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Lectures d’avril et mai

Publié le 29 mai 2026 par Adtraviata

Cela fait un gros mois et demi que je n’ai publié de billets. Attaques de microbes, fatigue, manque total de motivation… J’essaye de revenir en parlant brièvement de quelques belles lectures de ces dernières semaines.

Lectures d’avril

« Hiver 1920, Colombie-Britannique. Des traces dans la neige et la vision d’un étrange bipède ébranlent Aidan Fitzpatrick, le poussant à abandonner le séminaire. Devenu vétérinaire, le jeune homme achète un lopin de terre sur les lieux de son épiphanie, y construit une cabane et fonde une famille. Il n’aura de cesse de percer le mystère qui a bouleversé sa vie.
Plus de quatre-vingts ans plus tard, Sandy, sa petite-fille désormais adulte, se lance sur la piste de l’insaisissable créature. Au fil d’une course-poursuite à l’issue incertaine, elle invoque les fantômes du passé  : une enfance presque idyllique sous des cieux sauvages aux côtés de son érudit grand-père, une nature généreuse et omniprésente, un amour qui se scelle… »

Ce roman, que je qualifierais en partie de récit d’apprentissage alterne donc des chapitres où Sandy se lance sur la piste de « Charlie », la mystérieuse créature qui a changé la vie de son grand-père et des chapitres où elle revient sur son enfance et sa jeunesse auprès de ce grand-père qui l’a élevée après la mort accidentelle de sa mère et de Luke, un jeune voisin de leur cabane en forêt, compagnon de jeux et de découvertes dans la nature, qui sera lui aussi aimanté par les traces de Charlie. Nous sommes en Colombie britannique et le roman est clairement inspiré par la légende des Big Foot, ces géants moitié singes moitié humains, comme on peut le voir sur la couverture. Une belle immersion dans la nature, des relations humaines fortes entre un grand-père et sa petite-fille, entre voisins, entre amis d’enfance devenus amoureux, une quête lancinante, dangereuse parfois… Un très beau roman.

« J’ai survécu aux hivers, quand tout ce qui marche laisse des empreintes clairement visibles sur le sol ou le lac gelé, accueillant chaque année avec délices la fonte qui annonce le printemps, lorsque les eaux sont libérées de leur carcan, que les sapins de Douglas peignent joyeusement leurs ongles de rose et que les merlebleus azurés viennent se percher en haut des arbres, les mâles splendides dans leur plumage saisissant. »

Sarah Louise BUTLER, Toutes les créatures, traduit de l’anglais (Canada) par Charlène Busalli, Le Livre de poche, 2026 (Phébus, 2025)

Lectures d’avril

Le narrateur de ce court roman est un Français qui vit au Japon et découvre, bien caché, un joli jardin qui appartient à madame Oda, vieille dame qui accueille l’étranger chez elle et l’introduit à son univers créatif au coeur de ce jardin. Elle lui ouvre également les portes d’un vieil ami photographe, très doué, qui n’a jamais voulu se faire professionnel, par indépendance d’esprit. Madame Oda laisse son jardin vivre et n’intervient pas beaucoup, elle préfère se laisser toucher par la beauté, privilégier la rencontre de à travers les sens. Chaque année, elle organise des réunions où des amis se laissent inspirer par les plantes du jardin et créent des tableaux d’herbes éphémères. Une belle rencontre, originale, pour un court roman très poétique dans ce jardin d’herbes.

