Il y a quelque chose d’assez bouleversant à voir Paul McCartney, 83 ans, revenir non pas vers les grandes avenues de sa propre légende, mais vers une ruelle. Pas Abbey Road, pas Penny Lane, pas ces lieux désormais avalés par les cartes postales, les plaques commémoratives et les selfies de pèlerins beatlemaniacs, mais Dungeon Lane, comme une brèche discrète ouverte dans le Liverpool d’avant le mythe. Avec The Boys of Dungeon Lane, McCartney ne livre pas un disque testamentaire, ni même un album de souvenirs soigneusement vernis pour rassurer ceux qui voudraient que les Beatles restent éternellement jeunes. Il fait mieux, et plus risqué : il écrit depuis l’âge qu’il a, avec une voix qui craque parfois, des fantômes qui se pressent autour de lui, et cette insolence mélodique intacte qui lui permet encore de transformer une chambre d’adolescent, une route partagée avec George Harrison, un duo de pub avec Ringo Starr ou un bruit d’horloge en matière pop. Album charmant, imparfait, profondément habité, The Boys of Dungeon Lane regarde le passé sans s’y installer. McCartney y retrouve les garçons d’avant la gloire, mais c’est bien le vieil homme, encore affamé de chansons, qui nous touche le plus.
Il y a, dans The Boys of Dungeon Lane, quelque chose qui ressemble à une image impossible : Paul McCartney, 83 ans, milliardaire pop, monument vivant, survivant solaire d’un siècle englouti, qui se retourne non pas vers les stades, les couronnes, les hymnes, les légendes, mais vers une ruelle. Pas Abbey Road. Pas Penny Lane, carte postale trop parfaite, trop poncée par le tourisme mondial, trop chargée de selfies et de plaques commémoratives. Dungeon Lane. Le nom lui-même semble sorti d’un vieux conte du Merseyside, avec ses pierres humides, ses maisons modestes, ses chemins de traverse, son air salé venu de la Mersey et cette promesse enfantine que le monde commence peut-être juste derrière le prochain virage.
McCartney aurait pu, depuis longtemps, s’installer dans le rôle confortable du patriarche. Il aurait pu aligner des disques de souvenirs polis, des chansons d’automne, des refrains pour documentaires officiels, des bluettes aimables destinées à rassurer ceux qui veulent que les Beatles restent éternellement jeunes et gentils. Il fait autre chose. The Boys of Dungeon Lane n’est pas un album révolutionnaire, et il ne prétend pas l’être. C’est plus rare : c’est un disque où l’un des plus grands mélodistes de l’histoire populaire accepte d’écrire depuis l’âge qu’il a, avec la voix qu’il a, les absences qu’il porte, les fantômes qui l’accompagnent, et l’incroyable insolence de celui qui continue pourtant à chercher une chanson comme un gamin cherche un raccourci.
La phrase qu’il aurait confiée à propos du disque est presque trop belle pour être vraie : « Je me demande souvent si je ne suis pas simplement en train d’écrire sur le passé. Et puis je me dis : comment écrire sur autre chose ? » Toute l’affaire est là. Chez McCartney, le passé n’est jamais seulement le passé. C’est une matière vivante, un courant, une nappe souterraine. Il n’écrit pas pour conserver. Il écrit pour réactiver. Chez lui, la mémoire n’est pas un musée, c’est une pile électrique.
Sommaire
- La nostalgie sans naphtaline
- Andrew Watt, l’homme qui évite le mausolée
- “As You Lie There”, ou le désir retrouvé
- Liverpool, avant le mythe
- George Harrison, le compagnon d’avant la légende
- Ringo Starr, le pub et la fraternité
- Le fantôme de John, partout et nulle part
- “Lost Horizon”, les sons minuscules du temps
- “Mountain Top”, Glastonbury et la psychédélie tardive
- Les chansons d’amour, encore
- Le fils, la mère et la maison intérieure
- McCartney face à son propre catalogue
- La voix qui craque et la chanson qui tient
- Les ratés nécessaires
- Un album de survivant, pas de survivance
- Une place particulière dans la discographie solo
- La leçon de Dungeon Lane
- Verdict : charmant, imparfait, précieux
La nostalgie sans naphtaline
Le grand danger d’un disque comme The Boys of Dungeon Lane était évident : tomber dans la nostalgie Beatles, cette industrie planétaire du frisson patrimonial, où chaque accord de guitare acoustique semble vouloir vendre une tasse, un coffret deluxe ou un voyage organisé à Liverpool. McCartney connaît ce piège mieux que personne. Il en est à la fois la proie, le bénéficiaire et l’un des derniers gardiens. La moitié de la planète veut qu’il parle de John, l’autre moitié veut qu’il chante encore « Hey Jude », et dans l’intervalle il lui reste à être Paul McCartney, ce qui n’est pas un métier facile.
