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Paul McCartney, The Boys of Dungeon Lane : le disque fragile d’un géant qui regarde derrière lui

Publié le 30 mai 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Il y a quelque chose d’à la fois bouleversant et cruel à écouter Paul McCartney revenir vers Liverpool, John Lennon, George Harrison, Ringo Starr et les fantômes d’avant la légende. Avec The Boys of Dungeon Lane, Macca signe un album de mémoire, de famille et de rues anciennes, produit par Andrew Watt, où l’on entend un vieil homme ouvrir son album de souvenirs sans jamais se réfugier totalement dans le musée Beatles. Sur le papier, tout semblait réuni pour le grand disque tardif : l’enfance, les parents, les premiers compagnons, un duo avec Ringo, cette voix désormais abîmée qui peut, lorsqu’elle cesse de lutter contre le temps, devenir une arme d’émotion massive. Mais le disque n’est pas le chef-d’œuvre espéré. Il est plus fragile, plus inégal, parfois trop aimable, souvent touchant. Ses plus beaux moments surgissent quand Paul ne cherche plus à prouver qu’il sait encore rocker, mais accepte de chanter les absents, les parents, les jours laissés derrière lui et cette lumière de Liverpool qui continue de filtrer entre les mélodies. Un album mineur, peut-être, mais pas inutile : le témoignage d’un géant qui n’a plus rien à prouver et qui continue pourtant de chercher une chanson capable de tenir tête au passé.


Il faudrait commencer par une précaution, mais elle est tellement évidente qu’elle en devient presque embarrassante : Paul McCartney ne doit plus rien à personne. Ni aux fans, ni aux critiques, ni à l’histoire de la pop, ni à ce vieux tribunal invisible qui continue, soixante ans plus tard, de demander aux survivants des Beatles de produire des miracles comme d’autres remplissent des formulaires administratifs. McCartney a déjà donné plus de mélodies au monde que la plupart des civilisations n’en méritent. Il a écrit des chansons qui ont accompagné des naissances, des mariages, des ruptures, des enterrements, des virées en voiture, des chambres d’adolescents, des matins de solitude, des stades entiers transformés en chorales. À ce niveau-là, on ne parle plus seulement d’une discographie. On parle d’un climat affectif.

Et pourtant, chaque fois que Paul McCartney sort un nouvel album, la même attente revient, absurde et touchante : et si c’était encore un grand disque ? Pas seulement un disque honorable, pas seulement une livraison sympathique de plus par un monument vivant, pas seulement une carte postale signée Macca depuis la colline du grand âge. Non. Un vrai grand disque. Le chef-d’œuvre tardif, celui que l’on espère toujours parce que l’homme en est capable, parce que sa main a déjà trouvé des mélodies impossibles, parce qu’il suffit parfois chez lui d’un accord, d’une modulation, d’un refrain venu de nulle part pour que la vieille magie traverse la pièce en pantoufles et renverse tout sur son passage.

The Boys of Dungeon Lane arrive donc chargé d’une promesse dangereuse. Sur le papier, tout y est pour exciter le cœur des beatlemaniaques et des amoureux de Paul McCartney en solo : un disque introspectif, tourné vers Liverpool, l’enfance, les parents, les premiers pas avec John Lennon et George Harrison, les rues d’avant la gloire, les souvenirs d’avant la mythologie. Un album produit avec Andrew Watt, homme de studio devenu spécialiste des vétérans illustres, capable de remettre un peu d’air et de nerf autour des grandes statues du rock. Un disque qui contient même un duo avec Ringo Starr, événement que l’on aimerait accueillir avec des cloches, des fanfares et une larme au coin de l’œil. Deux Beatles survivants, ensemble, sur une chanson nouvelle : il faudrait avoir le cœur bien sec pour ne pas tendre l’oreille.

Mais voilà : l’émotion d’un contexte ne fait pas toujours la grandeur d’un album. Et c’est là que les choses deviennent délicates. The Boys of Dungeon Lane n’est pas un mauvais disque. Il serait même injuste, presque indécent, de le traiter comme une faiblesse honteuse. Il contient de beaux moments, des éclats de tendresse, des refrains qui se posent doucement, des arrangements élégants, une sincérité qui ne ressemble pas à un argument marketing. Mais il n’est pas non plus le chef-d’œuvre tardif de Paul McCartney que l’on pouvait espérer. Il flotte dans cette zone étrange, frustrante, très mccartneyenne au fond, entre le charme et l’inachevé, entre l’évidence et le brouillon trop vite accepté, entre le miracle mélodique qui affleure et la chanson qui ne parvient pas à s’imposer.

C’est peut-être cela qui rend le disque à la fois attachant et décevant. Il vient d’un artiste dont la moindre faiblesse reste plus intéressante que la réussite de beaucoup d’autres, mais il rappelle aussi une vérité cruelle : même les plus grands songwriters du monde peuvent manquer de chansons mémorables.

Sommaire

  • Dungeon Lane, ou le retour à la rue d’avant le mythe
  • Days We Left Behind : quand la voix abîmée devient une force
  • Momma Gets By et Salesman Saint : les parents comme vraie patrie
  • Home to Us : le duo Paul et Ringo qui méritait mieux
  • Quand Paul force le rock, et quand le rock lui échappe
  • Never Know, We Two et les fantômes de la mélodie parfaite
  • Down South : George Harrison dans le rétroviseur
  • Andrew Watt, Nigel Godrich et la question du producteur qui ose dire non
  • La vieillesse de Paul n’est pas le problème
  • Paul McCartney et le piège du “bon disque”
  • Le disque que l’on espérait, le disque que l’on a
  • Ce que Paul continue de nous apprendre
  • La grandeur n’est plus où l’on croit

Dungeon Lane, ou le retour à la rue d’avant le mythe

Le titre The Boys of Dungeon Lane dit presque tout. Il y a dans cette formule une modestie de carte ancienne, une odeur de pavé humide, de terrain vague, de veste trop courte, de vélo contre un mur, de conversations entre garçons qui ne savent pas encore qu’ils vont faire exploser le XXe siècle. Dungeon Lane n’est pas Abbey Road. Ce n’est pas le studio sanctifié, ni la pochette traversée au passage piéton, ni le pèlerinage touristique. C’est l’avant. L’avant des Beatles, l’avant de la Beatlemania, l’avant de la couronne, l’avant des procès intérieurs, l’avant des morts. Le monde où Paul McCartney n’était pas encore “Paul McCartney”, mais un garçon de Liverpool qui rêvait, apprenait, regardait, enregistrait déjà tout sans savoir que sa mémoire deviendrait un jour une matière historique.

