Il aura fallu attendre la fin du mois d’avril 2026 pour qu’Apple Corps sorte de son mutisme. Le nouveau directeur général de la société qui gère les intérêts des Beatles, Tom Greene, a publié à cette date sa première déclaration officielle depuis sa prise de fonction, en septembre 2025. Cette annonce ne portait pas sur un disque, un documentaire ou une réédition, mais sur la composition de la nouvelle équipe dirigeante d’Apple Corps.
Le communiqué présentait l’arrivée de plusieurs cadres venus d’horizons très éloignés du monde de la musique : Lux Paterson au poste de directrice de la stratégie et du marketing, Jonathan Sands en charge de la stratégie merchandising et des expériences visiteurs, Miranda Langford (transfuge de MPL, la société de Paul McCartney) à la tête du marketing, et Jemma Hill comme directrice financière et de l’exploitation. Deux fidèles de longue date de la maison ont par ailleurs été promues : Cathy Hawkes, présente depuis trois décennies, devient directrice de cabinet, tandis que Neil Mohring, directeur juridique depuis sept ans, prend la tête des affaires commerciales de l’ensemble du groupe.
Ce simple organigramme, en apparence anodin, a suffi à relancer un débat de fond chez les observateurs et les fans les plus investis : dans quelle direction Apple Corps entend-elle emmener l’héritage des Beatles pour les années à venir ?
Sommaire
- L’organigramme d’avril 2026 : qui sont les nouveaux visages d’Apple Corps ?
- Tom Greene : un profil inédit à la tête de la maison des Beatles
- Trois PDG, trois époques : d’Aspinall à Greene
- Une seule phrase sur la musique : ce que révèle le communiqué
- Le grand malaise : un « Rubber Soul » fantôme et des rééditions à répétition
- Le cas Wings : quand MPL choisit le documentaire plutôt que le coffret collector
- Le virage marchandising : quand les sites officiels vendent plus de produits que de musique
- Savile Row : la bonne nouvelle qui rebat les cartes
- Les quatre biopics de Sam Mendes : le pari du cinéma pour 2028
- Le vinyle roi : opportunité économique ou distraction éditoriale ?
- Concilier les fans historiques et les nouvelles générations : l’équation impossible ?
- La carte du jeu vidéo et de Harry Potter, un pari sur l’avenir
- FAQ
- Glossaire des entités nommées
L’organigramme d’avril 2026 : qui sont les nouveaux visages d’Apple Corps ?
Le détail des parcours professionnels de la nouvelle équipe mérite d’être posé noir sur blanc, tant il tranche avec la culture historique de la maison.
Lux Paterson, nommée directrice de la stratégie et du marketing, supervise désormais le marketing, le digital, les relations presse et la stratégie globale d’Apple Corps. Elle a débuté sa carrière comme consultante en stratégie avant de rejoindre Warner Bros. Discovery, où elle pilotait la stratégie de croissance de franchises mondiales.
Jonathan Sands prend en charge le vaste chantier du commerce et des expériences immersives. Son CV est éloquent : il a fondé plusieurs entreprises « expérientielles », dont l’exposition itinérante Star Wars The Exhibition, le London Film Museum (qui a accueilli l’exposition consacrée aux voitures de James Bond, Bond in Motion) et surtout le réseau de boutiques Harry Potter « Platform 9¾ », qu’il a continué de diriger comme vice-président senior après son rachat par Warner Bros. Sa nomination éclaire à elle seule l’orientation prise par la nouvelle direction : gérer les Beatles comme on gère une franchise de divertissement grand public.
Jemma Hill devient directrice financière et de l’exploitation. Elle arrive de The Blair Partnership, l’agence littéraire et de gestion de carrière où elle a passé une décennie comme directrice financière de groupe, en charge notamment de plusieurs entités liées à J.K. Rowling et à son agent Neil Blair, dont Pottermore Ltd. Avant cela, elle occupait des fonctions financières et opérationnelles chez The Walt Disney Company, au sein de BVITV et de l’organisation « franchise » pour la zone EMEA, après avoir obtenu sa qualification comptable chez Deloitte.
