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Jacqueline Harpman – Moi qui n’ai pas connu les hommes

Par Yvantilleuil

Jacqueline Harpman n’ai connu hommesPublié une première fois en 1995, « Moi qui n’ai pas connu les hommes » de Jacqueline Harpman fait partie de ces romans qui renaissent au moment précis où le monde semble soudain capable de les entendre. Longtemps discret, presque confidentiel, ce texte revient aujourd’hui hanter nos consciences avec une force renouvelée. Dystopie radicale, fable métaphysique et expérience littéraire à part entière, le roman de Harpman s’impose comme un objet étrange, dérangeant… et profondément contemporain.

Le récit débute en compagnie de quarante femmes qui vivent enfermées dans une vaste salle souterraine, surveillées par des gardiens mutiques armés de fouets. Elles ignorent absolument tout des raisons de leur captivité, du temps qui passe et du monde extérieur. Parmi elles, la plus jeune, surnommée  »la petite », n’a aucun souvenir d’un quelconque « avant ». Elle a grandi dans cet enfermement, totalement étrangère aux notions que les autres évoquent avec nostalgie, allant de la famille à l’amour, en passant par le travail ou la liberté. Un jour, sans explication, une sirène retentit et les gardiens disparaissent alors que la porte de la cage demeure ouverte. Les femmes sortent alors à la surface et découvrent un monde désert, figé, sans traces de civilisation. Commence une errance dont il vaut mieux ne rien dire de plus, tant cette seconde partie du roman doit être découverte pas à pas, dans toute sa sécheresse et son mystère.

Jacqueline Harpman fait le choix audacieux de livrer un récit sans repères. Un dépouillement radical qui résulte en un roman pour le moins surprenant, dépourvu de lieux nommés, sans aucune temporalité clairement identifiable et même dénué d’explications finales. Servi par une écriture austère, précise et presque clinique, « Moi qui n’ai pas connu les hommes » installe une atmosphère d’angoisse sourde et durable. Ici, pas de suspense au sens traditionnel, mais une tension existentielle permanente.

La structure du texte épouse la pensée de la narratrice : linéaire, obstinée, parfois répétitive, mais toujours animée par une soif de comprendre. En imaginant une femme sans passé dans un monde sans avenir et sans réponses, Harpman transforme habilement cette jeune femme sans passé culturel, affectif ou social en une véritable conscience philosophique. La question centrale n’est jamais « que s’est-il passé ? », mais qu’est-ce qu’être humain lorsque tout a disparu ?

En proposant comme point de départ quarante femmes enfermées, surveillées par des hommes et de surcroît privées de leurs corps et de toute intimité, le roman ne cache pas son côté féministe. Si la domination masculine est indéniable dans la première partie, Harpman élargit cependant assez rapidement le propos et le féminisme du roman s’avère finalement moins revendicatif que conceptuel. « Moi qui n’ai pas connu les hommes » imagine en effet une femme affranchie de toute construction sociale liée au genre, ni épouse, ni mère, ni amante, et pose la question vertigineuse d’une humanité dégagée de ses assignations traditionnelles. Un monde vidé de ses hommes, où le patriarcat est subitement remplacé par le vide et proposant du coup une féminité sans héritage, ainsi qu’une humanité sans repères. Une sorte de féminisme de la solitude…

Malgré une absence totale de réponses assez frustrante et une « froideur » totalement volontaire et assumée au niveau des personnages, le roman parvient à aborder plusieurs thèmes de manière assez intelligente et propose une réflexion particulièrement intéressante sur le totalitarisme, la gestion des corps, l’illusion du progrès et l’extrême fragilité de nos systèmes. À l’heure des replis identitaires, des reculs des droits des femmes, des inquiétudes écologiques et des confinements pour cause de pandémie, cette dystopie écrite il y a trente ans dialogue avec notre présent de manière assez troublante.

« Moi qui n’ai pas connu les hommes » n’est pas un roman qui cherche à plaire. C’est un texte exigeant, parfois inconfortable, qui laisse le lecteur seul face au vide, au silence et à l’absence de sens. Et c’est précisément pour cela qu’il mérite d’être lu. Bien plus qu’une dystopie féministe, il s’agit d’une méditation grave et durable sur ce qui nous constitue lorsque tout disparaît. Un livre qui, une fois refermé, continue longtemps de murmurer.

Un roman qui ne rassure pas… et c’est tant mieux !

Moi qui n’ai pas connu les hommes, Jacqueline Harpman, Stock, 272 p., 19,90 €

Elles/ils en parlent également : Julie, Domi, Chloé, Nath, Millina, Le blog des livres qui rêvent


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