Or le plus beau dans ce nouvel album, c’est justement qu’il ne transforme pas la mémoire en vitrine. Il y a de la tendresse, oui. De la mélancolie, évidemment. Des clins d’œil pour les fidèles, des réminiscences, des petits éclats de Liverpool qui traversent les chansons comme des bus rouges sous la pluie. Mais il y a aussi de l’ambiguïté, du désir, de la gaucherie, de l’humour, parfois une franchise presque désarmante. Paul McCartney ne revient pas à son enfance pour se faire absoudre. Il y revient comme on revient sur les lieux d’un vieux mensonge, d’un premier émoi, d’une promesse faite à soi-même avant de devenir quelqu’un d’autre.
C’est pourquoi le disque fonctionne mieux lorsqu’il refuse la pure carte postale. Dès que McCartney regarde trop longuement le décor, le sucre menace. Dès qu’il se rappelle qu’il fut d’abord un corps, un adolescent, un fils, un ami, un garçon travaillé par le désir et l’ambition, l’album s’allume. C’est cette tension qui sauve The Boys of Dungeon Lane du simple album de vétéran. On n’y entend pas seulement un vieil homme raconter sa jeunesse. On entend la jeunesse regarder le vieil homme en retour.
Andrew Watt, l’homme qui évite le mausolée
La présence d’Andrew Watt aurait pu inquiéter. Le producteur est devenu, ces dernières années, une sorte de spécialiste du lifting rock haut de gamme : il sait remettre de la brillance sur les vieilles machines, redonner du nerf à des légendes, fabriquer un son contemporain sans trop effacer les rides. Avec les Rolling Stones, Elton John ou Ozzy Osbourne, son rôle a souvent consisté à empêcher le prestige de se transformer en marbre. Avec McCartney, la mission est plus délicate encore, parce que Paul n’a jamais été un simple chanteur à accompagner. Il est bassiste, guitariste, batteur, pianiste, arrangeur, architecte instinctif, homme-orchestre depuis avant que l’expression ne devienne un argument promotionnel.
Sur The Boys of Dungeon Lane, Watt semble avoir compris une chose essentielle : il ne fallait pas moderniser McCartney, mais le désencombrer. Le disque n’a pas la solitude artisanale de McCartney III, avec ses instruments empilés comme dans une grange mentale, ses accidents, ses esquisses, son côté carnet intime enregistré entre deux silences de pandémie. Il n’a pas non plus la volonté parfois crispée d’Egypt Station, qui cherchait par endroits à faire entrer Paul dans une pop contemporaine où il n’avait rien à prouver. Ici, la production respire. Elle pousse les chansons sans les brutaliser. Elle donne de l’air aux mélodies, du grain aux guitares, une assise aux basses, un peu de danger aux refrains.
Watt a aussi le bon goût de ne pas cacher l’âge de McCartney. La voix n’est plus celle de 1969, ni même celle de 1989. Elle se fissure, se voile, s’amincit parfois, perd cette insolence de gorge qui pouvait autrefois passer de la caresse à l’hurlement dans le même souffle. Mais ce serait une erreur de considérer cette fragilité comme une simple limite. Sur ce disque, elle devient un outil dramatique. Quand Paul chante la jeunesse, ce n’est pas un adolescent qui chante : c’est un homme qui a enterré John Lennon, George Harrison, Linda McCartney, George Martin, tant d’amis, tant de témoins, et qui continue malgré tout à trouver dans une suite d’accords une forme de grâce presque impudente.
“As You Lie There”, ou le désir retrouvé
Le premier grand choc du disque vient avec “As You Lie There”, morceau d’ouverture aussi troublant qu’élégant, qui aurait pu sombrer dans le malaise et s’en sort par la grâce du style. McCartney y revient à un désir d’adolescent, à cette obsession absurde et magnifique d’un garçon qui imagine une fille dans sa chambre, qui se demande s’il traverse parfois ses pensées, qui transforme l’absence de réponse en moteur poétique. Le sujet pourrait être embarrassant. Il l’est un peu, d’ailleurs, et c’est ce qui le rend intéressant. Paul n’écrit pas ici une romance de salon. Il écrit le trouble, la projection, cette fièvre un peu ridicule et totalement sérieuse des premiers émois.