Depuis longtemps, McCartney entretient un rapport particulier avec son enfance. Chez lui, la nostalgie n’est jamais totalement sombre. Elle est filtrée par cette capacité presque irritante à voir la lumière sur les bords. Là où John Lennon aurait transformé le souvenir en cri, Paul l’arrondit, le chante, le rend habitable. Il peut évoquer la perte, la pauvreté, l’absence, la mort de sa mère, les duretés du Liverpool d’après-guerre, mais il y a presque toujours, quelque part, une fenêtre ouverte, un refrain qui refuse de se coucher dans le drame. C’est sa force et parfois sa limite. Paul McCartney n’est pas un artiste du gouffre. C’est un artiste du rebond, du lien, de la réparation mélodique.

Sur The Boys of Dungeon Lane, cette tendance est partout. Le disque se veut un voyage vers la source, non pas vers la légende telle que nous la racontons, mais vers la mémoire privée de celui qui l’a vécue. Les chansons évoquent les parents, les amis, les débuts, les rues, les départs, les petites scènes qui précèdent les grandes fresques. Le disque a quelque chose d’un album de photographies que l’on ouvre à un âge où les images ne sont plus seulement des souvenirs, mais des preuves que tout cela a bien eu lieu. Paul ne regarde pas Liverpool comme une marque touristique. Il le regarde comme un homme âgé regarde la géographie de sa formation : avec gratitude, douleur douce, précision affective et, parfois, ce flou de carte postale qui menace toujours ses chansons les plus autobiographiques.

Le risque, évidemment, est immense. Quand McCartney chante sa jeunesse avec John Lennon, nous n’entendons pas seulement une chanson. Nous apportons avec nous des bibliothèques entières, des documentaires, des biographies, des images en noir et blanc, des débats sur Forthlin Road, Quarry Bank, la mère de John, la mère de Paul, les premiers accords, les carnets, les guitares acoustiques, le skiffle, Hambourg, le Cavern. Chaque phrase se retrouve écrasée par une mythologie qui la dépasse. Pour être à la hauteur d’un tel matériau, il faudrait une écriture d’une simplicité implacable, presque nue. Par endroits, The Boys of Dungeon Lane y parvient. Ailleurs, il semble se contenter de suggérer l’émotion sans la sculpter jusqu’au bout.

C’est là le paradoxe du disque. Il veut raconter l’avant-mythe, mais il est condamné à être écouté depuis l’après-mythe. Chaque chanson porte un poids que sa structure ne peut pas toujours supporter. On ne demande pas à Paul de refaire Eleanor Rigby ou Here, There and Everywhere. Ce serait absurde. Mais on attend de lui, peut-être injustement, qu’il transforme le souvenir en chanson nécessaire. Or beaucoup de titres de l’album ressemblent davantage à des souvenirs mis en musique qu’à des chansons dont le souvenir aurait exigé la naissance.

La nuance est sévère. Elle est aussi essentielle.

Days We Left Behind : quand la voix abîmée devient une force

Le premier single, Days We Left Behind, avait de quoi rassurer tout le monde. C’est sans doute l’un des sommets de l’album, et peut-être le morceau qui comprend le mieux ce que la voix actuelle de Paul peut encore offrir. Car il faut en parler sans cruauté mais sans mensonge : la voix de Paul McCartney en 2026 n’est plus l’instrument souple, insolent, miraculeusement plastique qui passait de Long Tall Sally à Yesterday, de Helter Skelter à Blackbird, de Maybe I’m Amazed à Band on the Run avec une aisance de caméléon impérial. Elle est usée, plus fine, parfois instable, déchirée sur les hauteurs, fragile dans les attaques. Mais la fragilité n’est pas toujours une faiblesse. Dans les bonnes chansons, elle devient vérité.

Days We Left Behind fonctionne parce qu’il ne force pas Paul à jouer contre son âge. Le morceau accueille les accrocs, les fils tirés, les petites cassures. Il ne cherche pas à maquiller l’homme derrière la légende. Il laisse entendre le temps. Et lorsqu’il est question de John Lennon, des jours anciens, de cette période où tout était encore possible parce que rien n’était encore arrivé, cette voix fatiguée apporte une émotion qu’un Paul de trente ans n’aurait pas pu chanter de la même façon. Le vieil homme ne rejoue pas le garçon. Il le regarde.

C’est exactement ce que l’on attend d’un grand disque tardif : non pas le fantasme grotesque de la jeunesse éternelle, mais l’invention d’une forme adaptée au vieillissement. Les meilleurs albums de fin de parcours ne sont pas ceux qui prétendent que le temps n’existe pas. Ce sont ceux qui l’utilisent comme un instrument. Johnny Cash l’a fait dans ses derniers enregistrements avec Rick Rubin, même si le dispositif avait parfois quelque chose de trop cadré. Leonard Cohen l’a fait avec une lucidité sépulcrale. Bowie, sur Blackstar, a transformé la disparition en architecture. McCartney, lui, n’a jamais été un homme de tombeau. Mais sur Days We Left Behind, il trouve une manière très personnelle d’habiter la perte sans se déguiser en prophète funèbre.