« Les yeux fermés, je suis au contact immédiat des lointains. Le plumeau d’une herbe de la pampa effleure mon avant-bras et le monde entier devient accessible.
Le bruit de la tasse de Madame Oda, reposée contre le bois du plateau, me fait ouvrir les yeux. Aussitôt, je retrouve la présence réduite du jardin. Je me tiens debout entre les ombres et les écailles du soleil, la lumière flèche l’air et flotte sur le sentier et sur moi. La brise fait s’agiter doucement les arbres, les arbrisseaux et les herbes autour. Un oiseau s’échappe du feuillage, il pousse un cri. Sur l’instant j’imagine qu’il s’adresse à moi qui viens d’entrevoir ce que lui connaît bien ; son cri est un salut. »

Benoît REISS, Mains d’herbes Histoires d’un jardin japonais, Esperluète, 2019 (une lecture de plus pour mon thème « Jardins »)

Lectures d’avril

« En URSS, en 1986.
Dans un minuscule appartement de Moscou, un petit prodige de neuf ans joue silencieusement du piano pour ne pas déranger les voisins.
Dans une usine de banlieue, sa tante travaille à la chaîne sur des pièces de voiture, et tente de faire oublier son passé de dissidente.
Dans un hôpital non loin de là, un chirurgien s’étourdit dans le travail pour ne pas penser à son mariage brisé.
Dans la campagne biélorusse, un jeune garçon observe les premières de l’aube, une aube rouge, belle, étrange, inquiétante.
Nous sommes le 26 avril 1986. Dans la centrale de Tchernobyl, quelque chose vient de se passer.
La vie de ces quatre personnages va changer. Le monde ne sera plus jamais le même… »

J’ai sorti ce livre de ma vieille PAL pour le triste anniversaire des quarante ans de l’explosion de la centrale de Tchernobyl et j’ai vraiment beaucoup aimé ce roman qui tisse la vie de quelques personnages, dont on comprendra au fil de la lecture les liens qui les unissent. Grigori, un chirurgien compétent et apprécié, que l’on vient « requérir » pour faire partie d’un groupe d’experts face à la catastrophe de Tchernobyl, dont il ne faut pas rappeler combien les autorités soviétiques l’ont minimisée, étouffée, et Grigori va tenter d’informer sur les risques réels liés aux radiations, au prix de sa carrière. Maria est une ancienne journaliste dissidente, qui a osé écrire sur le mouvement Solidarnosc en Pologne et tente maintenant d’être une citoyenne exemplaire dans une usine des environs de Moscou. Son neveu Evgueni est un jeune pianiste prodige mais un enfant harcelé par ses camarades. Dans les environs de Tchernobyl, un jeune paysan, Artiom, subit avec sa famille l’évacuation de la zone irradiée et les conséquences sanitaires de la catastrophe. J’ai été sidérée par l’opacité du régime soviétique et son mépris de la vie humaine et très touchée par le destin de Grigori et de Maria, entre autres. Coup de coeur pour ce premier roman d’un auteur irlandais.

« Par miracle ils [les technicienss de la centrale] retrouvent le manuel des opérations, humide mais utilisable. Arrivent à la bonne section. La section existe donc. Oreilles vrillées par l’alarme. Yeux larmoyants. La section. Les pages feuilletées. Un titre : « Procédure d’opération en cas de fusion du réacteur ». Un bloc noirci à l’encre, sur deux pages, cinq pages, huit pages. Tout le texte a été effacé, les paragraphes masqués sous d’épaisses lignes noires. Pareil évènement ne peut pas être toléré, ne peut être envisagé, on ne peut pas plus prévoir une telle chose qu’elle ne peut se produire. Le système ne dysfonctionnera pas, le système ne peut dysfonctionner, le système est la glorieuse patrie. »

Darragh McKEON, Tout ce qui est soluble se dissout dans l’air, traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau, Belfond, 2015

