Il y a des soirs où la télévision américaine cesse d’être seulement un décor, un flux de blagues et de fauteuils bien éclairés, pour redevenir ce qu’elle fut parfois à son âge d’or : un théâtre collectif, traversé par des fantômes et des chansons plus grandes que le programme qui les accueille. Le dernier Late Show with Stephen Colbert appartenait à cette catégorie rare. Pour refermer onze années d’antenne et une histoire commencée bien avant lui avec David Letterman, Colbert a reçu l’invité qui pouvait, mieux que n’importe qui, donner à cet adieu une profondeur historique : Paul McCartney. Le choix n’avait rien d’un simple coup de prestige. En revenant à l’Ed Sullivan Theater, là même où les Beatles avaient fait basculer l’Amérique en 1964, McCartney ne venait pas seulement chanter Hello, Goodbye. Il venait relier deux époques, deux mythologies, deux manières de croire encore à la puissance d’un moment partagé devant un écran. Entre la fin d’une institution du late-night, le souvenir incandescent de la Beatlemania et l’étrange douceur d’un Beatle chargé d’éteindre la lumière, cette dernière émission ressemblait moins à une sortie de scène qu’à une boucle pop parfaitement refermée.
Il y a des adieux qui ressemblent à des enterrements de première classe, des cérémonies policées où l’on sourit trop fort pour ne pas laisser voir les dégâts. Et puis il y a ceux qui, par un hasard trop parfait pour être seulement un hasard, convoquent un fantôme de 1964 pour fermer la porte d’un théâtre américain en 2026. Jeudi soir, au terme du dernier épisode du Late Show with Stephen Colbert, Paul McCartney est apparu comme il sait encore le faire : sans emphase inutile, sans posture de vieux sage statufié, avec cette désinvolture anglaise qui a toujours été sa manière la plus élégante de prendre l’Histoire à revers. Il était “dans le coin”, a-t-il plaisanté. Bien sûr. Comme si l’un des deux derniers Beatles vivants passait simplement par là, entre deux courses, pour venir aider l’Amérique télévisuelle à ranger ses meubles, ses blagues, ses illusions et ses lumières.
La scène aurait pu être grotesque. Elle ne l’a pas été. Elle avait même quelque chose d’étrangement juste. Stephen Colbert, après onze saisons, plus de 1800 émissions, des monologues quotidiens taillés dans la chair nerveuse de l’actualité américaine, tirait sa révérence. Non pas parce qu’il avait été battu par le temps, l’ennui ou l’indifférence, mais parce que CBS avait décidé d’arrêter la franchise elle-même, ce vaisseau lancé en 1993 avec David Letterman, devenu l’une des dernières cathédrales du late-night américain. Ce n’était donc pas seulement un animateur qui quittait l’antenne. C’était un rituel qui se défaisait. Une habitude nationale. Un morceau de mobilier mental. Le petit autel ironique où l’Amérique venait, chaque soir, vérifier qu’elle pouvait encore rire de ce qui lui arrivait.
Dans ce contexte, la présence de Paul McCartney n’était pas un simple coup de prestige. Ce n’était pas le booking luxueux d’une dernière émission voulant empiler les noms célèbres comme on empile des couronnes sur un cercueil. C’était un signe. Un cercle qui se referme. Macca revenait dans l’Ed Sullivan Theater, ce lieu où les Beatles, le 9 février 1964, avaient fissuré l’écran noir et blanc de l’Amérique et déclenché l’une des plus grandes explosions culturelles du XXe siècle. Soixante-deux ans plus tard, le même homme, désormais octogénaire, venait y chanter Hello, Goodbye pour un autre adieu télévisuel. Bonjour, au revoir. La chanson la plus évidente du monde, donc la plus dangereuse. Celle qu’un esprit cynique aurait pu juger trop littérale. Mais avec McCartney, les évidences ont souvent cette profondeur de comptine qui vous rattrape quand il est trop tard.
Sommaire
- L’Ed Sullivan Theater, temple, plateau, tombeau
- Hello, Goodbye : la comptine comme requiem
- Stephen Colbert, dernier maître de cérémonie
- Paul McCartney, l’invité parfait parce qu’impossible
- Le vieux monde de la télévision face à la chanson pop
- Une soirée politique sans discours politique
- Le nouvel album en arrière-plan : Paul retourne à Liverpool
- Le rire, la musique et la politesse des survivants
- La dernière lumière
- Ce que Paul emporte, ce que Colbert laisse
- Bonjour, au revoir, et après
L’Ed Sullivan Theater, temple, plateau, tombeau
On ne comprend pas vraiment la puissance de cette séquence si l’on oublie le lieu. L’Ed Sullivan Theater n’est pas une salle comme une autre. C’est l’un de ces bâtiments américains où les murs semblent avoir absorbé plus de cris que de peinture. Avant d’être le décor du Late Show, avant Letterman, avant Colbert, avant les blagues de bureau, les mugs, les pupitres, les orchestres maison et les sketchs absurdes, il fut l’épicentre d’un tremblement pop dont les répliques n’ont jamais cessé de traverser la culture occidentale. Quand les Beatles y apparaissent en 1964, ils ne donnent pas seulement une performance télévisée. Ils changent le voltage émotionnel d’un pays encore sonné par l’assassinat de Kennedy, ouvrent une brèche dans la bienséance, exportent Liverpool au cœur de Manhattan, et font comprendre aux gamins américains que le futur peut tenir dans trois accords, une frange, un sourire insolent et une basse Höfner.