Le morceau touche parce qu’il refuse le grand drame. Il regarde l’impermanence avec cette douceur typiquement mccartneyenne, mélange de pudeur et de mélodie. Il y a John, il y a les rues, il y a Forthlin Road, il y a ce passé dont Paul semble se demander s’il n’y revient pas trop souvent, avant de conclure en substance qu’on écrit toujours depuis ce que l’on a vécu. Cette idée pourrait être banale. Chantée par lui, à ce moment de sa vie, elle devient presque une clé. McCartney n’est pas seulement nostalgique parce qu’il vieillit. Il l’a toujours été. Même jeune, il écrivait déjà comme quelqu’un qui se souvenait d’un monde en train de disparaître. Penny Lane, When I’m Sixty-Four, Martha My Dear, Your Mother Should Know : la mémoire, chez Paul, n’a jamais attendu la vieillesse.

La différence, aujourd’hui, est que le souvenir n’a plus besoin d’être stylisé pour paraître ancien. Il l’est. Et quand Days We Left Behind accepte cela, le disque s’élève.

Momma Gets By et Salesman Saint : les parents comme vraie patrie

Les morceaux les plus émouvants de The Boys of Dungeon Lane ne sont pas nécessairement ceux qui touchent le plus directement au mythe Beatles. Ce sont peut-être ceux qui reviennent vers Jim et Mary McCartney, les parents de Paul. Là, le disque cesse de dialoguer avec nos attentes de fans pour entrer dans quelque chose de plus intime, de plus domestique, de moins encombré par les posters. Momma Gets By, qui clôt l’album, possède une simplicité presque désarmante. Une chanson d’amour sur le mariage des parents, sur ce lien modeste, sur cette endurance du quotidien qui, dans une autre vie, n’aurait jamais intéressé les historiens du rock. Mais c’est justement là que Paul est parfois le plus fort : dans la dignité accordée aux vies ordinaires.

Le refrain, d’une directivité presque enfantine, n’a pas besoin d’en dire trop. Il dit l’amour comme on le dirait dans une cuisine, sans grands mots, sans velours rhétorique. Les cordes gonflent autour de cette image, et l’on sent le vieux McCartney retrouver l’une de ses vérités profondes : la grandeur peut être domestique. Depuis les Beatles, Paul a toujours été fasciné par les petites gens, les prénoms, les maisons, les gestes, les histoires minuscules. Eleanor Rigby ramassait les solitudes ; She’s Leaving Home ouvrait une porte de chambre ; Let ’Em In faisait défiler des présences familières ; Put It There transformait une phrase paternelle en chanson de transmission. Momma Gets By appartient à cette lignée, même si elle n’en atteint pas les sommets. Elle a quelque chose de sincère, de nu, d’un peu tremblant. On ne lui demande pas plus.

Salesman Saint, autre chanson liée à l’univers parental, est plus ambitieuse dans son arrangement, avec des cuivres qui regardent vers une élégance d’orchestre ancien, presque vers Glenn Miller. Là encore, le sujet est magnifique : tenir, travailler, continuer, faire avec ce que la vie donne. Paul a toujours aimé les personnages qui avancent malgré tout. Il ne les regarde pas de haut. Il sait d’où il vient. Même devenu milliardaire culturel, même transformé en institution mondiale, il reste profondément marqué par cette morale du “get on with it”, cette manière britannique, populaire et parfois terrible, de ne pas s’écrouler parce qu’il faut bien préparer le thé, payer les factures et tenir la maison.

Dans ces moments-là, The Boys of Dungeon Lane gagne en densité. L’album ne cherche plus à nous vendre une clé supplémentaire de la légende Beatles. Il raconte la matrice affective d’un homme. Jim McCartney, Mary McCartney, Liverpool, les classes populaires, la musique entendue à la maison, le sens du spectacle modeste, les standards, les fanfares, la radio, les chansons que l’on retient parce qu’elles accompagnent la vie plutôt qu’elles ne la dominent. Tout cela est au cœur de Paul. Bien plus peut-être que certaines narrations héroïques sur les Beatles. Avant John, avant George, avant Ringo, il y a cette cellule familiale, cette blessure fondatrice de la mère morte trop tôt, ce père musicien amateur qui transmet sans savoir qu’il arme l’un des plus grands mélodistes du siècle.

Le disque aurait gagné à creuser plus férocement cette veine. Non pas à devenir un album de mémoires au sens littéraire, mais à laisser davantage de place à cette vérité familiale. Momma Gets By et Salesman Saint montrent ce que Paul McCartney tardif peut encore faire quand il accepte de réduire le cadre, de ne pas courir après le grand refrain universel, de chanter une scène précise. La chanson devient alors moins brillante, mais plus touchante. Et chez un artiste aussi souvent célébré pour son éclat, la tendresse sans projecteur a quelque chose de précieux.

Home to Us : le duo Paul et Ringo qui méritait mieux

Le morceau le plus attendu de l’album est évidemment Home to Us, le duo entre Paul McCartney et Ringo Starr. Il suffit d’écrire ces deux noms ensemble pour que l’air change. Paul et Ringo, les deux survivants. Les deux derniers hommes capables de dire “nous” à propos des Beatles sans emprunter la voix des archives. Le bassiste-chanteur et le batteur, les deux témoins vivants d’une histoire dont John et George sont désormais les absents magnifiques. Sur le papier, Home to Us a tout de l’événement. Dans l’imaginaire, on voudrait que la chanson soit bouleversante, définitive, simple et immense, un dernier salut fraternel venu de Liverpool, une poignée de main entre deux vieillards qui ont changé le monde et qui se souviennent du quartier.

Le problème est que la chanson, elle, n’a pas tout à fait la carrure de l’événement. Elle est sympathique, bien intentionnée, évidemment émouvante par ce qu’elle représente, mais elle ne s’impose pas comme une grande chanson. C’est cruel à dire, parce que l’on aimerait l’aimer davantage. On aimerait que les voix de Paul et Ringo suffisent, que la charge historique compense tout, que l’émotion biographique fasse disparaître les faiblesses de composition. Mais la musique populaire, même lorsqu’elle vient de deux Beatles, reste soumise à cette loi impitoyable : il faut une chanson.