Musicalement, le titre regarde du côté de la psychédélie Beatles, mais sans faire du pastiche de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Les guitares sont noyées de réverbération, la batterie avance avec une souplesse presque sensuelle, la voix se tord dans une légère distorsion, comme si le souvenir lui-même passait par un vieil amplificateur mal réglé. Le morceau a quelque chose de nocturne, de moite, de bizarrement charnel. Oui, le mot peut sembler incongru pour parler d’un octogénaire, mais c’est justement là que McCartney surprend : “As You Lie There” est sexy parce qu’il ne joue pas au jeune. Il laisse le désir apparaître comme une archive brûlante.
C’est aussi, d’une certaine manière, une réparation. On se souvient du malaise provoqué par “Fuh You”, tentative de hit moderne qui avait voulu jouer la carte de la provocation légère et s’était retrouvée coincée entre clin d’œil adolescent et embarras de vestiaire. Ici, rien de tel. Le désir n’est pas emballé dans une production racoleuse. Il est traité comme un souvenir complexe, avec sa beauté et sa gêne. McCartney ne cherche pas à séduire le marché. Il cherche à comprendre ce qu’un garçon ressentait avant de savoir qu’il allait devenir Paul McCartney.
Liverpool, avant le mythe
Ce qui traverse The Boys of Dungeon Lane, c’est un Liverpool d’avant le mythe. Pas seulement celui des clubs enfumés, du Cavern, des blousons noirs, des amplis poussifs et des harmonies volées aux Everly Brothers. Un Liverpool plus ancien, plus pauvre, plus familial, encore marqué par l’après-guerre. Le Liverpool des maisons modestes, des mères qui tiennent debout par devoir, des pères qui ont connu les privations, des garçons qui comprennent très tôt que la musique est peut-être une façon de sortir sans trahir.
McCartney a souvent chanté Liverpool, directement ou de biais. “Penny Lane” était déjà une opération miraculeuse : transformer un quartier réel en miniature pop universelle, faire entrer un barbier, un banquier, un pompier et un ciel bleu de mémoire dans trois minutes de perfection. Mais The Boys of Dungeon Lane est moins décoratif. Il n’y a pas ici la précision lumineuse de la vignette. Il y a davantage de boue, de distance, de brouillard intérieur. Dungeon Lane n’est pas un symbole touristique. C’est une brèche. Un endroit dont le nom semble autoriser McCartney à descendre sous le vernis.
C’est là que l’album touche quelque chose de profond dans l’œuvre de Paul : son obsession du lieu. Chez Lennon, le lieu est souvent un point de rupture, une chambre mentale, un endroit dont il faut s’évader ou qu’il faut dissoudre. Chez Harrison, il devient chemin spirituel, passage, seuil. Chez McCartney, le lieu est un théâtre où les êtres continuent de vivre. Une maison, une rue, une cuisine, une chambre, un pub, un arrêt de bus : tout peut redevenir chanson. Il a toujours eu ce génie presque cinématographique de l’espace quotidien. Dans The Boys of Dungeon Lane, il le met au service d’une question plus nue : que reste-t-il du garçon quand le monde entier connaît son visage ?
George Harrison, le compagnon d’avant la légende
L’un des moments les plus émouvants du disque, pour tout amateur des Beatles, est évidemment “Down South”, chanson consacrée aux aventures de stop partagées avec George Harrison. Le risque était énorme. Évoquer George aujourd’hui, c’est convoquer un fantôme d’une noblesse particulière : le cadet des Beatles, le guitariste longtemps sous-estimé, l’homme des silences, des sarcasmes, des jardins, des mantras, des rancunes et des illuminations. Depuis sa mort, Harrison est souvent figé dans une sainteté douce, un peu paresseuse, comme si son humour acide et son tempérament rugueux avaient été dissous dans l’encens.
McCartney, lui, retrouve le George d’avant Beatlemania. Pas le sage de Friar Park, pas l’auteur de “Something”, pas l’âme mystique de All Things Must Pass, mais un gamin qui marche au bord de la route avec une guitare, qui apprend, qui observe, qui se rapproche. “Down South” est précieux parce qu’il parle de ce moment fragile où l’amitié n’est pas encore une légende. Paul y chante, en substance, que ces trajets furent une manière de connaître George avant même que les Beatles ne sachent vraiment ce qu’ils allaient devenir. C’est une idée magnifique : avant les harmonies, les studios, les rivalités, les avocats, les séparations et les réconciliations posthumes, il y eut deux garçons sur une route.