Pour Paul McCartney, revenir là n’a jamais été neutre. Même lorsqu’il s’y présente avec l’air de celui qui ne veut pas trop dramatiser, son corps raconte autre chose. Il est l’homme qui a vu l’ancien monde basculer depuis cette scène. Il se souvient des cris, du maquillage trop orange, de cette Amérique rêvée par quatre garçons anglais comme “le pays de la liberté” et “la plus grande démocratie”. Il se souvient aussi, sans doute, de l’incroyable naïveté de cette foi-là. Les Beatles de 1964 ne sont pas encore les architectes de Sgt. Pepper, les naufragés de Let It Be, les adultes fissurés d’Abbey Road. Ils sont quatre jeunes types propulsés dans un mythe avant même d’avoir eu le temps de comprendre qu’ils étaient en train d’en devenir un. Paul, lui, a survécu au mythe. Il en est même devenu le gardien le plus visible, parfois le plus contesté, souvent le plus mal compris.
Le Late Show a habité cette même mythologie télévisuelle à sa manière. David Letterman y avait installé un empire de sarcasme lunaire, une manière de dynamiter les conventions de la télévision en jouant avec elles comme un gosse cruel avec un train électrique. Colbert, lui, y a apporté autre chose : une élégance plus morale, une chaleur plus catholique au sens presque littéraire du terme, une capacité à faire cohabiter l’absurde et le chagrin, la satire politique et la conversation intime, le ricanement et la consolation. Là où Letterman semblait souvent regarder la télévision comme un dispositif à saboter, Colbert l’a utilisée comme une agora fragile, un endroit où l’on pouvait encore, malgré tout, “sentir l’actualité ensemble”. C’est une nuance capitale. Car l’Amérique que Colbert a commentée n’était plus celle de Sullivan, ni même celle de Letterman. C’était une Amérique fracturée, saturée, hystérisée, où l’écran n’unissait plus vraiment mais divisait, ciblait, confirmait, enfermait.
Dans ce théâtre chargé de tant de couches, Paul McCartney n’était donc pas seulement le dernier invité. Il était l’ancien locataire du miracle. Celui qui venait rappeler qu’une émission de télévision peut encore être un événement commun. Qu’un morceau pop peut encore réunir une foule sans lui demander d’abord pour qui elle vote, ce qu’elle consomme ou dans quel camp elle se croit assignée. C’est peut-être cela, au fond, qui rendait cette apparition si émouvante : elle convoquait un âge où le direct avait encore des allures de communion nationale. Un âge évidemment idéalisé, imparfait, plein d’angles morts, mais dont le souvenir brûle d’autant plus fort que notre présent médiatique ressemble à une mosaïque de solitudes bavardes.
Hello, Goodbye : la comptine comme requiem
Choisir Hello, Goodbye pour fermer le rideau était d’une beauté presque insolente. Sur le papier, la chanson appartient au versant le plus solaire, le plus enfantin, le plus immédiatement digestible du catalogue des Beatles. Un single de 1967, période psychédélique mais refrain de nursery rhyme, sourire jusqu’aux oreilles, basse bondissante, cuivres de fête, paroles construites sur des oppositions élémentaires : tu dis oui, je dis non ; tu dis stop, je dis go ; tu dis goodbye, je dis hello. C’est McCartney dans son art le plus pur de la simplicité magnétique. Le genre de chanson que l’on croit légère parce qu’elle se retient en dix secondes, alors qu’elle travaille précisément là où la pop est la plus redoutable : dans l’inconscient collectif, dans les automatismes affectifs, dans cette zone où l’intelligence baisse la garde.
Mais dans le contexte du dernier Late Show, Hello, Goodbye change de température. La rengaine devient cérémonie. Le “goodbye” n’est plus une pirouette, il est littéral, brutal, institutionnel. Le “hello”, lui, résiste. Il ne nie pas la fin, il la contredit. C’est toute la philosophie mccartneyenne en miniature : regarder la perte en face, mais lui opposer une mélodie. Chez Paul, on l’a trop souvent pris pour de l’optimisme facile, pour une incapacité à descendre dans les caves de l’âme, comme si Lennon avait gardé le monopole de la douleur authentique et George celui de la quête spirituelle. C’est une lecture paresseuse. McCartney connaît parfaitement la disparition. Sa mère, Linda, John, George, tant d’amis, tant de mondes. Simplement, il a choisi une autre arme que la plainte. Il oppose au néant des refrains que les foules peuvent chanter. C’est moins naïf qu’il n’y paraît. C’est même, parfois, une forme de courage.
