inventeurs du langage. Le fils turbulent tient le volant pendant que le père fondateur chante encore. Il y a là quelque chose de touchant, mais aussi d’un peu comique, comme toujours dans le rock quand les lignées deviennent visibles.
McCartney et l’art de ne pas finir
Ce qui frappe, au-delà de l’anecdote, c’est l’obstination de Paul McCartney à ne pas conclure. Tout, dans sa situation, pourrait l’encourager à la clôture. L’âge, les hommages, les livres, les documentaires, les expositions, les rééditions, les cérémonies Beatles, les morts de John et George, la présence fraternelle mais raréfiée de Ringo, la vénération mondiale, les prix, les archives. Il pourrait se contenter de faire tourner le grand carrousel, saluer poliment, raconter toujours les mêmes histoires sur Yesterday, Let It Be ou Hey Jude, et personne n’oserait vraiment lui reprocher. Il a déjà donné plus que presque n’importe qui.
Mais McCartney continue de se comporter comme un musicien en activité, ce qui n’est pas la même chose qu’une légende vivante. Une légende vivante existe parce qu’on la regarde. Un musicien en activité existe parce qu’il travaille. Il écrit, il enregistre, il doute, il choisit des producteurs, il accepte des plateaux télé, il joue de nouvelles chansons devant un public qui préférerait parfois entendre les anciennes. Cette obstination peut sembler légère, presque naïve. Elle est en réalité très profonde. Elle dit que le présent, même tardif, mérite encore d’être traité comme un lieu de création.
The Boys of Dungeon Lane cristallise cette tension. C’est un disque tourné vers le passé, mais son existence même prouve que Paul ne veut pas simplement raconter ce passé en interview. Il veut le transformer en chansons nouvelles. C’est une différence capitale. Les mémoires fixent. Les chansons déplacent. Une phrase dans un livre reste sur la page. Une mélodie circule, se déforme, entre dans la vie des autres. McCartney, depuis toujours, comprend cela instinctivement. Il sait que la musique est le meilleur moyen de ne pas laisser le souvenir devenir un mausolée.
La soirée de SNL, avec son mélange de promo, de comédie, de vieux classiques et de batteur invité, résume cette méthode. Ce n’est pas propre, pas solennel, pas entièrement contrôlable. C’est vivant. Et le vivant, chez McCartney, a toujours été un peu plus fort que le prestige.
Ce que l’absence d’Abe dit sans le dire
Il serait évidemment indécent de transformer l’absence d’Abe Laboriel Jr. en roman sans faits. On ne sait pas, à ce stade, ce qui l’a empêché d’être là. Peut-être rien de grave. Peut-être une contrainte parfaitement ordinaire. Peut-être un simple choix logistique lié à l’émission, à Chad Smith, au gag Ferrell, à la disponibilité de musiciens déjà présents dans le réseau d’Andrew Watt. Il faut résister à l’envie de remplir les silences avec de la dramatisation gratuite.
Mais on peut parler de ce que cette absence provoque chez ceux qui regardent. Elle rappelle que même les configurations les plus familières sont temporaires. Le groupe actuel de McCartney nous semble installé depuis toujours parce qu’il a accompagné une part considérable de notre vie de fans. Pourtant, il n’est qu’un chapitre. Long, important, affectivement chargé, mais un chapitre. Avant Abe, il y eut d’autres batteurs. Avant ce groupe, d’autres formations. Avant les stades modernes, Wings, les expérimentations, les retours, les pauses. Et avant tout cela, il y eut Ringo, bien sûr, et les garçons qui ne savaient pas encore qu’ils deviendraient les Beatles.
Cette conscience du temps est peut-être ce qui rend l’événement plus émouvant qu’il n’en a l’air. Un batteur remplace un autre sur un plateau télé, et soudain on pense à la durée, à la fidélité, aux corps qui vieillissent, aux tournées qui s’espacent, aux gestes qui continuent. Le rock vieillit mal lorsqu’il prétend ne pas vieillir. Il vieillit magnifiquement lorsqu’il accepte que chaque apparition porte un peu de fragilité. McCartney, malgré son énergie miraculeuse, n’échappe pas à cela. Sa voix porte le temps, son visage aussi, et c’est très bien ainsi. Le nier serait absurde. Ce qui compte, c’est ce qu’il fait avec ce temps.