Lectures d’avril

Après le roman de Darragh McKeon, j’ai aussi un autre dinosaure de ma PAL, dont j’ai vu la belle adaptation au cinéma avec André Dussolier. En fait, le film n’adapte que la première partie du roman, celle où Olga, une urologue est réquisitionnée par Staline pour bénéficier de ses mains magnétiques, guérisseuses, et assiste aux monologues glaçants et aux manipulations du dictateur. Le film n’a pas du tout la même fin que dans le roman. On suivra aussi l’amitié de deux officiers qui assistent à la fin de l’URSS en espérant sauver leur peau et testent un certain Plotov dans les services secrets. Des années plus tard, dans une petite ville près de la mer de Barentz, on retrouve Pavel, le fils d’Olga, prof d’histoire mis à la retraite, qui reçoit enfin des indemnités de l’état russe pour la mort de son fils Vania dans un sous-marin nucléaire échoué à cause de l’explosion d’une torpille. Le roman est inspiré du naufrage du sous-marin Koursk, dont le sauvetage des survivants a lamentablement échoué, par manque d’entretien, de compétences, par la gestion autocentrée de Vladimir Poutine (dans lequel on reconnaît clairement le fameux Plotov). Ici aussi, on constate les effets délétères de la corruption, du manque de considération humaine du régime soviétique et de ses successeurs. Même si certains passages m’ont paru ennuyeux, ce roman est passionnant par ses aller-retours dans le passé, qui apportent petit à petit une clé d’explication sur le naufrage du sous-marin et le sort des différents personnages, avant une fin… qui explique le titre. J’ai beaucoup aimé aussi l’ironie un peu froide qui se dégage du texte. Une bonne lecture !

Marc DUGAIN, Une exécution ordinaire, Folio, 2008 (Gallimard, 2007)

Lectures d’avril

Présentation de l’éditeur : « Îles Féroé, 1902. Dès sa naissance, Anna semble chétive, donnant ainsi raison à sa mère, qui s’est inquiétée durant toute sa grossesse.
Îles Féroé, 1953. Un vieux pêcheur sent que sa fin est proche mais il veut tenir quelques heures encore afin de s’éteindre à la même date qu’Anna, sa fille adorée. La rejoindre enfin est un soulagement.
Pour raconter ce drame familial à un voyageur de passage, bien des années plus tard, les objets du quotidien ainsi que la petite ville de Gjógv prennent la parole. Et quand les hommes et les choses se taisent, ce sont les vents qui s’expriment, dans un puissant ressac de vers libres évoquant un chœur de tragédie. »

Ce livre, c’était mon abonnement d’avril chez Au Temps Lire, un premier roman plein de vent, le vent sauvage des îles Féroé, et de douleur, la douleur d’un jeune couple ou plutôt, chacun avec des sentiments bien marqués, celle d’un jeune père et d’une jeune mère qui accueillent leur premier enfant, une petite fille chétive qui ne se développe pas du tout normalement et dont on comprend que son espérance de vie est très limitée. Et c’est l’amour inconditionnel de Jonas pour cette petite Anna, l’amour fragile et la culpabilité d’Olga pour son bébé, une histoire qui résonne des années plus tard pendant les derniers jours de Jonas et encore plus tard dans les pas d’un Etranger qui revient régulièrement dans l’île de Gjogv en « vacances » et en arpente les falaises. Cet Etranger ressemble sans doute fort à l’auteur, qui nous offre un premier roman envoûtant, une histoire très triste pourtant sublimée dans les paysages et le vent des Féroé, une narration qui donne la parole à des objets, notamment le seuil de la maison, une écriture délicate. Bref, un nouvel auteur à suivre !

« Depuis, nous avons compris que nous sommes des marqueurs, des symboles, des caps à franchir pour retrouver le confort d’un foyer, le calme d’une chambre. Sur notre bois, quatre talons dénudés en chemin vers l’amour, le frôlement du long manteau brun d’une douce sorcière un soir d’été, les semelles d’un père effondré qui vient de dire adieu à sa fille. La conscience, alors, que l’on regagne un chez soi où quelqu’un manque déjà, une maison où l’on ne sera plus jamais à trois comme on l’avait tant rêvé. Et des giboulées de larmes qui sans rebond éclatent sur nous, seuils d’un foyer à jamais fracturé. »

Aurélien GAUTHERIE, L’enfant du vent des Féroé, Noir sur blanc / Notabilia, 2026


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