Home to Us touche par son idée. Deux hommes âgés reviennent sur un Liverpool dur, ouvrier, parfois violent, mais qui fut leur maison. Ringo vient de Dingle, Paul de Speke et Allerton, deux géographies affectives qui n’ont pas besoin d’être idéalisées pour devenir mythiques. Le morceau pourrait raconter la fraternité des origines, cette manière qu’ont les quartiers difficiles d’être à la fois des pièges et des matrices, des endroits que l’on quitte mais que l’on ne cesse jamais totalement d’habiter. Il y avait là une matière superbe. Peut-être trop superbe. La chanson semble parfois intimidée par son propre sujet.

Le duo reste pourtant important. Entendre Ringo Starr aux côtés de Paul en 2026 n’a rien d’anodin. La voix de Ringo porte immédiatement avec elle une chaleur de survivant, une humanité simple, cette couleur unique qui transforme la moindre apparition en signe d’amitié. Il n’a jamais eu besoin de chanter beaucoup pour être aimé. Chez les Beatles, ses chansons étaient des refuges collectifs, des respirations d’enfance ou de camaraderie. Dans Home to Us, sa présence suffit à ouvrir une porte. Mais une porte ouverte ne fait pas une maison solide.

Le morceau aurait peut-être eu besoin d’un producteur plus sévère, d’un regard extérieur capable de dire à Paul : l’idée est belle, mais il faut reprendre le refrain, aiguiser le pont, trouver l’image qui tue, enlever ce qui flotte. Or qui ose dire cela à Paul McCartney ? Qui ose regarder l’homme qui a écrit Hey Jude, Let It Be, Maybe I’m Amazed et Here, There and Everywhere et lui expliquer qu’une chanson sur Liverpool avec Ringo Starr n’est pas encore assez forte ? C’est le drame discret de ce type d’album. Plus l’artiste est grand, plus il devient difficile de le contredire au bon moment.

Home to Us restera donc peut-être davantage comme un document émouvant que comme un classique. Ce n’est pas rien. Mais c’est moins que ce que l’on espérait.

Quand Paul force le rock, et quand le rock lui échappe

L’une des faiblesses récurrentes de The Boys of Dungeon Lane vient des morceaux où Paul veut “rocker” un peu. Il en a évidemment le droit. Plus que le droit, même : il en a l’histoire. Cet homme a hurlé I’m Down, fracassé Helter Skelter, rugi Oh! Darling, inventé avec Wings une forme de rock de stade à la fois souple et musclé. Personne ne peut lui retirer cette dimension physique. Le problème n’est pas l’intention. Le problème est le résultat.

Sur des titres comme As You Lie There, Lost Horizon ou Come Inside, l’album semble parfois perdre son centre dès que le tempo s’emballe. As You Lie There commence pourtant avec une idée intrigante, presque inquiétante : un spoken word, une adresse à une femme aperçue, une tension légèrement trouble, un parfum de narrateur pas totalement fiable. On se dit que Paul pourrait s’aventurer sur un terrain plus ambigu, plus nocturne, moins confortable. Puis le morceau bascule vers quelque chose de plus attendu, de plus énergique, mais aussi de moins captivant. L’élan ne libère pas la chanson. Il la banalise.

C’est une chose étrange chez McCartney âgé : le rock frontal le rajeunit rarement. Il le met au contraire face à ses limites actuelles. Sa voix n’a plus l’élasticité nécessaire pour survoler les montées, et l’écriture, lorsqu’elle n’est pas assez solide, se retrouve exposée par l’énergie qu’elle réclame. On sent l’envie de ne pas faire un disque trop immobile, de rappeler que Paul reste un homme de guitares, de basse, de batterie, de studio, de mouvement. Mais le disque fonctionne mieux quand il cesse de prouver quoi que ce soit. Life Can Be Hard ou First Star of the Night, dans leur registre plus balancé, plus mélodique, accueillent beaucoup mieux son état présent.

Ce n’est pas une question d’âge au sens bêtement biologique. Certains artistes vieillissent très bien dans la rugosité. Bob Dylan a transformé sa voix en gravier prophétique. Neil Young peut encore faire sonner trois accords comme une grange en feu. Keith Richards a bâti toute une esthétique sur l’érosion. Paul, lui, est un autre type d’animal. Sa force a toujours été la fluidité, la rondeur, la ligne mélodique, la capacité à rendre complexe ce qui paraît simple. Quand il force le rock, il risque de perdre cette élégance sans gagner en danger.

Cela ne signifie pas qu’il doive se condamner aux ballades. Ce serait un contresens. Mais The Boys of Dungeon Lane montre que son territoire le plus fertile aujourd’hui se situe dans la demi-teinte, le souvenir, le lilt, la chanson qui marche plutôt qu’elle ne court. Paul n’a pas besoin de démontrer qu’il peut encore faire du bruit. Il a besoin de trouver le volume exact auquel sa voix, son âge et ses mélodies deviennent indissociables. Sur les meilleurs moments du disque, il y parvient. Sur les morceaux plus rock, il se disperse.

On pourrait presque dire que le disque souffre d’un excès de bonne volonté. Il veut être intime, varié, vivant, éclectique, mccartneyen dans tous les sens du terme. Mais l’éclectisme, chez Paul, a toujours été à double tranchant. Il peut produire un Ram, disque foutraque et génial, ou des albums où les styles se succèdent sans que l’ensemble prenne vraiment feu. Ici, l’unité thématique ne suffit pas toujours à compenser la dispersion musicale.

Never Know, We Two et les fantômes de la mélodie parfaite

Il y a sur The Boys of Dungeon Lane des moments où l’on entend le grand McCartney passer derrière une fenêtre. We Two, notamment, possède un joli balancement, une ligne qui rappelle que cet homme a dans les doigts une science mélodique presque surnaturelle. Il suffit d’un mouvement, d’un bout de refrain, d’un changement d’accord pour que l’on reconnaisse la signature. Pas la copie de lui-même, mais cette manière d’ouvrir soudain la chanson comme on tire un rideau. Le fameux don est encore là, même s’il n’illumine plus tout le disque avec la même constance.

