Après L'affaire Zanetti voici Bouchra, l'histoire d'une cinéaste trentenaire marocaine vivant à New York, tétanisée par la peur de la page blanche. Un appel de sa mère depuis Casablanca fait ressurgir des souvenirs. Leur échange tendre mais pourtant complexe est le moteur d’une percée créative, ouvrant la voie à un voyage à travers les liens familiaux, la filiation, et le frémissement de l’amour et le désir que son identité queer, révélée dix ans plus tôt mais laissée sous silence, soit enfin acceptée par sa mère.
Le projet a pris racine pendant la pandémie de Covid 19. Orian Barki et Meriem Bennani ont alors réalisé de huit courts épisodes, dans laquelle deux amis new-yorkais, qui étaient des versions lézards humanoïdes anonymes d'elles-mêmes, racontent des anecdotes de confinement dans une atmosphère surréaliste se déroulant à Brooklyn et peuplée d'animaux anthropomorphes.
Intitulée 2 Lizards, la websérie a été réalisée en images de synthèse à destination d'un public adulte et diffusée en ligne sur Instagram entre le 17 mars et le 5 juillet 2020.
Le succès de cette première oeuvre collaborative leur a donné envie de recommencer, mais à plus grande échelle.
Le résultat est très surprenant pour quelqu'un qui n'a pas visionné un épisode de la websérie (et qui est entré dans la salle de cinéma pour y bénéficier de la fraicheur …) mais j'ai vite été saisie par la beauté des images, bien que je leur reproche une palette graphique très sombre. Ceci étant, étymologiquement, ce qui est sombre est du côté de l'ombre, ce qui sert le propos. Faire son coming-out face à une mère marocaine n'est pas une mince affaire et méritait un traitement particulier.
Et surtout le scénario s'écarte des conventions scénaristiques classiques. Il y a une manière de raconter l'histoire qui est directe tout en restant pudique. Avec sensibilité, parfois un peu d'humour (l'allusion a la madérothérapie pour effacer l'aspect cellulite est fort drôle), et toujours une grande vivacité s'agissant d'un récit autobiographique. De plus le décentrage (positif) apporté par l'emploi de figures animalières, non plus des lézards mais des coyotes, aux oreilles pointues, aux canines aiguisées et aux yeux de biche, permet d'aborder le sujet avec davantage de finesse alors même qu'on s'adresse à un public d'adultes.
Ouvre-moi ton coeur. Révèle-moi tes secrets. Le spectateur est invité à partager la vie de Bouchra. A l'accompagner à des vernissages, à faire avec elle des rencontres amoureuses, des ballades de nuit dans New-York, et à monter des étages à pied parce qu'elle a la phobie des ascenseurs. On la suit aussi dans ses tentatives de liens avec sa mère, que ce soit au téléphone ou en face à face. La scène du spectacle de la petite nièce est très touchante.
Les décors ne sont pas anecdotiques et comportent une foule de détails qui sonnent justes comme les motifs sur une assiette de dattes, le logo de la compagnie de métro new-yorkais, les publicités dans la rue à Casablanca, les peintures de la mère dans son atelier de Casablanca. On remarquera que tous les personnages évoluent dans l'artistique.
Sur le plan technique on est dans la tradition du mouvement mumblecore qui a été marqué par l'emploi de matériel facilement accessible et abordable (comme des caméras portables et des logiciels de montage) et l'usage de sites de partage de vidéos sur Internet. C'est avec le logiciel Blender, logiciel libre devenu l’outil privilégié d’une génération d’artistes, que les réalisatrices ont travaillé.Le travail des voix est très intéressant parce que ce sont de véritables voix d'adultes qui ont été utilisées, notamment celles des réalisatrices elles-mêmes, tandis que Yto Berrada joue la mère, avec toutes les nuances qui s'imposent, ce qui confère une forte authenticité. La bande son est magnifique, nous faisant oublier que nous sommes devant un film d'animation lorsque résonnent à la guitare les première notes de Jeux interdits.Le film a d'autant plus de force qu'il est animé. Le résultat est surprenant mais touchant. Jugez vous-même :Bouchra, film d'animation de Meriem Bennani et Orian Barki
Italie, Maroc, États-Unis 2025 83 min Arabe, français, anglais
Scénario de Orian Barki, Meriem Bennani, Ayla Mrabet
Avec les voix de Yto Barrada, Meriem Bennani, Dounia Berrada, Bouchra Benzekri, Salima Dhaibi, Orian BarkiEn salles depuis le 3 juin 2026