Sur scène, entouré de Colbert, d’Elvis Costello, de Jon Batiste, de Louis Cato, des musiciens, de l’équipe, du public et de cette famille télévisuelle soudain matérialisée, McCartney ne joue pas à l’icône distante. Il fait ce qu’il a toujours fait : il entraîne les autres dans la chanson. La grande force de Paul, depuis les Beatles, est là. Il écrit des morceaux qui semblent attendre qu’une communauté se forme autour d’eux. Hey Jude n’existe pleinement que lorsque le public s’empare du “na-na-na”. Let It Be n’est pas seulement une ballade, c’est un refuge collectif. All You Need Is Love est moins une déclaration qu’un dispositif de rassemblement. Hello, Goodbye, dans cette dernière émission, fonctionne pareil : la chanson absorbe l’adieu de Colbert et le transforme en fête, sans effacer la mélancolie. C’est une joie avec une ombre au fond du verre.
Il faut insister sur cette nuance, car elle dit beaucoup du génie de McCartney. La joie chez lui n’est jamais seulement décorative. Elle est une méthode de survie. Elle a parfois les couleurs trop vives des pochettes pop, les harmonies trop parfaites, les refrains trop accueillants, mais elle cache un sens aigu de la fuite du temps. Paul sait que tout passe. Les groupes, les mariages, les jeunesses, les maisons d’enfance, les salles mythiques, les émissions quotidiennes, les empires médiatiques, les démocraties elles-mêmes. Il sait que le monde dit “goodbye” plus souvent qu’on ne le voudrait. Alors il répond “hello”, non par aveuglement, mais par entêtement. C’est peut-être cela qui, à 83 ans, le rend encore si précieux : il ne chante pas pour nier la fin, il chante pour empêcher la fin d’avoir le dernier mot.
Stephen Colbert, dernier maître de cérémonie
Face à lui, Stephen Colbert avait l’allure d’un homme qui sait qu’il quitte une maison qu’on ne lui rendra pas. Il y avait dans son dernier épisode cette mixture typiquement américaine de sentimentalité, de vitesse comique et de défi feutré. Colbert n’est pas un rocker, évidemment, mais il partage avec les grands performers une chose essentielle : le sens du masque. Pendant des années, sur The Colbert Report, il a joué une caricature de commentateur conservateur, personnage de bouffon autoritaire et satisfait, arme comique d’une précision redoutable. En arrivant au Late Show en 2015, il a dû faire tomber ce masque et apprendre à exister sous son propre nom, dans un format plus large, plus exposé, plus dangereux aussi. La transition ne fut pas immédiatement évidente. Puis l’époque Trump est arrivée, et Colbert est devenu l’un des visages les plus identifiables de la satire libérale américaine.
On peut aimer ou non sa politique, ses angles, son ton, ses indignations parfois très calibrées pour un public acquis. Ce n’est pas le sujet principal ici. Ce qui importe, c’est la fonction qu’il a occupée. Dans une télévision de réseau en perte d’autorité, face à des plateformes qui fragmentent l’attention, Colbert maintenait l’idée d’un rendez-vous. Chaque soir, il revenait. Chaque soir, il prenait le chaos du jour et le transformait en monologue, en blague, en grimace, en petite architecture rhétorique. Cette mécanique a ses limites, ses tics, ses facilités. Mais elle a aussi une grandeur artisanale. Faire rire quotidiennement d’un monde qui ne prête pas toujours à rire est un métier ingrat, répétitif, épuisant. Colbert l’a exercé avec une foi presque liturgique.
Sa dernière émission a refusé le pur règlement de comptes. Bien sûr, il restait des piques contre CBS, des allusions aux raisons financières invoquées par la chaîne, cette ironie un peu acide d’un homme dont le show restait pourtant puissant dans le paysage du late-night. Mais l’ensemble n’était pas un bûcher. Colbert n’a pas transformé son adieu en autodafé. Il a préféré fabriquer une sorte de carnaval terminal : faux dernier invité papal bloqué par une histoire de hot-dogs, interruptions de Bryan Cranston, Paul Rudd et Tim Meadows, apparitions de Tig Notaro et Ryan Reynolds, vortex cosmique, collègues de late-night surgissant comme des compagnons d’un multivers comique menacé. C’était parfois trop chargé, parfois très américain dans son besoin de faire entrer tout le monde sur scène avant que la porte ne claque. Mais cette surcharge avait du sens. Une émission quotidienne n’est pas seulement un animateur. C’est une ruche.
Et puis il y avait Elvis Costello. La présence de Costello, aux côtés de McCartney, ajoutait une strate magnifique à cette soirée déjà saturée de résonances. Costello, c’est l’autre Angleterre lettrée, mordante, nerveuse, celle du pub-rock devenu new wave, le songwriter qui a collaboré avec McCartney à la fin des années 80 et qui, par moments, a su réveiller chez lui une manière d’écriture plus acérée, plus lennonienne dans la friction. Les voir réunis autour de Colbert, avec Jump Up puis Hello, Goodbye, revenait à faire dialoguer plusieurs traditions : la pop britannique des années 60, l’écriture post-punk des années 70, la télévision américaine de fin de soirée, l’orchestre de plateau, la comédie politique, la nostalgie et la farce. C’est beaucoup pour une seule émission. Mais les adieux supportent l’excès. Ils en ont même besoin.