C’est peut-être ce qui rend l’album frustrant : les promesses sont visibles. Never Know, avec ses flûtes qui évoquent inévitablement The Fool on the Hill, joue sur une mémoire sonore immédiatement identifiable. On entend le clin d’œil, la couleur, le parfum pastoral, ce petit théâtre d’innocence mélancolique que Paul sait installer mieux que personne. Mais là encore, le décor semble parfois plus fort que la chanson. Les flûtes sont belles parce qu’elles réveillent quelque chose, mais elles auraient besoin d’une charpente plus robuste pour ne pas ressembler à une citation de luxe.

C’est un danger permanent pour McCartney : il possède son propre musée intérieur. Un seul son peut renvoyer à une période, un seul arrangement peut rappeler un continent entier de chansons passées. Les auditeurs, surtout les fans des Beatles, sont prêts à remplir les blancs. Nous entendons une flûte et nous pensons Magical Mystery Tour. Nous entendons une basse ronde et nous pensons Abbey Road. Nous entendons une harmonie légèrement sucrée et nous pensons Wings, ou Ram, ou le Paul des grands refrains domestiques. Mais un artiste ne peut pas se reposer sur notre mémoire. Il doit faire exister le morceau au présent.

We Two s’en sort mieux parce qu’il ne se contente pas de signaler un monde ancien. Il retrouve par instants cette grâce du refrain qui semble avoir toujours existé. Ce n’est pas un sommet absolu, mais c’est un rappel : Paul McCartney, même diminué, même irrégulier, même parfois trop indulgent avec ses propres esquisses, reste capable de poser une mélodie que beaucoup chercheraient toute une vie. Le problème est que ces moments ne sont pas assez nombreux, ou pas assez développés, pour hisser l’album au niveau espéré.

La critique la plus dure que l’on puisse adresser à The Boys of Dungeon Lane est peut-être là : beaucoup de chansons sont plaisantes. Or “plaisant” est un mot terrible pour Paul McCartney. Plaisant, c’est ce que l’on dit quand on ne veut pas blesser. Plaisant, c’est le charme sans nécessité. Plaisant, c’est une chanson qui passe bien mais ne s’installe pas. Plaisant, c’est l’ennemi poli du mémorable. Et McCartney, plus que presque tout autre songwriter, a bâti sa légende sur l’inverse exact : des chansons qui restent, parfois contre votre volonté, parfois dès la première écoute, parfois toute une vie.

Il y a donc, dans l’écoute de cet album, une petite douleur spécifique. On n’est pas face à un ratage spectaculaire, ce qui serait presque plus simple. On est face à un disque honorable qui laisse souvent apparaître la possibilité d’un disque supérieur. Comme si la grande chanson était là, à quelques mètres, derrière une porte mal fermée, mais que personne n’avait pris le temps ou le courage d’aller la chercher.

Down South : George Harrison dans le rétroviseur

Down South est l’un des morceaux les plus intéressants sur le papier, parce qu’il convoque George Harrison dans un cadre d’avant-célébrité. Paul et George, adolescents, sur les routes, parlant d’avenir, ne sachant pas encore que cet avenir deviendra si énorme qu’il avalera presque leurs vies privées. La scène est belle. Elle contient tout : la jeunesse, l’amitié, le mouvement, l’Angleterre provinciale, les garçons qui se testent, les rêves qui ne portent pas encore de nom. Dans un grand disque, ce genre de matériau pourrait devenir une chanson bouleversante.

Ici, Down South touche, mais ne transperce pas. On sent la sincérité, le désir de rendre justice à ces années, le sourire nostalgique de Paul repensant à George avant le George des guitares slide, du sitar, de Something, de Friar Park, de la spiritualité, des rancœurs de fin des Beatles et de l’immense élégance du Concert for Bangladesh. Mais le texte et l’arrangement auraient mérité davantage de polissage. La chanson a du potentiel, elle ne manque pas d’âme, mais elle semble rester à l’état de souvenir honorable. Or George mérite mieux qu’un souvenir honorable. Il mérite la précision, l’étrangeté, la petite image qui ouvre le cœur.

Paul a souvent eu du mal à parler de George en chanson sans tomber dans une forme de douceur un peu générale. Leur relation fut longue, complexe, traversée d’affection, de rivalité, de condescendance parfois, de fraternité aussi. George fut le petit frère que Paul a parfois trop dirigé, l’ami devenu un égal impossible à maintenir à la périphérie, le compositeur qui a fini par écrire certaines des plus belles chansons des Beatles au moment même où le groupe se défaisait. Dans Down South, on aimerait sentir davantage cette complexité en germe. Le jeune George n’est pas seulement un compagnon de route. Il est déjà une autre direction possible, un garçon qui deviendra un homme moins conciliant que Paul ne l’aurait peut-être imaginé.

Mais il faut reconnaître que la pudeur de McCartney est aussi une part de sa vérité. Il n’écrit pas comme un biographe. Il écrit comme un homme qui se souvient de son ami mort. Ce n’est pas la même chose. Les fans veulent des détails, des révélations, des scènes en relief. Paul offre parfois une impression, une atmosphère, une émotion polie par le temps. Cela peut frustrer. Cela peut aussi être sa manière de ne pas trahir. Les morts, chez lui, ne deviennent pas des personnages dramatiques. Ils restent des présences aimées, parfois floues, protégées par la mélodie.

Down South est donc un morceau symptomatique de l’album : sincère, prometteur, touchant par son sujet, mais pas assez fort dans sa réalisation pour devenir incontournable. On y entend ce que le disque aurait pu être s’il avait accepté plus de travail, plus de coupe, plus de rugosité dans l’écriture. Il aurait fallu moins de respect pour le souvenir, peut-être, et plus d’exigence envers la chanson.