La chanson avance avec une légèreté presque insolente, un côté rock sautillant qui refuse le lamento. C’est le bon choix. Harrison n’aurait sans doute pas aimé qu’on l’embaume dans les violons. La tendresse passe mieux dans le mouvement, dans la petite blague, dans le souvenir qui sourit. McCartney rend hommage à George non en lui dressant un autel, mais en le remettant en marche.
Ringo Starr, le pub et la fraternité
Puis vient “Home to Us”, premier véritable duo de Paul McCartney avec Ringo Starr dans ce cadre-là, et l’un de ces morceaux dont on sent immédiatement qu’ils diviseront les auditeurs. Les plus sévères y verront une chanson de pub, un piano un peu bancal, deux vieux amis qui chantent comme s’ils avaient déjà quelques pintes derrière eux, un moment presque trop simple pour un disque aussi chargé de mémoire. Ils n’auront pas complètement tort. Mais ils passeront peut-être à côté de l’essentiel : cette simplicité est le sujet même de la chanson.
Ringo n’a jamais été le Beatle de la démonstration. Il est le Beatle du lien. Celui qui tient, qui tombe juste, qui ramène les egos au tempo humain. Sa présence sur The Boys of Dungeon Lane a quelque chose de profondément rassurant, mais pas seulement parce qu’il est le dernier autre survivant de la planète Beatles. Elle rappelle que l’histoire des Beatles, avant d’être un empire culturel, fut une affaire de groupe. De regards, de blagues, de fatigue partagée, de trains, de chambres d’hôtel, de scènes minuscules, d’intuitions communes.
“Home to Us” est peut-être ringarde. Elle l’assume. Elle a ce côté singalong de fin de soirée, cette chaleur immédiate, cette absence totale de cynisme. Et à ce stade, franchement, qui pourrait reprocher à McCartney et Starr de s’offrir un moment de fraternité chantée ? Il y a quelque chose de presque bouleversant à entendre ces deux voix âgées se rejoindre non pour rejouer la gloire, mais pour faire ce qu’elles ont toujours su faire : tenir une chanson debout ensemble. Le morceau n’est pas parfait. Il n’a pas besoin de l’être. Il est là, et cette présence suffit.
Le fantôme de John, partout et nulle part
Évidemment, quand McCartney chante Liverpool, l’adolescence, les débuts, les garçons d’avant la légende, John Lennon n’est jamais loin. Il n’a même pas besoin d’être nommé pour apparaître. Il suffit d’un intervalle, d’une harmonie un peu mordue, d’une phrase qui se retourne sur elle-même, d’une mélodie trop belle pour ne pas chercher son contradicteur. Toute la carrière tardive de McCartney est travaillée par ce dialogue impossible avec Lennon. Il y a les chansons explicitement adressées, les souvenirs racontés en interview, les retrouvailles technologiques récentes qui ont permis de donner une forme nouvelle à une vieille démo. Mais il y a surtout le dialogue intérieur, celui qui ne s’interrompt jamais.
Dans The Boys of Dungeon Lane, John apparaît comme une absence structurante. Paul n’a plus besoin de rejouer le vieux théâtre McCartney-Lennon, ni de prouver qu’il fut plus expérimental, plus dur, plus profond, plus ceci ou moins cela. Ces procès-là appartiennent aux comptables du mythe. Ce qui reste, c’est une relation fondatrice : deux adolescents qui se reconnaissent, se défient, s’éduquent, se blessent, s’aiment à leur manière, puis deviennent trop grands pour l’espace qui les a créés.
Le disque est beau lorsqu’il laisse entendre cette présence sans l’expliquer. McCartney sait que tout mot de trop ferait basculer l’émotion dans la pancarte. Alors il procède comme souvent : par détour. Une ligne mélodique, une image, un souvenir de route, une chambre d’adolescent, un éclat d’humour. Lennon n’est pas transformé en saint, ni en partenaire marketing posthume. Il reste cette ombre vive au bord de la chanson, ce frère impossible dont l’absence donne parfois à la voix de Paul sa profondeur la plus inattendue.
“Lost Horizon”, les sons minuscules du temps
Avec “Lost Horizon”, l’album descend d’un cran dans la lumière. Le morceau, bluesy, presque jam, s’intéresse aux sons modestes qui ramènent McCartney vers un autre âge : un rire d’enfant, le carillon d’une horloge, un bruit domestique, une vibration de table. Ce n’est pas un sujet spectaculaire, et c’est précisément ce qui le rend fort. À 83 ans, Paul n’a plus besoin de chanter la grande Histoire pour parler du temps. Il sait que le passé revient rarement sous forme de fresque. Il revient par fragments ridicules. Une odeur, une intonation, un bruit de pas, un objet sur une table.