Miranda Langford, nommée responsable du marketing, arrive quant à elle de MPL, la structure qui gère les intérêts professionnels de Paul McCartney, où elle a passé six ans à la tête du département digital, supervisant la stratégie marketing intégrée pour les sorties musicales, les publications, les projets cinématographiques, les tournées et les partenariats de marque.
Enfin, deux figures internes voient leur rôle élargi. Cathy Hawkes, chez Apple Corps depuis trente ans, devient directrice de cabinet. Neil Mohring, directeur juridique de la société depuis sept ans, est promu à la tête de l’ensemble des affaires commerciales du groupe.
Tom Greene : un profil inédit à la tête de la maison des Beatles
Le choix de Tom Greene lui-même, annoncé en juillet 2025 et effectif en septembre de la même année, avait déjà de quoi surprendre. Troisième directeur général de l’histoire d’Apple Corps, il succède à deux figures aux parcours diamétralement opposés au sien.
Avant de rejoindre les Beatles, Greene occupait le poste de directeur des opérations (COO) de Blast, société de divertissement compétitif travaillant avec les plus grands éditeurs et développeurs de jeux vidéo du monde sur la production, la commercialisation et le développement d’audience de leurs programmes esport. Il possède également un long passé dans l’univers Harry Potter : il a dirigé Pottermore Publishing, puis Wizarding World Digital, coentreprise associant Warner Bros. et Pottermore. À son départ de cette dernière structure, le fan club Harry Potter comptait plus de 50 millions de membres, portés par des expériences numériques immersives, une production de contenu quotidienne et une offre e-commerce innovante. Il siège d’ailleurs toujours au conseil d’administration de Pottermore.
Lors de l’annonce de sa nomination, Greene avait tenu à souligner son attachement personnel au groupe : « C’est un immense honneur de conduire Apple Corps dans cette nouvelle phase de son histoire. Comme tant de gens à travers le monde, j’ai grandi dans un foyer obsédé par les Beatles et leur musique. À une époque où le monde a peut-être besoin d’un peu plus de l’esprit des Beatles, il existe tant de façons nouvelles et innovantes de faire rayonner leur magie unique auprès de toutes les générations de fans. » Paul McCartney, Ringo Starr, Olivia Harrison et Sean Ono Lennon avaient de leur côté salué, dans un communiqué conjoint, « l’expérience et la vision » de Greene, jugées idéales pour mener à bien leurs « nombreux projets passionnants ».
Il n’en demeure pas moins que le parcours de Greene, aussi solide soit-il dans l’édition et le jeu vidéo, ne comporte aucune expérience directe dans l’industrie du disque.
Trois PDG, trois époques : d’Aspinall à Greene
Pour mesurer l’ampleur du changement, il faut le replacer dans la longue histoire d’Apple Corps, fondée en 1968 par les quatre Beatles eux-mêmes pour gérer leurs intérêts créatifs et commerciaux.
Le premier directeur général de la société n’était autre que Neil Aspinall, ami d’école de Paul McCartney et George Harrison à Liverpool, qui avait débuté comme chauffeur et premier roadie du groupe avant de devenir l’un des membres les plus proches de son cercle intime. Il a dirigé Apple Corps de 1968 à 2007, incarnant à lui seul la mémoire vivante du groupe.
Son successeur, Jeff Jones, arrivé en 2007, apportait un tout autre bagage : un solide passif dans les rééditions d’archives musicales, acquis chez Sony au sein de la division Legacy Recordings. Sous sa direction, Apple Corps a piloté des projets aussi variés que l’aventure vidéoludique des Beatles (The Beatles: Rock Band), le documentaire de Ron Howard Eight Days a Week – The Touring Years, ou encore la série Get Back de Peter Jackson. C’est également sous son mandat qu’est sorti, en novembre 2024, « Now and Then », présenté comme la toute dernière chanson des Beatles. Jones a quitté ses fonctions de PDG en octobre 2024, après dix-sept années à la tête de la société.
Tom Greene, lui, ne vient ni du cercle intime du groupe, ni de l’industrie phonographique, mais du divertissement de licence au sens large : édition transmédia, expériences numériques de fan clubs, esport. Un choix qui, selon Al Sussman, en dit long sur la manière dont Apple Corps envisage désormais son propre avenir : moins comme un label soucieux de son catalogue sonore, davantage comme une franchise de divertissement à faire vivre sur tous les supports.