Andrew Watt, Nigel Godrich et la question du producteur qui ose dire non

Le nom d’Andrew Watt est important dans cette affaire. Producteur recherché, habitué des grandes figures du rock, il a cette réputation d’homme capable de redonner de l’énergie à des artistes patrimoniaux sans les travestir. Avec Paul McCartney, le défi est d’une autre nature. On ne produit pas Macca comme on produit un groupe en quête d’un son. On se retrouve face à un musicien qui sait tout faire, qui peut jouer presque tous les instruments, qui connaît le studio comme une maison de famille, qui a inventé une partie du langage que les producteurs utilisent encore pour parler de pop. Le danger, dans ces conditions, n’est pas l’incompétence. C’est la révérence.

The Boys of Dungeon Lane donne parfois l’impression d’un disque bien entouré, bien enregistré, mais pas suffisamment contesté. Les arrangements sont propres, souvent élégants, jamais honteux. La production ne cherche pas à déguiser Paul en jeune artiste contemporain, et c’est heureux. Mais elle ne semble pas toujours pousser les chansons dans leurs retranchements. Or Paul McCartney a parfois besoin d’être poussé. Son génie mélodique s’accompagne depuis toujours d’une facilité dangereuse. Il peut terminer une chanson là où un autre, moins doué, serait obligé de continuer à creuser. Cette abondance est une bénédiction et une malédiction.

On pense forcément à Chaos and Creation in the Backyard, l’un de ses grands disques tardifs, produit par Nigel Godrich. Ce disque avait marqué parce qu’il semblait resserré, exigeant, presque austère par moments. Godrich, selon la légende productive qui entoure l’album, n’avait pas seulement capté Paul : il l’avait contrarié. Il avait osé lui demander mieux, lui refuser certaines facilités, l’obliger à revenir à la chanson. Résultat : un disque où McCartney sonnait à la fois seul et accompagné, vulnérable et précis, mélodique sans être complaisant. L’un des rares albums tardifs où le mot “chef-d’œuvre” pouvait être utilisé sans trop rougir.

Andrew Watt n’est pas Nigel Godrich, et il serait injuste de lui demander de refaire ce rôle à l’identique. Mais The Boys of Dungeon Lane aurait eu besoin d’un contradicteur plus dur. Quelqu’un capable de dire : cette mélodie est jolie mais pas suffisante ; ce changement de tempo affaiblit le morceau ; ce duo avec Ringo doit être réécrit ; cette idée mérite deux couplets de plus ou trois images de moins ; cette chanson doit rester lente ; celle-ci ne doit pas sortir. Produire Paul McCartney, ce n’est pas seulement enregistrer Paul McCartney. C’est protéger Paul McCartney de Paul McCartney.

Car Paul est un homme de flux. Il écrit, joue, arrange, empile, tente, passe à autre chose. Cette liberté a produit des miracles. Elle a aussi produit des albums inégaux, des morceaux charmants mais dispensables, des chansons qui ressemblent à des démos luxueuses. Sur The Boys of Dungeon Lane, cette inégalité revient. Elle n’annule pas le plaisir d’écoute, mais elle empêche le disque de s’élever.

La question est presque morale : qui peut encore dire non à Paul ? Et si personne ne le peut, comment espérer le chef-d’œuvre que nous attendons de lui ?

La vieillesse de Paul n’est pas le problème

Il serait trop facile, et assez laid, d’attribuer les faiblesses de The Boys of Dungeon Lane à l’âge. Paul McCartney a 83 ans au moment de la sortie du disque, et le simple fait qu’il publie encore des chansons nouvelles, qu’il joue la majorité des instruments, qu’il continue de tourner, d’accorder des interviews, de chercher des accords, de travailler avec un producteur plus jeune, devrait suffire à désarmer une partie de la critique. Mais l’admiration pour la vitalité ne doit pas remplacer l’écoute. Un disque n’est pas bon parce que son auteur est âgé. Il est bon parce qu’il tient debout.

La voix de Paul a vieilli, oui. Mais ce n’est pas le problème central. Au contraire, comme on l’a vu, cette voix abîmée donne parfois au disque ses moments les plus vrais. Le problème est moins physiologique que compositionnel. Certaines chansons ne sont pas assez mémorables. Certaines idées ne sont pas assez développées. Certains arrangements paraissent plus décoratifs que nécessaires. La faiblesse n’est pas que Paul sonne vieux. La faiblesse est que certaines chansons sonnent secondaires.

Il faut même défendre le droit de Paul à son âge. Il serait ridicule de vouloir qu’il chante comme en 1968. Ceux qui exigent cela n’aiment pas les artistes, ils aiment les photographies. La beauté d’un disque tardif réside justement dans l’écart entre ce que fut la voix et ce qu’elle est devenue. Quand McCartney accepte cet écart, il peut encore bouleverser. Quand il essaie de le contourner par une énergie forcée, il se met en difficulté. The Boys of Dungeon Lane est donc moins un disque diminué par la vieillesse qu’un disque qui ne sait pas toujours comment l’utiliser.

C’est d’autant plus dommage que le thème s’y prêtait parfaitement. Un album sur Liverpool, les parents, John, George, Ringo, la jeunesse perdue, les rues d’avant la célébrité, aurait pu être le grand album de l’âge accepté. Non pas un album funèbre, car Paul n’est pas funèbre, mais un album de lumière tardive, de regard apaisé, de mélodies plus lentes, de paroles plus précises, de silences plus assumés. À certains endroits, on l’entend. Ailleurs, le disque semble craindre de devenir trop contemplatif et ajoute du mouvement là où il fallait peut-être rester assis.

La vieillesse, chez Paul, n’a pas besoin d’être masquée. Elle doit être cadrée. Il n’a plus à prouver qu’il est vivant. Sa vie déborde de partout. Il doit seulement choisir les formes qui permettent à cette vie de devenir chanson. C’est là que The Boys of Dungeon Lane réussit par instants et échoue par endroits.