Le blues, chez McCartney, a toujours eu une place étrange. Il n’est pas un bluesman au sens strict, et n’a jamais eu cette gravité terreuse que Lennon pouvait simuler avec plus de brutalité. Mais il a toujours compris le blues comme une matière de jeu, de tension, de sensualité. “Lost Horizon” fonctionne parce qu’il n’essaie pas d’être authentique au sens puriste. Il est authentiquement mccartneyien : une forme américaine filtrée par un imaginaire britannique, un souvenir personnel qui passe par une grammaire collective.
Le titre dit beaucoup. L’horizon perdu n’est pas seulement celui de l’enfance. C’est celui de la perception. Plus on vieillit, plus les choses simples deviennent chargées. Le tic-tac d’une horloge n’est plus un détail sonore. C’est une provocation. Un rappel. Une percussion intime. McCartney, qui a passé sa vie à transformer les petits riens en mélodies inoxydables, trouve ici une manière douce de regarder l’abîme sans s’y jeter.
“Mountain Top”, Glastonbury et la psychédélie tardive
“Mountain Top” apporte une respiration plus étrange, plus colorée, inspirée par l’amour de McCartney pour Glastonbury et par cette relation singulière qu’il entretient encore avec les grands rassemblements populaires. On a beaucoup commenté sa voix lors de son concert de 2022 : les fissures, les limites, les notes moins sûres, les moments où l’on entendait l’âge cogner contre le répertoire. Mais on oublie parfois l’essentiel : ce soir-là, McCartney ne semblait pas seulement rejouer son histoire. Il regardait une foule immense chanter des morceaux écrits avant la naissance de la plupart des gens présents, et cette foule ne chantait pas par politesse patrimoniale. Elle chantait parce que les chansons étaient encore vivantes.
“Mountain Top” semble naître de ce vertige. C’est un morceau trip, un peu perché, où la psychédélie n’est plus la conquête de 1967 mais une manière de rester poreux au monde. Chez un artiste de cet âge, la tentation serait de refermer les fenêtres. McCartney, lui, laisse encore entrer des formes bizarres, des textures, des images légèrement absurdes, des poussées de couleur. Il ne fait pas semblant d’être un jeune groupe psyché. Il se souvient qu’il fut l’un des inventeurs de cette liberté en studio, et il la réemploie avec une malice intacte.
Le morceau ne compte peut-être pas parmi les sommets absolus de l’album, mais il lui donne une amplitude nécessaire. The Boys of Dungeon Lane n’est pas seulement un disque de cheminée, de photos jaunies et de larmes retenues. C’est aussi un disque d’échappées, de fantaisie, de bizarrerie contrôlée. McCartney a toujours été plus intéressant quand il acceptait son propre mauvais goût, son amour des ritournelles, des collages, des ruptures de ton. “Mountain Top” rappelle que la mémoire, chez lui, n’est pas sépia. Elle peut être violette, verte, acide, franchement louche.
Les chansons d’amour, encore
On pourrait sourire de voir McCartney continuer à écrire des chansons d’amour. Après tout, l’homme a déjà donné au monde assez de mélodies romantiques pour alimenter plusieurs vies de mariages, de ruptures, de réconciliations et de slow dances maladroites. Mais ce serait oublier que l’amour, chez lui, n’est pas un thème parmi d’autres. C’est une langue maternelle. Il pense en chansons d’amour comme d’autres pensent en concepts. Même ses morceaux les plus narratifs ont souvent besoin d’une adresse, d’un “you”, d’un visage invisible à qui parler.
“Ripples in a Pond”, dédiée à Nancy Shevell, appartient à cette veine. Le titre lui-même est typiquement mccartneyien : une image simple, presque trop simple, qui pourrait virer à la mièvrerie si elle n’était pas portée par un sens miraculeux de la modulation affective. Des rides à la surface de l’eau, un amour qui se propage, un geste minuscule qui change tout : on connaît le vocabulaire. Mais l’âge lui donne une autre densité. Aimer à 83 ans, ce n’est plus promettre l’éternité comme à 23. C’est mesurer le miracle d’un présent qui tient encore.
Là encore, le disque évite de justesse le sirop. McCartney n’a jamais eu peur du sentiment, ce qui lui a valu des décennies de procès en légèreté. On lui a opposé Lennon le tranchant, Harrison le profond, même Ringo le cool malgré lui. Paul, lui, serait le charmeur, l’artisan, le type des jolies mélodies. Vieille erreur. La mélodie, chez lui, n’est pas un décor. C’est une pensée. “Ripples in a Pond” rappelle que sa manière de dire l’amour, même lorsqu’elle frôle le cliché, repose sur une intelligence harmonique que peu de songwriters ont approchée.