En ce sens, Chad Smith derrière lui n’est pas seulement un symbole de vigueur. C’est aussi un rappel de transmission. Le monde de Paul est assez vaste pour que d’autres viennent y jouer un moment. Les chansons ne sont pas figées dans la formation qui les porte habituellement. Elles peuvent survivre à un changement de batteur, à un arrangement différent, à un plateau de télévision, à une blague de Will Ferrell. C’est même à cela qu’on reconnaît les grandes chansons : elles restent elles-mêmes en changeant de vêtements.
Le vieux Beatle et le batteur des Chili Peppers
L’image restera : Paul McCartney, silhouette familière, sourire en coin, basse ou guitare en main selon le morceau, et derrière lui Chad Smith, batteur des Red Hot Chili Peppers, donnant le rythme à des chansons qui appartiennent à une histoire plus ancienne que lui mais pas étrangère à lui. Car tous les musiciens rock, qu’ils le veuillent ou non, vivent quelque part dans la maison que les Beatles ont agrandie. Certains habitent la cuisine, d’autres le garage, d’autres encore ont repeint les murs en fluo ou cassé les fenêtres. Mais la maison est là. Chad Smith le sait forcément. Jouer avec McCartney, ce n’est pas seulement accompagner une star. C’est toucher l’un des câbles principaux de l’électricité rock.
Ce qui évite à l’image de sombrer dans la dévotion, c’est justement sa part comique. Chad n’arrive pas comme un disciple agenouillé. Il arrive aussi comme le double grotesque de Will Ferrell, le type qui peut faire rire le public avant de cogner la caisse claire. C’est parfait. Les Beatles n’ont jamais été des saints. Ils étaient drôles, insolents, parfois cruels, souvent absurdes. Leur grandeur n’a jamais exclu la blague. Au contraire, elle en a besoin. Paul lui-même a toujours eu ce goût du calembour, du déguisement, du music-hall, de la grimace légère qui empêche l’émotion de se prendre pour une messe.
Alors oui, il y a quelque chose de profondément maccartneyen dans cette soirée. Une nouvelle chanson nostalgique. Un classique de Wings. Un morceau expérimental de 1980. Un batteur invité. Un comédien qui a un double rock. Une émission américaine mythique. Un album à venir sur Liverpool. Un absent très présent. Des fans qui spéculent. Des chansons qui continuent.
C’est exactement cela, Paul McCartney en 2026 : un homme entouré de fantômes mais pas gouverné par eux. John est là, George est là, Linda n’est jamais loin, Ringo apparaît dans le paysage, Liverpool remonte, les Beatles planent, Wings revient par la fenêtre, Abe manque à l’appel, Chad prend la place, Will Ferrell transforme tout en farce. Et Paul, au milieu, fait ce qu’il fait depuis toujours : il chante.
Un événement mineur qui raconte beaucoup
Il ne faut pas exagérer l’importance historique de cette soirée. Chad Smith avec Paul McCartney sur SNL ne redéfinit pas à lui seul la carrière de Paul, ni l’avenir de son groupe, ni la place d’Abe Laboriel Jr., ni l’histoire de Saturday Night Live. Ce n’est pas le rooftop de 1969, pas le retour de Wings, pas le Concert for New York City, pas Glastonbury. C’est un moment de télévision, brillant, curieux, amusant, chargé de petites significations.
Mais les petites significations sont souvent les plus révélatrices. Elles montrent comment une carrière immense continue de se réorganiser dans les détails. Elles rappellent que McCartney n’est pas seulement une statue devant laquelle on dépose des couronnes. Il est encore un musicien qui accepte le risque modeste d’un plateau en direct, d’un batteur inhabituel, d’une chanson neuve exposée au jugement immédiat, d’un vieux tube rejoué dans une configuration légèrement déplacée.