Paul McCartney, l’invité parfait parce qu’impossible
Colbert l’a dit avec justesse : Paul McCartney était le dernier invité parfait. Pas seulement parce qu’il est Paul McCartney, ce qui suffirait déjà à mettre tout le monde d’accord sauf les pisse-froid professionnels. Mais parce qu’il était presque impossible de trouver une figure capable d’embrasser autant de significations sans les écraser. Un acteur aurait fait événement. Un ancien président aurait fait politique. Un comique aurait fait famille. Un chanteur contemporain aurait fait actualité. McCartney, lui, faisait Histoire. Et pas une Histoire froide, de manuel, de plaque commémorative. Une Histoire qui respire encore, qui plaisante, qui chante, qui se souvient des filles hurlant dans la salle et qui peut répondre “souvent” quand on lui demande si cela lui arrive encore.
Il est vertigineux de voir à quel point Paul McCartney continue d’être utilisé par la culture populaire comme une sorte de clé universelle. On l’appelle pour ouvrir les Jeux olympiques, pour fermer des festivals, pour ranimer des mémoires nationales, pour incarner les Beatles lorsque les Beatles ne peuvent évidemment plus être là. Cela pourrait être écrasant. Cela pourrait même devenir indécent, tant on demande à cet homme de porter un passé qui n’appartient plus seulement à lui. Pourtant, il se prête encore au jeu avec une grâce parfois désarmante. Il ne semble jamais tout à fait dupe, mais il ne méprise pas la demande. Il comprend que le public ne veut pas seulement voir un musicien. Il veut toucher, par sa présence, quelque chose qui le précède et qui le dépasse.
Ce rôle de survivant officiel de la Beatlemania est ambigu. Il a longtemps valu à McCartney des procès injustes : trop lisse, trop sympathique, trop soucieux de plaire, trop prompt à raconter l’histoire du groupe depuis son propre centre de gravité. Pourtant, qui d’autre pouvait le faire avec cette constance ? John Lennon est mort en 1980, figé à jamais dans une mythologie tragique qui l’a parfois rendu plus simple qu’il ne l’était. George Harrison est parti en 2001, laissant derrière lui l’image d’un homme qui avait cherché toute sa vie à échapper à l’ombre monstrueuse des Beatles tout en y revenant sans cesse par la porte spirituelle. Ringo Starr, merveilleux Ringo, continue d’incarner la bonté rythmique, l’humour, le battement cardiaque du groupe. Paul, lui, porte la narration. Il est celui qui parle, qui rejoue, qui raconte, qui corrige, qui chante encore. C’est un privilège et une condamnation.
Dans le dernier Late Show, cette fonction devenait presque théâtrale. McCartney offrait à Colbert une photographie encadrée des Beatles à l’Ed Sullivan Theater, comme si l’on remettait au maître des lieux une relique avant la fermeture du sanctuaire. Le geste est beau parce qu’il est simple. Une photo, un cadre, un souvenir. La télévision adore les objets symboliques, mais celui-ci avait une densité rare. Il disait : cette scène a vu passer quelque chose d’immense avant toi, et ton émission s’inscrit maintenant dans la même chaîne de mémoire. Il disait aussi : les lieux survivent parfois aux formats, mais les formats donnent aux lieux leur âme. L’Ed Sullivan Theater ne sera plus le même sans le Late Show, comme il n’a jamais été le même après les Beatles. Les bâtiments gardent les échos. Encore faut-il que quelqu’un vienne les réveiller.
Le vieux monde de la télévision face à la chanson pop
Il y avait, dans cette soirée, une mélancolie qui dépassait Colbert. La fin du Late Show n’est pas seulement l’arrêt d’un programme. Elle symbolise l’affaissement d’un certain modèle de télévision américaine : celui du rendez-vous linéaire, du direct ou presque, de la conversation nationale au même moment, au même endroit, avec les mêmes codes. Bien sûr, ce modèle était déjà fissuré depuis longtemps. Les audiences se dispersent, les extraits vivent davantage sur YouTube et les réseaux sociaux que dans la case horaire d’origine, les talk-shows se consomment par segments, les monologues circulent comme des munitions partisanes, les interviews deviennent des clips. La télévision de Colbert était déjà une télévision après la télévision, un vieux navire équipé de moteurs numériques, avançant dans un océan qui ne lui obéissait plus.
Face à cela, la chanson pop garde un avantage étrange. Elle aussi a été atomisée par les plateformes, les playlists, l’écoute fragmentaire. Mais une chanson comme Hello, Goodbye possède encore cette capacité quasi primitive à rassembler instantanément. Elle ne demande pas d’explication. Elle ne réclame pas que l’on connaisse tout l’arrière-plan industriel de CBS, les débats sur les coûts du late-night, les tensions politiques américaines ou l’histoire de Paramount. Elle entre, elle frappe, elle reste. C’est peut-être pour cela que les derniers instants du Late Show devaient passer par la musique. La parole de Colbert avait accompagné l’actualité pendant onze ans ; pour finir, il fallait quelque chose de plus ancien que la parole télévisuelle, plus direct, plus enfantin, plus universel. Il fallait une chanson.