Paul McCartney et le piège du “bon disque”

Le plus cruel, avec The Boys of Dungeon Lane, est qu’il s’agit probablement d’un bon disque selon des critères ordinaires. S’il était signé par un artiste moins chargé d’histoire, on louerait peut-être plus volontiers sa délicatesse, son classicisme, ses arrangements, sa sincérité. Mais il est signé Paul McCartney, et cela change tout. Ce n’est pas juste, mais c’est inévitable. On n’écoute pas Paul comme on écoute n’importe qui, parce que Paul n’a pas écrit n’importe quoi. La grandeur passée ne devrait pas servir à condamner le présent, mais elle fixe malgré nous une échelle.

Le disque a donc un problème de proportion. Il contient de jolies chansons, mais il arrive après une vie de chansons immortelles. Il évoque John et George, mais il ne trouve pas toujours des mélodies capables de soutenir leurs ombres. Il offre un duo avec Ringo, mais l’événement historique dépasse la chanson. Il parle de Liverpool, mais Liverpool a déjà produit dans l’œuvre de Paul des visions plus nettes, plus vives, plus indélébiles. On peut juger cela injuste. Mais comment faire autrement ? L’artiste lui-même invite la comparaison en revenant aux sources.

C’est le piège du “bon disque” chez les géants. Pour un artiste moyen, un bon disque est une victoire. Pour McCartney, c’est presque une déception. Nous attendons la grâce, et lorsqu’elle ne vient que par éclats, nous parlons d’échec relatif. Il faut donc être très précis : The Boys of Dungeon Lane n’est pas un échec. C’est un disque mineur avec des moments majeurs. Un album sincère mais irrégulier. Un retour à la mémoire qui touche davantage par son intention que par sa constance mélodique. Un disque que les fans écouteront avec affection, que les curieux respecteront, mais qui ne déplacera probablement pas la cartographie de son œuvre.

Et pourtant, il serait dommage de le balayer. Même les albums mineurs de Paul contiennent des informations vitales. Ils racontent sa manière de travailler, ses obsessions, ses limites, ses retours, ses petits miracles. The Boys of Dungeon Lane nous montre un McCartney préoccupé par la mémoire, par la famille, par les morts, par les compagnons d’origine, par la maison. Il n’est pas en train de courir après les charts ou de séduire la génération TikTok. Il fait ce qu’il a toujours fait : il fabrique des chansons pour comprendre ce qui lui arrive. À 83 ans, ce qui lui arrive, c’est le passé.

Cette phrase pourrait sembler triste. Chez lui, elle ne l’est pas totalement. Le passé n’est pas une tombe. C’est une réserve de lumière. Le problème est que toutes les lampes ne s’allument pas.

Le disque que l’on espérait, le disque que l’on a

Le disque que l’on espérait aurait été plus resserré, plus audacieux dans sa douceur, plus impitoyable dans son tri. Il aurait peut-être gardé Days We Left Behind, Momma Gets By, Salesman Saint, We Two, peut-être Life Can Be Hard et First Star of the Night, puis demandé aux autres chansons de revenir avec de meilleurs refrains ou de rester dans les carnets. Il aurait fait de Home to Us non seulement un événement, mais une chanson digne de l’événement. Il aurait osé ralentir, respirer, laisser Paul chanter avec ses failles plutôt que de relancer certains titres vers un rock qui ne leur apporte pas grand-chose. Il aurait été moins varié, peut-être, mais plus profond.

Le disque que l’on a est plus dispersé, plus aimable, plus inégal. Il appartient à cette catégorie d’albums mccartneyens où l’on sent l’artiste heureux de fabriquer, de jouer, de passer d’un style à l’autre, mais pas toujours assez sévère envers le résultat. Ce n’est pas nouveau. Toute sa carrière solo est traversée par cette tension entre le génie et la facilité, entre l’instinct brillant et le manque de filtre, entre le disque domestique et le chef-d’œuvre potentiel. Paul est capable de tout, y compris de laisser passer des chansons qui auraient mérité un dernier combat.

Mais le disque que l’on a possède aussi une vérité que le disque rêvé aurait peut-être perdue : il ressemble à Paul. Pas au Paul idéalisé par les fans, pas au Paul des anthologies, pas au Paul statufié de l’histoire officielle. Au Paul réel, avec son goût pour les petites histoires, les changements de ton, les refrains qui arrivent parfois trop facilement, les hommages familiaux, les clins d’œil au passé, les chansons qui sourient même lorsqu’elles parlent de choses graves. The Boys of Dungeon Lane est imparfait parce que Paul l’est, et parce que sa perfection, lorsqu’elle surgit, a toujours cohabité avec un appétit presque enfantin pour le bricolage.

Il faut donc l’écouter sans se tromper de promesse. Ceux qui attendent un nouveau Chaos and Creation in the Backyard risquent d’être déçus. Ceux qui espèrent le dernier grand manifeste d’un Beatle face au temps trouveront un disque trop poli, trop inégal, pas assez vertigineux. Ceux qui aiment simplement entendre Paul McCartney ouvrir son album de souvenirs, chanter ses parents, saluer John, évoquer George, tendre la main à Ringo et chercher encore des mélodies y trouveront de quoi être émus.

La vérité se situe là : The Boys of Dungeon Lane n’est pas le grand album tardif que l’on voulait. C’est un album humain. Un disque qui manque parfois de chansons mais pas de cœur. Et chez Paul McCartney, le cœur a toujours été abondant. Parfois trop. Parfois assez pour sauver des morceaux que l’écriture ne sauve pas complètement.

Ce que Paul continue de nous apprendre

Même lorsqu’il déçoit, Paul McCartney continue de nous apprendre quelque chose sur la pop. The Boys of Dungeon Lane rappelle que la chanson est un art impitoyable. On peut avoir l’histoire, le sujet, le producteur, les musiciens, les souvenirs, les symboles, les bonnes intentions, la voix d’un survivant et même Ringo Starr dans la pièce : si la mélodie ne s’impose pas, si le refrain ne trouve pas sa nécessité, si l’arrangement ne sert pas une idée solide, la chanson reste en dessous de son destin.