Pour les fans, il restera sans doute deux sentiments mêlés. D’abord, l’étrangeté de voir quelqu’un d’autre qu’Abe derrière la batterie. Ensuite, le plaisir de constater que Chad Smith, avec son énergie de grand cogneur et son pedigree de rockeur moderne, a pu entrer dans le répertoire de McCartney sans le brutaliser. Ce n’est pas rien. Il y avait mille façons de rendre l’affaire lourde, tapageuse, opportuniste. Elle a plutôt pris la forme d’une parenthèse vivante.
Et puis il y a cette phrase que l’on peut presque entendre sans qu’elle soit dite : le groupe continue. Pas nécessairement ce groupe-là, pas éternellement, pas sans changements. Mais la musique continue. Les chansons continuent de chercher des corps pour les porter. Aujourd’hui Abe, demain Chad, hier Ringo, parfois Paul lui-même à la batterie dans son studio. Le rythme passe de main en main. C’est peut-être cela, la vraie histoire.
Les garçons sont toujours en route
Au fond, tout ramène à The Boys of Dungeon Lane. Ce titre agit comme une clef. Les garçons de Dungeon Lane ne sont pas seulement les enfants de Liverpool. Ce sont tous ceux qui, à un moment, entrent dans une chanson de McCartney et y trouvent une manière de rester en mouvement. Paul a 83 ans, mais il continue d’écrire depuis l’endroit du départ. Il revient aux rues, aux copains, aux guitares bon marché, aux rêves mal dégrossis, non pour s’y enfermer, mais pour vérifier que l’élan y est encore.
Sur SNL, avec Chad Smith derrière lui, cet élan était visible. Pas pur, pas parfait, pas sacré. Visible. Il était dans la manière de présenter une chanson nouvelle à côté d’un classique impossible à tuer. Dans le choix de Coming Up, morceau d’un disque autrefois mal compris, comme rappel final. Dans le gag Ferrell/Smith, idiot et réjouissant. Dans l’absence d’Abe, qui rappelait par contraste combien cette aventure scénique repose sur des fidélités humaines. Dans la présence de Paul, surtout, qui continue de tenir ensemble l’enfance et le direct, Liverpool et New York, la mémoire et la blague.
Il y aura toujours des gens pour réclamer le musée. Ils veulent les Beatles comme on veut une photographie nette, encadrée, rassurante. Mais McCartney a toujours été plus intéressant lorsqu’il salit un peu le cadre. Lorsqu’il invite un producteur trop enthousiaste. Lorsqu’il laisse un batteur des Red Hot Chili Peppers s’asseoir là où l’on attend Abe. Lorsqu’il ressort un morceau étrange de McCartney II. Lorsqu’il écrit encore sur les jours laissés derrière lui sans accepter d’être lui-même laissé derrière.
C’est peut-être pour cela que l’image touche autant. Un vieux Beatle chante le passé, mais la batterie vient d’ailleurs. Le temps n’est pas arrêté. Il frappe encore. Et tant qu’il frappe, Paul McCartney n’est pas un souvenir. Il est un musicien au travail, un garçon de Dungeon Lane qui aurait simplement mis plus de soixante ans à rentrer chez lui, en faisant le tour du monde, en perdant des frères, en gagnant des foules, en écrivant des chansons que personne n’a réussi à user.
Chad Smith n’aura peut-être été qu’un invité d’un soir. Abe Laboriel Jr. reprendra peut-être sa place comme si rien ne s’était passé. Ou peut-être que cette soirée restera comme le premier signe d’une petite inflexion dans la mécanique scénique de McCartney. On verra. Il ne faut pas écrire la suite avant qu’elle n’arrive. Mais ce que l’on sait déjà, c’est que ce moment a fonctionné parce qu’il portait en lui toute la contradiction magnifique de Paul : l’homme le plus patrimonial du rock continue de se comporter comme quelqu’un qui a rendez-vous demain matin au studio.
Et c’est là que réside encore sa grandeur. Non pas dans le fait d’avoir été un Beatle. Non pas seulement dans les chansons écrites, les records, les tournées, les légendes. Mais dans cette obstination presque enfantine à reprendre l’instrument, à compter les temps, à laisser un autre batteur trouver sa place, à chanter une nouvelle mélodie devant un public qui croit tout connaître de lui. Paul McCartney, en 2026, n’a plus rien à prouver. C’est précisément pour cela que le voir continuer à essayer demeure bouleversant.