McCartney le sait mieux que personne. Les Beatles ont compris très tôt que la télévision pouvait accélérer la musique, mais que la musique pouvait donner à la télévision sa part d’éternité. Leur passage chez Ed Sullivan ne fut pas seulement regardé ; il fut mémorisé comme un choc corporel. Des milliers de musiciens américains ont raconté avoir vu ce soir-là leur destin se dessiner. Tom Petty, Billy Joel, Bruce Springsteen et tant d’autres ont, chacun à leur manière, décrit l’effet de cette apparition comme une révélation. Non pas “j’ai aimé cette chanson”, mais “je veux faire ça”. Voilà la différence entre un divertissement réussi et un événement historique : le premier occupe le temps, le second modifie des trajectoires.
Le dernier Late Show ne produira évidemment pas un séisme comparable. Nous ne sommes plus en 1964, et aucune émission ne peut aujourd’hui réunir l’imaginaire d’un pays avec la même force. Mais la présence de Paul a permis de faire remonter, l’espace de quelques minutes, le souvenir de cette possibilité. On voyait Colbert chanter les chœurs, un peu maladroitement, avec ce bonheur d’enfant qui échappe parfois aux adultes lorsqu’ils se retrouvent soudain à côté d’un héros réel. On voyait l’équipe envahir la scène, non comme une masse anonyme, mais comme le peuple invisible de l’émission, ceux qui fabriquent les transitions, les lumières, les cartons, les silences, les rires, les micros, les cafés, la fatigue. On voyait une institution redevenir une bande. Et McCartney, vieux chef de bande éternel, tenait le centre sans l’accaparer.
Une soirée politique sans discours politique
Il serait naïf de prétendre que cette dernière émission n’avait aucune dimension politique. Le Late Show with Stephen Colbert s’est achevé dans un climat américain tendu, avec une annulation officiellement justifiée par des raisons financières, mais largement discutée, contestée, interprétée à travers le prisme des rapports entre médias, pouvoir, satire et grands groupes. Colbert lui-même n’a jamais été un animateur apolitique. Il a bâti une grande partie de son autorité tardive sur sa capacité à faire de la politique un théâtre comique quotidien. À ce titre, voir son émission disparaître alors qu’elle restait l’une des plus regardées de son créneau ne pouvait que nourrir les soupçons, les colères et les lectures symboliques.
Mais la beauté relative de cette finale tient justement au fait qu’elle ne s’est pas laissée réduire à cela. Colbert aurait pu transformer sa sortie en plaidoyer. Il aurait pu faire de son dernier monologue une grande charge contre les dirigeants de CBS, contre le climat politique, contre la lâcheté supposée des conglomérats. Il a préféré autre chose : un adieu mélangé, cabossé, drôle, sentimental, traversé de piques mais pas dévoré par l’amertume. Ce choix n’est pas anodin. Il dit une conception du spectacle. Jusqu’au bout, Colbert a voulu faire une émission, pas seulement un statement. Il a respecté la forme qui l’avait porté, même au moment où cette forme lui était retirée.
La présence de Paul McCartney renforçait ce déplacement. Paul n’est pas une figure dépolitisée, contrairement à ce qu’on croit parfois. Des prises de position contre la guerre du Vietnam à Give Ireland Back to the Irish, de ses engagements pour les droits des animaux à ses concerts caritatifs, il a toujours eu une conscience du monde. Mais son langage principal reste celui de la chanson, et la chanson agit autrement que le discours. Lorsqu’il évoque l’Amérique de 1964 comme un idéal de liberté et de démocratie “espérons-le encore”, il ne prononce pas un réquisitoire. Il laisse flotter une phrase, avec cette douceur qui peut être plus dévastatrice qu’un sermon. Chez McCartney, le politique apparaît souvent sous la forme d’un regret, d’un souhait, d’une fidélité à une promesse ancienne. Ce soir-là, cette promesse était suspendue dans l’air du théâtre.
C’est aussi pour cela que Hello, Goodbye fonctionnait si bien. La chanson n’explique rien, ne tranche rien, ne nomme aucun responsable. Elle met en scène la contradiction. Deux interlocuteurs ne cessent de dire l’inverse l’un de l’autre. Oui et non. Stop et go. Bonjour et au revoir. C’est une chanson d’oppositions simples, mais l’époque adore précisément transformer les oppositions simples en gouffres infranchissables. Dans la bouche de McCartney et au milieu de cette foule, elle retrouvait une forme de malice pacificatrice. On peut être en désaccord, on peut se quitter, on peut fermer boutique, mais on peut encore chanter ensemble pendant trois minutes. Ce n’est pas une solution politique. C’est moins que ça, et peut-être plus précieux : une respiration.
Le nouvel album en arrière-plan : Paul retourne à Liverpool
La soirée avait aussi une actualité mccartneyenne plus discrète, mais essentielle. Paul McCartney n’était pas seulement là comme monument ambulant des Beatles. Il arrivait avec un nouvel album à l’horizon, The Boys of Dungeon Lane, annoncé pour le 29 mai 2026. À 83 ans, Paul ne se contente donc pas d’inaugurer des statues, de bénir des finales télévisées et de rejouer les refrains qui ont façonné le siècle. Il écrit encore. Il enregistre encore. Il retourne, une fois de plus, vers Liverpool, vers Speke, vers Forthlin Road, vers ces paysages intérieurs qui n’ont jamais cessé de nourrir son œuvre, même lorsqu’elle semblait courir vers l’ailleurs, le studio, la ferme écossaise, Lagos, Montserrat, New York ou les stades du monde entier.