Ce constat, venant de Paul, est presque pédagogique. Lui qui a si souvent donné l’impression que les mélodies tombaient du ciel montre malgré lui que rien n’est garanti. Le don existe, mais il ne remplace pas toujours le travail final, le doute, la coupe, la remise en question. Peut-être que la grandeur tardive exige une discipline encore plus forte que la jeunesse. Quand on est jeune, l’urgence corrige parfois les défauts. Quand on est Paul McCartney à 83 ans, entouré d’admiration, protégé par une légende méritée, il faut quelqu’un ou quelque chose pour recréer cette urgence. The Boys of Dungeon Lane en manque par moments.

Mais l’album apprend aussi l’inverse : la chanson n’est pas seulement une affaire de perfection. Certaines faiblesses peuvent être touchantes parce qu’elles appartiennent à un homme qui ne joue pas au héros froid. Paul continue de composer comme on respire, avec une confiance qui parfois agace et parfois émerveille. Il ne semble pas écrire pour défendre son rang. Il écrit parce qu’il ne sait pas faire autrement. Cette fidélité au geste, même imparfaite, force le respect. Il y a quelque chose de profondément émouvant à imaginer McCartney, plus de soixante ans après ses premiers triomphes, tombant encore sur un accord qu’il ne reconnaît pas, le suivant, le modifiant, le transformant en chanson. Le miracle n’est peut-être plus dans le résultat. Il est dans la persistance du désir.

Et ce désir, au fond, est le vrai sujet du disque. Paul regarde derrière lui, mais il continue d’avancer. Il chante les jours laissés derrière, mais il sort un nouvel album. Il évoque John et George, mais il travaille avec Andrew Watt. Il chante avec Ringo, mais pas dans un musée : dans une chanson nouvelle, imparfaite, réelle. Il se souvient de ses parents, mais il le fait avec des cordes qui montent encore. Le passé n’est pas une immobilité. C’est une matière qu’il continue de pétrir.

Voilà pourquoi The Boys of Dungeon Lane mérite mieux qu’un verdict sec. Ce n’est pas un chef-d’œuvre. Ce n’est pas non plus un disque inutile. C’est un album de survivant lumineux, trop indulgent avec lui-même, parfois magnifique, parfois quelconque, toujours traversé par cette chose rare : la présence d’un homme qui a façonné la mémoire collective et qui continue, modestement, obstinément, à interroger la sienne.

La grandeur n’est plus où l’on croit

Peut-être faut-il cesser d’attendre de Paul McCartney qu’il nous donne encore ce qu’il nous a déjà donné. La grandeur, chez lui, n’est plus forcément dans l’album comme objet total. Elle est dans certains gestes. Une phrase sur John. Un refrain pour Mary et Jim. Une harmonie qui s’ouvre soudain. Une voix qui craque au bon endroit. Ringo qui entre dans la chanson comme un ami franchissant la porte. Une flûte qui rappelle un paysage ancien, même si le morceau ne tient pas toutes ses promesses. Un vieil homme qui refuse de transformer son passé en monument froid et qui préfère en faire un disque imparfait.

Cela ne dispense pas de la critique. Au contraire. Aimer Paul McCartney, ce n’est pas applaudir automatiquement. C’est savoir qu’il peut mieux faire, même maintenant, surtout maintenant peut-être, parce que les grands artistes ne cessent jamais tout à fait de nous rendre exigeants. Dire que The Boys of Dungeon Lane est inégal, que certaines chansons manquent de mémorabilité, que le duo avec Ringo méritait une meilleure mélodie, que la production aurait pu être plus sévère, ce n’est pas manquer de respect. C’est prendre Paul au sérieux comme artiste vivant, pas comme relique intouchable.

Les reliques n’ont pas besoin de critiques. Les artistes, si.

Et Paul reste un artiste. C’est la bonne nouvelle cachée dans la déception. Il n’a pas livré le grand disque d’hiver que l’on rêvait peut-être, mais il n’a pas non plus livré un simple produit patrimonial. Il cherche encore, il joue encore, il se souvient encore, il écrit encore. Dans un monde où tant de légendes se contentent de gérer leur catalogue, cette activité a quelque chose de beau. The Boys of Dungeon Lane n’est pas un disque essentiel dans son œuvre, mais il est essentiel à sa manière de ne pas s’arrêter.

On en sort donc avec un sentiment mélangé, comme souvent avec les albums tardifs de McCartney. De la gratitude, de la frustration, de l’affection, quelques regrets, plusieurs moments que l’on aura envie de réécouter, d’autres que l’on laissera passer. On en sort en se disant que le chef-d’œuvre espéré n’est pas là, mais que l’homme qui aurait pu le faire existe encore, quelque part, dans les plis de ces chansons. On en sort en aimant peut-être davantage Paul, même si l’on admire moins le disque.

Et c’est une position étrange, mais pas indigne.

The Boys of Dungeon Lane n’est pas le grand album crépusculaire que l’on attendait de Paul McCartney. C’est un disque de mémoire, de tendresse et d’esquisses parfois trop sages. Un album qui montre les limites actuelles du plus grand mélodiste pop encore en activité, mais aussi sa capacité intacte à toucher lorsqu’il cesse de vouloir prouver. Il y a des chansons trop faibles, des promesses non tenues, des arrangements qui décorent plus qu’ils ne transfigurent. Mais il y a aussi cette voix usée qui revient vers John, cette main tendue à Ringo, cette affection pour les parents, cette lumière de Liverpool qui ne s’éteint jamais tout à fait.

Paul McCartney n’a plus rien à prouver. C’est vrai. Mais nous avons encore le droit d’espérer de lui des miracles. C’est le prix terrible des artistes qui nous en ont déjà tant donnés.


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