Le fils, la mère et la maison intérieure
L’album est particulièrement touchant lorsqu’il revient, directement ou indirectement, à la figure des parents. Chez McCartney, la mère est un astre discret mais fondamental. Mary McCartney, disparue quand Paul était adolescent, hante toute son œuvre, de “Let It Be” aux chansons les plus enfouies. Le père, Jim, musicien amateur, homme de goût, présence formative, est tout aussi important. On parle souvent de Lennon comme du traumatisé primordial, de l’enfant abandonné, de l’écorché. McCartney, parce qu’il souriait mieux, parce qu’il écrivait des mélodies plus rondes, a longtemps été perçu comme moins blessé. C’est absurde. Sa blessure est ailleurs. Plus tenue, plus organisée, plus travailleuse.
Dans The Boys of Dungeon Lane, ce rapport à la famille prend une intensité particulière. Le retour à Liverpool n’est pas seulement géographique, il est filial. McCartney ne cherche pas seulement les garçons qu’il a connus. Il cherche les adultes qui les entouraient, ces silhouettes qui n’ont pas eu le temps de devenir mythologiques. Les parents, dans les histoires rock, sont souvent des obstacles à fuir. Chez Paul, ils sont aussi des musiciens invisibles. Ils lui ont donné une oreille, une discipline, une tendresse, une manière de tenir debout.
C’est peut-être ici que le disque est le plus adulte. Non pas quand il parle de vieillesse, mais quand il reconnaît enfin que l’enfance n’est pas un paradis perdu. C’est un territoire de dépendance, de pauvreté relative, de désirs contrariés, d’observations aiguës. Le petit Paul ne savait pas encore qu’il deviendrait l’un des hommes les plus célèbres du XXe siècle. Il savait qu’il fallait écouter. Et il a continué.
McCartney face à son propre catalogue
Le problème de Paul McCartney, depuis plus d’un demi-siècle, c’est Paul McCartney. Comment écrire après avoir écrit “Yesterday”, “Eleanor Rigby”, “Blackbird”, “Let It Be”, “Maybe I’m Amazed”, “Band on the Run” ? Comment sortir un nouvel album quand chaque chanson doit affronter non seulement la critique contemporaine, mais un panthéon personnel écrasant ? On juge rarement un nouveau morceau de McCartney pour ce qu’il est. On le juge contre l’histoire entière de la pop.
The Boys of Dungeon Lane ne gagne pas toujours ce combat, et ce n’est pas grave. Certains passages sont mineurs, quelques refrains s’installent trop vite dans le confort, certaines idées auraient gagné à être bousculées davantage. Mais le disque possède une qualité qui manque à plusieurs albums tardifs de McCartney : une nécessité narrative. On comprend pourquoi il existe. Il ne ressemble pas à une simple collection de chansons récentes. Il a un centre. Il regarde vers un point précis : le garçon d’avant, la ville d’avant, l’amitié d’avant, l’amour après tout.
Cette cohérence change tout. McCartney a toujours été capable de sortir trois mélodies splendides au milieu d’un disque inégal. C’est presque son problème : son génie mélodique peut sauver des albums qui ne savent pas toujours où ils vont. Ici, l’ensemble tient parce qu’il répond à une question. Pas une grande question abstraite. Une question simple, brutale : que peut encore dire Paul McCartney que seul Paul McCartney peut dire ? La réponse est évidente une fois qu’on l’entend : il peut raconter ce que cela fait d’avoir été l’un des garçons de Dungeon Lane et d’être encore là pour s’en souvenir.
La voix qui craque et la chanson qui tient
Il faut parler de la voix. Pas avec cruauté, pas avec cette obsession morbide qui consiste à surveiller les chanteurs âgés comme des bâtiments fissurés, mais avec honnêteté. Oui, la voix de Paul McCartney a vieilli. Oui, elle perd parfois en puissance ce qu’elle gagne en humanité. Oui, ceux qui espèrent retrouver le hurleur de “Helter Skelter”, le crooner parfait de “The Long and Winding Road” ou le rocker élastique des Wings devront accepter le réel. Mais le réel, justement, est l’un des grands sujets de ce disque.
La beauté de The Boys of Dungeon Lane tient souvent au frottement entre une mélodie encore jeune et une voix qui ne l’est plus. C’est bouleversant parce que l’écart est audible. On entend le garçon écrire et le vieil homme chanter. On entend l’élan et le poids, la grâce et le souffle, la mémoire et le corps. Cette tension donne aux meilleures chansons une force que n’aurait pas eue une performance vocalement impeccable. L’âge n’est pas un défaut de production. Il est le cœur du disque.