Ce détail est capital. Toute la force de McCartney aujourd’hui tient dans cette double nature : il est une archive vivante et un artiste encore en mouvement. Beaucoup de légendes finissent par devenir les guides de leur propre musée. Elles commentent les vitrines, restaurent les bandes, racontent les anecdotes, valident les rééditions. Paul fait cela, bien sûr, parfois avec un soin maniaque. Mais il continue aussi d’ajouter des pièces au bâtiment. On peut discuter la valeur de chaque album tardif, préférer Chaos and Creation in the Backyard à Egypt Station, défendre Memory Almost Full, revoir à la hausse McCartney III, trouver certaines productions trop sages ou certains textes trop directs. Peu importe ici. L’essentiel est ailleurs : McCartney refuse la pétrification.
Dans le cadre du Late Show, cette actualité donnait à l’interview une couleur particulière. Colbert ne recevait pas seulement un témoin du passé, mais un homme qui, au moment même de regarder l’Amérique de 1964 depuis la scène qui l’avait révélée, s’apprêtait à publier des chansons tournées vers son enfance. La boucle est presque trop belle : l’Ed Sullivan Theater, les cris des filles, le mythe américain, puis Dungeon Lane, Liverpool, les souvenirs de l’avant-Beatlemania. Comme si Paul, au même moment, fermait une porte américaine et rouvrait une porte liverpuldienne. La grande traversée de sa vie, de Speke à Manhattan, revenait se plier sur elle-même.
Il faut se méfier de la tentation testamentaire. Chaque disque tardif d’un grand artiste âgé est aussitôt présenté comme un dernier message, un bilan, une lettre d’adieu. Paul nous a déjà joué ce tour plusieurs fois, et il a toujours continué. Mais il serait absurde de ne pas entendre ce que son œuvre récente a de plus introspectif. Depuis la mort de George, depuis les années 2000, depuis que les survivants des Beatles sont devenus moins nombreux que leurs absents, McCartney écrit avec une conscience de plus en plus aiguë du temps. Il n’a jamais perdu son goût de la fantaisie, des personnages, des pastiches, des expérimentations domestiques. Mais la mémoire prend davantage de place. Elle n’est plus seulement un matériau, elle devient un paysage.
Dans cette perspective, sa présence chez Colbert ressemblait à un chapitre supplémentaire de cette cartographie intime. Paul revient toujours aux lieux. Penny Lane, Strawberry Field, Forthlin Road, Abbey Road, l’Ed Sullivan Theater. Le rock moderne s’est construit sur une géographie sentimentale, et personne ne l’a mieux compris que les Beatles. Les lieux deviennent des chansons, les chansons deviennent des mythes, les mythes ramènent les corps dans les lieux. Ce soir-là, McCartney se tenait au croisement exact de ce circuit. Un vieil homme chantait une chanson de 1967 dans une salle mythifiée par une émission de 1964 pour fermer un programme né en 1993 et achevé en 2026. Essayez de faire tenir cela dans une simple brève d’actualité : impossible. C’est une coupe géologique de la pop.
Le rire, la musique et la politesse des survivants
Ce qui frappe chez McCartney, dans ces moments d’exposition symbolique extrême, c’est sa politesse. Le mot peut sembler faible, presque bourgeois, mais il est important. Paul est poli avec le passé. Poli avec les morts. Poli avec le public. Poli avec les institutions, même lorsqu’elles vacillent. Cela ne signifie pas qu’il est fade. Cela signifie qu’il possède un sens aigu de la tenue. Il sait qu’il représente plus que lui-même, et cette conscience peut produire chez d’autres une raideur insupportable. Chez lui, elle passe par le charme, la blague, la légèreté. Il ne sacralise pas bruyamment la scène de Sullivan ; il y revient, sourit, accepte les cris, raconte le maquillage orange, se moque de lui-même et de Paul Mescal avec une vanité feinte de vieux beau qui sait exactement ce qu’il fait.
Cette politesse des survivants est une chose rare dans le rock, genre qui a longtemps préféré la combustion, l’arrogance, la fuite en avant, l’autodestruction romantisée. McCartney, lui, a survécu par discipline, par travail, par famille, par entêtement mélodique. Il n’a jamais été le plus cool des Beatles, du moins selon les critères adolescents du cool. Lennon avait la morsure, George le mystère, Ringo la sympathie absolue. Paul avait l’efficacité, ce qui est toujours suspect dans une mythologie qui préfère les blessures visibles aux artisans qui se lèvent tôt. Mais avec l’âge, cette efficacité prend un autre éclat. Elle devient fidélité. À la musique. Au public. À l’idée qu’un show doit être donné, vraiment donné, pas seulement traversé.
Colbert partage, à sa manière, cette morale du travail. Une émission quotidienne est une machine dévorante. Elle ne pardonne pas la panne d’inspiration, la fatigue, le deuil, l’actualité molle ou atroce. Elle exige chaque jour un début, un milieu, une chute. Elle fabrique une fausse spontanéité avec une quantité délirante de préparation. En cela, le late-night est plus proche de la scène rock qu’on ne le croit. Le public voit le sourire, pas les heures de répétition. Il entend la blague, pas les versions ratées. Il chante le refrain, pas les prises abandonnées. Le dernier épisode du Late Show rendait visible cette communauté de l’ombre. Quand l’équipe envahit la scène, c’est toute la machinerie qui sort du décor pour recevoir, enfin, une part de lumière.
