Lire c'est aspirer à comprendre l'univers d'un(e) autre. C'est s'ouvrir les sens. Saisir l'esprit d'un peuple, plonger dans sa culture, se concentrer sur des mondes, des modes pensées, des personnalités, des manières de réfléchir, de voir et comprendre le monde. C'est apprendre et découvrir, voyager à très peu de frais, vivre des croquées d'époques, surfer sur le lyrisme des autres. C'est accepter de respirer sur le rythme de quelqu'un d'autre.
Et respirer, c'est vivre.
LES DEMI-CIVILISÉS de JEAN-CHARLES HARVEY
Ville de Québec. 1934.
Rupture brutale avec le roman Québécois traditionnel généralement lié à la terre. On parle ici urbanité. Et critique féroce de la société cléricale et conservatrice des années 30. Le scandale sera immense, le livre censuré par le triste Cardinal Villeneuve, et Jean-Charles Harvey, alors brillant journaliste, perdra son emploi. Qui ne le méritait pas.
L'intrigue suit Max Hubert, jeune homme originaire d'un village rural qui s'installe à Québec. Animé par un désir de liberté, il souhaite devenir écrivain et journaliste. À Québec, il découvre une haute société hypocrite, soumise au dogme religieux et dépourvu de réelle profondeur intellectuelle.
Max intègre le milieu de la presse et fonde une revue indépendante pour éveiller les consciences. Il tombe amoureux de Dorothée Meunier, la fille d'un riche industriel. Dorothée partage ses aspirations d'émancipation, mais leur amour se heurte aux conventions rigides de leur milieu. Autour d'eux gravitent d'autres personnages , comme l'hypocrite commandant d'Esterville, symbole des institutions corrompues. La quête de vérité de Max se solde par un échec social, mais le roman s'achève sur une note d'espoir et de résistance intellectuelle.
Un peuple véritablement civilisé cultive l'esprit critique l'art, la science et la liberté individuelle. Au contraire, la société québécoise de l'époque subit une stagnation intellectuelle. Elle adopte les surfaces de la civilisation moderne (la technologie le confort matériel, les structures politiques) mais refuse son essence : la liberté de penser. cette demi-civilisation est le produit d'un système éducatif et politique qui maintient volontairement la population dans l'ignorance et la culpabilité Religieuse ici, mais encore partout cultivé (l'ignorance) de nos jours. Pour mieux contrôler les gens. Harvey utilise son roman comme tribune pour attaquer les piliers du pouvoir, à Québec. En temps réel (mais aussi faux à ses yeux).
Face à cette noirceur, Les Demi-Civilisés, que j'ai adapté en film au début des années 90, (mais toujours chez moi, jamais offert) est un plaidoyer vibrant pour l'émancipation. Harvey défend plusieurs valeurs modernes pour l'époque, la liberté de parole, l'amour libre et le corps qui ne serait plus un lieu de pêché, mais d'épanouissement inspirant, l'internationalisme et même un féminisme précoce chez Dorothée. Nous sommes en 1934.
La réception du roman illustre parfaitement ce qu'il dénonce. Dès sa parution, en avril 1934, l'oeuvre suscite la fureur des autorités religieuses. Le cardinal Jean-Marie-Rodrigue Villeneuve condamne officiellement le roman et son auteur. Il interdit aux fidèles de le lire, le posséder ou qu'il soit vendu. Sous peine de pêché grave. Harvey perd son poste comme rédacteur en chef du journal Le Soleil. Il sera ostracisé et harcelé par les critiques bien-pensants. Il subit une véritable mort sociale.
Le livre sera réévalué au début des années 60 et remis sur le marché en 1962. Y a beaucoup de rappel à ce qu'on vit en 2026.
Ce merveilleux livre est très moderne pour son époque.
Voilà 263 ans que tu es une province.
Résiste au conservatisme. Modère.
Reste fier.
