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Lisa Ridzén – Les grues volent vers le sud

Par Yvantilleuil

Lisa Ridzén grues volent versAvec ce premier roman d’une maturité stupéfiante, la Suédoise Lisa Ridzén signe une œuvre profondément humaine, d’une délicatesse rare, qui s’empare de thèmes universels tels que la vieillesse, l’amour, la famille, le deuil et les regrets, pour en faire un récit d’une bouleversante justesse. Porté par une superbe couverture qui attire immédiatement le regard et invite à la contemplation, ce livre est un de ces rares romans dont on referme la dernière page avec la sensation d’avoir partagé un fragment de vie authentique.

Bo Andersson a quatre-vingt-neuf ans. Veuf de cœur avant même d’avoir perdu son épouse Fredrika, désormais enfermée dans les brumes de la démence, il vit seul dans sa maison du nord de la Suède. Ses journées s’écoulent au rythme des visites des aides à domicile, des coups de téléphone à son vieil ami Ture et de la présence réconfortante de Sixten, son fidèle chien. Mais le temps fait son œuvre. Le corps trahit, la mémoire vacille et l’autonomie s’effrite. Lorsque son fils Hans décide qu’il n’est plus capable de s’occuper de son chien, Bo voit son univers menacé. Alors que les souvenirs affluent, entre joies passées, blessures anciennes et occasions manquées, il entreprend sans vraiment le vouloir le dernier grand voyage de son existence… celui qui consiste à regarder sa vie en face et à tenter de dire enfin ce qui n’a jamais pu être exprimé.

Il est difficile de croire qu’il s’agit d’un premier roman tant Lisa Ridzén maîtrise son sujet avec une assurance remarquable. Dès les premières pages, elle nous place au plus près de Bo, dans l’intimité de ses pensées, de ses peurs et de ses souvenirs. Sans jamais céder au pathos, elle parvient à rendre palpable ce que signifie réellement vieillir : voir son monde rétrécir, dépendre des autres pour les gestes les plus simples… et constater avec impuissance que les décisions qui concernent sa propre vie sont désormais prises par autrui.

La grande force de cette chronique douce-amère du grand âge réside dans sa représentation de la vieillesse. Ici, pas de vision idéalisée, ni misérabiliste, juste la beauté fragile des derniers jours… les derniers battements d’une vie ordinaire avant le grand envol. Lisa Ridzén montre avec une infinie tendresse les humiliations du grand âge, les douleurs physiques, les oublis, la fatigue, mais aussi les éclats de lumière qui subsistent jusqu’au bout : une conversation avec un ami, l’odeur d’un foulard conservé comme une relique, la chaleur d’un chien allongé contre soi. La fin de vie devient alors non pas un simple déclin, mais un territoire profondément humain où chaque émotion semble gagner en intensité.

Le cœur battant du roman reste toutefois la relation entre Bo et son fils Hans. Entre eux s’étendent des décennies de silences, de maladresses et de sentiments retenus. Tous deux s’aiment, le lecteur le comprend immédiatement, mais ni l’un ni l’autre ne possède les mots pour le dire. À travers cette relation père-fils souvent douloureuse, Lisa Ridzén explore avec beaucoup de finesse les héritages émotionnels transmis de génération en génération. Comment exprime-t-on son affection lorsqu’on a soi-même grandi auprès d’un père incapable de montrer la moindre tendresse ? Comment réparer une relation lorsqu’il ne reste peut-être plus beaucoup de temps ? Quand les grues prennent leur envol… les silences trouvent enfin des mots !

À cette relation déjà bouleversante s’ajoute celle qui unit Bo à Sixten. Rarement un animal aura occupé une place aussi essentielle dans un roman. Sixten n’est pas un simple compagnon, il est le dernier rempart contre la solitude, la preuve tangible que Bo appartient encore au monde des vivants. Chaque scène partagée entre l’homme et le chien déborde d’une tendresse pudique qui serre le cœur. L’attachement de Bo à son compagnon devient le symbole de tout ce qu’il refuse encore de perdre.

La structure du récit mérite également d’être saluée. Les souvenirs émergent naturellement au fil des jours tandis que les notes laissées par les aides à domicile viennent ponctuer le texte. Ce procédé apporte un réalisme saisissant tout en rendant un hommage discret mais émouvant à ces travailleurs de l’ombre qui accompagnent quotidiennement les personnes âgées.

Enfin, impossible de ne pas souligner l’élégance de l’écriture. Sobre, épurée, jamais démonstrative, la plume de Lisa Ridzén touche précisément parce qu’elle refuse toute grandiloquence. Chaque phrase semble pesée avec soin. L’autrice excelle dans l’art de suggérer plutôt que d’expliquer, laissant l’émotion naître naturellement chez le lecteur. C’est au cœur des silences et des non-dits que les personnages expriment leurs regrets, leur colère, leur amour et leurs souffrances. Quand on a reçu le silence en héritage, les mots risquent souvent d’arriver trop tard…

« Les grues volent vers le sud » est un roman qui parle de la mort mais qui s’avère avant tout un hymne bouleversant à la vie. Une vie faite d’amour maladroit, de souvenirs persistants, d’attachements indéfectibles et de mots que l’on regrette parfois de ne pas avoir prononcés plus tôt. Profondément émouvant, d’une rare humanité et porté par un personnage inoubliable, ce premier roman de Lisa Ridzén est une réussite éclatante. Un livre qui fait naître les larmes autant qu’il réchauffe le cœur… et qui rappelle avec une infinie douceur l’importance de dire à ceux que l’on aime combien ils comptent pour nous.

Un premier roman qui vous brise le cœur avec douceur… tout en vous rappelant l’essentiel !

Les grues volent vers le sud, Lisa Ridzén, La Peuplade, 432 p., 23€

Elles/ils en parlent également : Aude, Bénédicte, Mes Petites Chroniques, Passeur de Livres, Azilis, La viduité


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