Là encore, Hello, Goodbye servait de véhicule idéal. Ce n’est pas une chanson de virtuose, même si les musiciens peuvent s’y amuser. Ce n’est pas une chanson de confession, même si elle devient émouvante dans ce contexte. C’est une chanson d’ensemble. Elle permet aux professionnels et aux amateurs, aux stars et aux techniciens, aux invités prestigieux et aux proches, de partager le même espace sans hiérarchie excessive. Elle démocratise l’adieu. McCartney, en bon maître de cérémonie pop, sait laisser entrer tout le monde. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles son répertoire vieillit si bien : il ne cherche pas seulement à impressionner, il cherche à inclure.
La dernière lumière
Le geste final, évidemment, était presque trop parfait : Colbert laisse à Paul McCartney l’honneur d’éteindre la lumière du bâtiment. Dans une autre émission, cela aurait pu paraître kitsch. Ici, le kitsch était assumé, transfiguré par l’accumulation des signes. Qui mieux que Paul pouvait couper le courant de l’Ed Sullivan Theater ? L’homme qui y avait contribué à allumer l’un des plus grands incendies culturels de l’Amérique moderne revenait, plus de six décennies plus tard, abaisser l’interrupteur d’un autre chapitre. La boucle n’était pas seulement narrative. Elle était électrique.
La télévision adore les métaphores de lumière. On entre “sous les projecteurs”, on “allume” une antenne, on “éteint” un plateau. Mais le rock, lui aussi, est une affaire d’électricité. Guitares branchées, amplis, micros, studios, grésillements, feedbacks, néons de scène. Lorsque Paul coupe la lumière, il ne coupe pas la musique. Il ferme seulement un circuit. Le théâtre aspiré dans un vortex puis transformé en boule à neige prolonge cette logique de conte absurde : l’institution disparaît, mais elle devient objet de mémoire, miniature que l’on secoue pour voir retomber les flocons. C’est une image presque enfantine, donc très colbertienne, et finalement très mccartneyenne aussi. Le réel est douloureux, alors on le transforme en jouet mélancolique.
On peut sourire de cette fin. On peut la juger trop écrite, trop consciente de son propre symbolisme. Mais les grandes sorties ont besoin de symboles, et celle-ci avait au moins le mérite de ne pas confondre cynisme et intelligence. Depuis trop longtemps, une partie de la culture contemporaine croit que l’émotion est suspecte dès qu’elle est lisible. McCartney a bâti sa vie contre cette idée. Il sait qu’un refrain évident peut contenir une vérité complexe. Colbert, dans ses meilleurs moments, le sait aussi. Le rire et la chanson partagent ce pouvoir : ils passent sous les défenses. Ils touchent avant que l’on ait terminé de formuler son objection.
Alors oui, voir Paul McCartney éteindre les lumières du Late Show avait quelque chose de sentimental. Et alors ? Le sentimentalisme n’est pas toujours l’ennemi de la profondeur. Il le devient lorsqu’il manipule, lorsqu’il force, lorsqu’il sucre le réel jusqu’à l’écœurement. Ici, il servait à reconnaître une perte. Une émission s’arrêtait. Une équipe se dispersait. Un théâtre changeait de fonction symbolique. Un public perdait un rendez-vous. Un animateur quittait son pupitre. Et un Beatle, survivant d’un monde plus ancien, venait dire que les adieux font partie de la chanson.
Ce que Paul emporte, ce que Colbert laisse
Que restera-t-il de cette soirée ? Pour les amateurs des Beatles, d’abord, une image de plus dans l’interminable album mccartneyen : Paul dans l’Ed Sullivan Theater, chantant Hello, Goodbye, entouré d’une foule qui n’était pas née lorsque les Beatles y ont joué pour la première fois, mais qui connaît pourtant la chanson comme si elle appartenait à son propre passé. C’est l’un des miracles de la pop : elle fabrique des souvenirs chez ceux qui n’ont pas vécu les événements d’origine. On peut être né bien après 1967 et avoir l’impression que Hello, Goodbye vous précède intimement. On peut n’avoir jamais regardé Ed Sullivan et sentir pourtant que cette scène compte. Les Beatles ont cessé d’être seulement un groupe depuis longtemps. Ils sont devenus une grammaire affective mondiale.
Pour les fidèles de Stephen Colbert, il restera l’image d’un animateur refusant de sortir seul. Colbert a toujours eu une conception communautaire du spectacle. Même dans ses monologues les plus personnels, il cherchait l’adresse directe, le lien, cette idée que l’émission ne se faisait pas seulement pour le public mais avec lui. Son dernier épisode a matérialisé cette idée jusqu’à la saturation : invités, musiciens, équipe, famille, collègues, fantômes de télévision, tous appelés sur le pont avant le naufrage orchestré. Ce n’était pas forcément sobre. Mais le late-night n’a jamais été un art de la sobriété. C’est un cabaret national, un journal intime collectif déguisé en show commercial.
