






Hier soir, à la Kulturfabrik, dans le cadre du 19e Flamenco Festival Esch, nous avons assisté à l'un de ces spectacles qui vous harponnent dès les premières secondes et ne vous lâchent plus jusqu’au dernier soupir de lumière.
« Bendita tú », de la compagnie Lucía Campillo, précédé du récital du jeune guitariste José Manuel Martínez Muñoz (dit « El Peli »), fut un véritable spectacle total : profondément flamenco, profondément théâtral, intensément musical, toujours d’une accessibilité lumineuse et généreuse.
Grand public et exigeant à la fois.
La combinaison que j’adore!
Avant même le début « officiel » de la représentation, quelque chose était déjà en train de se produire.
Alors que le public était encore dispersé entre la cour extérieure, la buvette et les conversations d’avant spectacle, la scène, elle, respirait déjà.
Dans une lumière rougeâtre, orangée, presque irréelle, certaines figures étaient là, immobiles ou traversées de mouvements infimes.
Un chant lyrique longoureux, lancinant, flottait dans l’espace. Une femme semblait figée avant de se mouvoir lentement, telle une marionnette qui prend vie.
Petit à petit, les gens vinrent s’asseoir, curieux et intrigués par cette mise en atmosphère.
Le spectacle avait commencé sans prévenir. Je n’avais encore jamais vu cela, et c’était magnifique.
Les lumières se sont éteintes pour de bon, et ensuite ce fut un déluge de sensations, d’émotions, de couleur (l’orange), de rythmes et de présences.
Un spectacle où le chant lyrique et le chant flamenco dialoguaient sans cesse, se répondaient, se confrontaient parfois, mais surtout se mêlaient avec une puissance instinctive et bouleversante.
Trois femmes exceptionnelles portaient cet univers avec une sensibilité et une intensité rares :
- Lucía Campillo, immense bailaora habitée du début à la fin par chaque geste et chaque silence ;
- Paloma Espí, dont la voix semblait ouvrir des espaces suspendus hors du temps ;
- Aroa Fernández, profondément enracinée dans cette tension du cante flamenco, charnel, terrien, ancestral.
Aux côtés de ces trois artistes, José Manuel Martínez Muñoz « El Peli », déjà très impressionnant lors de son récital en première partie, insufflait au spectacle une énergie jeune, vive et passionnée. Sa guitare, fougueuse et habitée, débordait de virtuosité et surtout d’un bonheur de jouer communicatif : une présence alerte et vivace, qui ne cherchait jamais la démonstration gratuite mais semblait respirer au même rythme que les corps, les voix et les émotions traversant la représentation.
Et c’est peut-être cela qui rendait le spectacle « Bendita tú » si beau : malgré la richesse des symboles, malgré les thèmes profonds qui l'irriguaient — la féminité, l’émancipation, l’asservissement, la liberté, la sororité — tout demeurait fluide, vivant, joyeux, parfois même très drôle. Le spectacle respirait sans cesse. Il savait offrir des moments de légèreté, des parenthèses pleines d’humour et de tendresse.
Jamais pesant. Jamais fermé. Jamais prétentieux.
Visuellement, c’était somptueux.
Le travail sur la couleur et les matières, les tissus suspendus, les déplacements des corps, les compositions scéniques, les dialogues constants entre la bailaora, les cantaoras et le guitariste : tout semblait porté par une intelligence sensible, précise et organique.
Chaque tableau ouvrait un nouvel espace émotionnel, comme une couche différente au cœur du spectacle.
Et surtout : jamais l’attention ne retombait.
C’est sans doute l’un des spectacles où je me suis le moins ennuyé de toute ma vie de spectateur. Tout y était constamment vivant, mouvant, surprenant, insolite, toujours humain et chaleureux.
À la fin, la salle entière applaudissait comme un seul corps.
Nous avions tous rendu les armes devant cette beauté étrange, généreuse et intensément habitée.
Un spectacle capable, pendant 1 heure et demie, de suspendre le poids du monde et de nous rappeler pourquoi l’art demeure essentiel.
Un immense merci donc aux organisateurs et à toute l’équipe du festival qui rendent possible, chaque printemps, ce rendez-vous devenu précieux.
Parce qu’au fond, comme cela a été si justement rappelé en introduction par Paca, notre amie à tous : promouvoir la culture, c’est promouvoir la vie. Et d’une certaine manière, c’est aussi lutter contre la mort.