Dans le rock, nous avons longtemps exigé des artistes qu’ils meurent jeunes ou qu’ils vieillissent en faisant semblant de ne pas vieillir. C’est une impasse. McCartney propose autre chose : ne pas renoncer au jeu, à la sensualité, à la mélodie, mais laisser le temps s’entendre. Sa voix ne domine plus toujours la chanson. Parfois elle s’y appuie. Parfois elle la traverse avec prudence. Parfois elle vacille. Et quand elle vacille, l’émotion surgit.
Les ratés nécessaires
Un album tardif de McCartney sans maladresse serait presque suspect. L’homme a toujours eu une relation décomplexée à ses propres excès. Il peut écrire une merveille absolue et, deux pistes plus loin, céder à une fantaisie qui ferait lever les yeux au ciel d’un arrangeur moins amoureux. Cette absence de filtre est parfois agaçante, mais elle fait partie de son charme profond. McCartney n’est pas un minimaliste impitoyable. C’est un accumulateur, un joueur, un homme qui essaie, qui garde parfois trop, qui préfère le mouvement à la perfection clinique.
The Boys of Dungeon Lane contient donc ses moments plus faibles, ses pointes de fromage, ses refrains qui sentent un peu trop le piano de pub ou la comptine supérieure. Mais ces ratés n’annulent pas le disque. Ils le rendent humain. Il faut se méfier des chefs-d’œuvre tardifs trop impeccables : ils ont parfois l’odeur des œuvres terminales fabriquées pour la postérité. McCartney, lui, continue à faire des disques comme quelqu’un qui n’a pas fini. Pas comme quelqu’un qui grave sa dernière tablette.
C’est cette vitalité qui emporte l’adhésion. Même quand une chanson trébuche, elle trébuche vers quelque chose. Elle ne sent pas le calcul froid. Elle sent l’atelier. Et l’atelier de McCartney, depuis toujours, est un lieu fascinant : on y trouve du génie, du kitsch, du music-hall, du rock’n’roll, de la folk, de la soul blanche, des basses miraculeuses, des idées absurdes, des mélodies tombées du ciel, des refrains trop polis, des ponts sublimes. The Boys of Dungeon Lane ne fait pas exception. C’est un disque vivant, donc imparfait.
Un album de survivant, pas de survivance
La nuance est importante. The Boys of Dungeon Lane n’est pas un album de survivance, au sens où il ne se contente pas de prouver que McCartney respire encore, chante encore, enregistre encore. C’est un album de survivant. Il regarde les morts, les absents, les versions disparues de soi-même, et il ne se laisse pas écraser. Il y a là une leçon discrète, presque morale, mais jamais moralisatrice : continuer n’est pas forcément se répéter. Continuer peut être une forme de gratitude.
McCartney a toujours été plus complexe que son image de type sympathique. Derrière le charme, il y a une volonté de fer. Derrière les mélodies, une discipline presque brutale. Derrière le sourire, une capacité à encaisser les pertes et à retourner au travail. Cette éthique traverse le disque. On sent un homme qui a suffisamment vécu pour savoir que la mémoire peut devenir un piège, mais qui refuse de s’en priver. Il ne fuit pas le passé. Il l’utilise comme combustible.
C’est pourquoi The Boys of Dungeon Lane touche davantage qu’un simple exercice autobiographique. Il parle aussi à ceux qui n’ont pas grandi à Liverpool, qui n’ont pas écrit “Hey Jude”, qui n’ont pas été poursuivis par des foules hystériques dans les années 60. Il parle de ce moment où chacun finit par devenir l’archéologue de sa propre vie. On fouille, on retrouve des objets, des visages, des erreurs, des désirs. On ne comprend pas tout. On chante quand même.
Une place particulière dans la discographie solo
Où situer The Boys of Dungeon Lane dans l’immense discographie post-Beatles de McCartney ? Pas tout en haut, sans doute. Ram garde sa folie domestique et son éclat baroque. Band on the Run reste la grande aventure pop des Wings, disque d’évasion et de reconquête. Chaos and Creation in the Backyard demeure l’un de ses plus beaux albums tardifs, d’une mélancolie serrée, presque lennonienne par endroits. Memory Almost Full avait déjà tenté le face-à-face avec le temps, parfois avec une intensité remarquable. McCartney III possédait le charme du bricolage solitaire, l’impression d’un vieil inventeur enfermé avec ses instruments.