Pour CBS et la télévision américaine, le souvenir sera plus trouble. La fin du Late Show laisse une question ouverte : que perd une culture lorsqu’elle abandonne ses rendez-vous communs ? On peut répondre que le monde a changé, que les formats doivent mourir, que la nostalgie ne fait pas une stratégie, que les coûts, les audiences et les usages imposent leur loi. Tout cela est vrai. Mais une société ne se mesure pas seulement à l’efficacité de ses plateformes. Elle se mesure aussi aux espaces où elle accepte encore de se regarder ensemble, même pour se moquer d’elle-même. Le Late Show fut l’un de ces espaces. Sa disparition ne provoquera pas le silence, évidemment. Il y aura d’autres vidéos, d’autres podcasts, d’autres humoristes, d’autres formats. Mais ce ne sera pas exactement la même chose.
Quant à Paul McCartney, il repart comme il était venu : en passant. C’est l’illusion qu’il donne toujours. Il passe, il chante, il plaisante, et derrière lui les pièces changent de dimension. Il a passé sa vie à faire cela. Entrer dans un studio avec John Lennon et ressortir avec une chanson qui appartient à tout le monde. Monter sur un plateau américain et déclencher une vocation chez des millions de gamins. S’asseoir au piano et trouver Let It Be dans un rêve de sa mère. Improviser un final de concert qui devient une communion. Venir dire au revoir à Colbert et transformer une fin de grille télévisée en moment d’histoire pop.
C’est peut-être cela, le vrai sujet de cette apparition : la manière dont McCartney continue de donner du poids aux instants. À l’âge où tant d’artistes protègent leur légende en évitant de trop s’exposer, lui accepte encore le risque du direct, de la voix moins souple, du symbole trop voyant, de la nostalgie qui colle aux chaussures. Il y va. Il chante. Il fait le job, mais “faire le job”, chez lui, signifie parfois relier 1964 à 2026 en trois minutes de pop lumineuse. Peu d’artistes, vivants ou morts, peuvent encore produire ce genre de court-circuit temporel.
Bonjour, au revoir, et après
La dernière grande ironie de Hello, Goodbye, c’est qu’elle refuse de choisir entre l’ouverture et la fermeture. Elle dit les deux à la fois. C’est exactement ce que fut cette soirée. Un adieu au Late Show, mais aussi un salut à ce qu’il a représenté. Un adieu à une certaine télévision, mais un salut à la puissance persistante du spectacle vivant. Un adieu à Colbert dans ce rôle précis, mais un salut à l’artiste qui continuera ailleurs, autrement. Un adieu à l’Ed Sullivan Theater comme maison du Late Show, mais un salut à tous les fantômes qui y demeurent, d’Ed Sullivan aux Beatles, de Letterman à Colbert. Un adieu, peut-être, à l’illusion d’une Amérique réunie devant le même écran, mais un salut à l’idée que la musique peut encore, brièvement, nous en donner l’écho.
On aurait tort de réduire la séquence à un joli moment viral. Elle dit quelque chose de plus profond sur la place de Paul McCartney dans notre présent. Il n’est plus seulement l’ancien Beatle que l’on célèbre par réflexe. Il est devenu une sorte de passeur rituel, convoqué lorsque la culture populaire a besoin de relier ses propres époques. Cela pourrait sembler lourd, presque funéraire. Mais Paul déjoue le poids par la légèreté. Il sait qu’un “hello” chanté avec le sourire peut parfois porter plus loin qu’un grand discours sur la perte. Il sait aussi qu’un “goodbye” n’est supportable que si quelqu’un, quelque part, continue de battre la mesure.
Dans les ultimes secondes, lorsque la lumière s’éteint, on pense à toutes les lumières que McCartney a vues s’allumer. Les studios de Hambourg, la Cavern, Abbey Road, Shea Stadium, les plateaux de télévision, les scènes de Wings, les tournées mondiales, les hommages, les funérailles, les retrouvailles impossibles par bandes interposées, les chansons nouvelles sorties d’un homme qui pourrait se contenter de régner sur les anciennes. On pense aussi à Colbert, seul et entouré, disant adieu à un métier quotidien qui vous mange la vie mais vous donne une place dans celle des autres. Deux hommes de spectacle, séparés par des générations, réunis par une même vérité : on ne possède jamais vraiment la scène. On l’habite un temps. Puis on la rend.
Cette nuit-là, Stephen Colbert a rendu la sienne avec humour et dignité. Paul McCartney l’a aidé à le faire en rappelant que les fins les plus tristes gagnent à être chantées. Hello, Goodbye n’a jamais prétendu résoudre quoi que ce soit. C’est une chanson trop sage pour les cyniques, trop simple pour les théoriciens, trop joyeuse pour ceux qui confondent gravité et grisaille. Mais dans l’Ed Sullivan Theater, au terme du dernier Late Show, elle a dit exactement ce qu’il fallait dire. Bonjour à ce qui fut. Au revoir à ce qui s’en va. Et, quelque part dans le noir, cette promesse obstinée que la prochaine chanson n’est jamais totalement impossible.