Mais The Boys of Dungeon Lane occupe une place à part parce qu’il assume plus frontalement la matière autobiographique sans perdre complètement le goût du jeu. C’est peut-être son disque le plus explicitement maccartneyien depuis longtemps, non parce qu’il empile les signatures reconnaissables, mais parce qu’il revient à la source de ces signatures. La mélodie comme refuge. La basse comme sourire intérieur. Le piano comme feu de cheminée et comme rampe de lancement. La mémoire comme décor mobile. La chanson d’amour comme preuve que le monde n’a pas totalement gagné.
Ce n’est pas un disque qui remplacera les classiques. Il n’en a ni l’ambition ni l’énergie historique. Mais il enrichit l’histoire. Il ajoute une pièce tardive, sincère, parfois magnifique, au portrait d’un artiste que l’on croit connaître depuis si longtemps qu’on oublie de l’écouter au présent.
La leçon de Dungeon Lane
Le titre est parfait parce qu’il dit tout sans expliquer. The Boys of Dungeon Lane. Les garçons. Pas les Beatles. Pas les sir Paul. Pas les statues, les coffrets, les remasters, les débats sans fin sur qui a écrit quoi. Les garçons. Ceux qui marchaient avant de savoir qu’ils entreraient dans l’Histoire. Ceux qui avaient des blagues, des complexes, des chansons américaines dans la tête, des rêves trop grands pour leurs rues. Ceux qui ne savaient pas encore que l’amitié peut devenir un mythe, puis une entreprise, puis une blessure, puis une légende.
McCartney a souvent été accusé de vouloir contrôler son récit. C’est vrai, sans doute. Mais qui pourrait lui reprocher totalement ? L’histoire des Beatles a été racontée tant de fois, tordue, simplifiée, dramatisée, exploitée, qu’il est logique que le dernier grand architecte encore debout veuille parfois reprendre la main. La réussite de ce disque est qu’il ne ressemble pas à une plaidoirie. Paul ne cherche pas à corriger tous les livres. Il cherche à retrouver une sensation.
C’est plus fort. Une sensation ne se prouve pas. Elle se chante. Et sur les meilleurs moments de The Boys of Dungeon Lane, on sent précisément cela : une rue qui remonte, une voix qui se souvient, un accord qui ouvre une porte, un vieil homme qui redevient garçon sans cesser d’être vieux. Ce n’est pas de la magie au sens naïf. C’est le travail mystérieux de la chanson populaire lorsqu’elle est écrite par quelqu’un qui en connaît tous les pièges et croit encore à son pouvoir.
Verdict : charmant, imparfait, précieux
The Boys of Dungeon Lane est un disque charmant, oui, mais le mot ne suffit pas. Charmant peut vouloir dire aimable, décoratif, légèrement inoffensif. Or ce nouvel album de Paul McCartney est plus dense que cela. Il est charmant comme peut l’être un visage ridé qui sourit en sachant exactement ce qu’il a perdu. Il est charmant comme une vieille chanson entendue depuis une autre pièce. Il est charmant parce qu’il accepte parfois d’être ridicule, tendre, trop sucré, avant de redevenir soudain profond.
Il y a des morceaux magnifiques, des morceaux mineurs, des moments de grâce, des facilités, un duo avec Ringo qui ressemble à une pinte renversée sur un piano, une chanson de désir adolescent étonnamment sensuelle, un souvenir de George Harrison qui serre la gorge sans sortir les violons, des éclats psychédéliques, des ballades amoureuses, des sons minuscules qui font revenir les morts. Il y a surtout un artiste qui refuse l’idée que la vieillesse doive être silencieuse, digne, immobile. McCartney ne prend pas la pose du sage. Il continue à fabriquer des chansons. C’est sa manière de respirer.
À ceux qui se demandaient, après Glastonbury, si le rideau approchait, The Boys of Dungeon Lane répond avec douceur mais fermeté : pas encore. La voix craque, le corps ralentit, les fantômes se rapprochent, mais l’instinct demeure. Et quel instinct. À 83 ans, Paul McCartney n’a plus rien à prouver, formule que l’on répète tellement qu’elle a fini par ne plus rien vouloir dire. La vérité est plus belle : il continue à prouver, non sa grandeur, mais son appétit.
Au fond, c’est peut-être cela, le secret du disque. Paul McCartney ne revient pas à Dungeon Lane pour s’y installer. Il y passe, il regarde, il reconnaît les garçons, il leur adresse un signe, puis il reprend la route. La mémoire n’est pas une destination. C’est un carburant. Et chez McCartney, contre toute attente raisonnable, le moteur tourne encore.