Une seule phrase sur la musique : ce que révèle le communiqué
Le détail le plus frappant de l’annonce d’avril 2026 tient à ce qu’elle ne dit pas. Sur l’ensemble du communiqué de présentation de la nouvelle équipe dirigeante, une seule phrase évoque directement la musique du groupe, et elle émane du conseil d’administration d’Apple Corps Ltd. plutôt que de Greene lui-même : « Tom et sa nouvelle équipe rejoignent la famille Apple Corps au début de quelques années particulièrement exaltantes. Nous sommes ravis d’avoir à bord une équipe capable de continuer à faire rayonner la musique des Beatles dans le monde de façons nouvelles et innovantes. »
Le reste de la communication insiste sur les compétences en stratégie de marque, en commerce de détail, en expériences immersives et en gestion financière des nouveaux arrivants. Aucun des postes créés ou pourvus ne porte d’intitulé lié à la production musicale, à la supervision d’archives sonores ou à la direction artistique de rééditions.
Pour Al Sussman, ce déséquilibre dans la communication reflète une réalité plus large observée depuis plusieurs années par la presse fan : la musique proprement dite occupe une place de moins en moins centrale dans la stratégie de la maison, au profit d’une logique de franchise, de merchandising et d’expériences physiques ou numériques.
Il faut néanmoins nuancer ce constat : le catalogue des Beatles continue, par ailleurs, de dégager une puissance commerciale considérable, indépendamment de toute nouvelle sortie d’archives. Le groupe conserve une audience mensuelle de plusieurs dizaines de millions d’auditeurs sur les plateformes de streaming, et le single « Now and Then », présenté comme la toute dernière chanson des Beatles et sorti en 2023, a atteint la première place des classements britanniques avant de décrocher un Grammy Award. Cette vitalité commerciale, largement indépendante de la politique de rééditions archivistiques, rend d’autant plus visible, par contraste, la frustration exprimée par les fans les plus investis face à l’absence de nouveaux projets d’archives ambitieux.
Autrement dit, ce n’est pas la santé économique du catalogue qui est en cause : c’est bien la priorité donnée, dans l’allocation des ressources et du temps éditorial, à des projets tournés vers le grand public plutôt que vers l’approfondissement patrimonial que réclament les collectionneurs de longue date.
Le grand malaise : un « Rubber Soul » fantôme et des rééditions à répétition
Ce sentiment n’est pas nouveau. Il couvait déjà chez une partie de la base de fans avant même l’arrivée de Greene à la tête d’Apple Corps, cristallisé autour d’un serpent de mer bien connu des passionnés : le coffret « Rubber Soul ».
Dès 2022, le producteur Giles Martin avait laissé échapper, lors d’un entretien, qu’il avait réalisé un remixage de l’album « Rubber Soul » des Beatles. Depuis, les fans attendent, avec une impatience grandissante, la sortie d’un coffret collector consacré à cet album charnière — toujours sans nouvelle officielle à ce jour.
En lieu et place de ce « Rubber Soul » tant espéré, Apple Corps a multiplié d’autres sorties : des rééditions étendues et remixées des compilations Rouge et Bleue à l’automne 2023, une restauration du film Let It Be de Michael Lindsay-Hogg diffusée sur Disney+ en mai 2024, le documentaire « Beatles ’64 » (également sur Disney+), assorti d’un coffret vinyle mono consacré aux albums américains de 1964, à l’automne de la même année, puis, à l’automne 2025, une réédition remasterisée de « The Beatles Anthology » — avec un quatrième volume inédit — accompagnée d’une nouvelle version remaniée du film « Anthology », toujours diffusée sur Disney+.
À cela s’ajoute, en octobre 2025, la sortie du dernier volet en date d’une série de volumineux coffrets consacrés à John Lennon, « Power to the People », centré sur la période « Sometime in New York City » et les concerts caritatifs One to One.
Rien, en soi, ne disqualifie ces sorties : elles s’inscrivent dans une politique éditoriale cohérente et rencontrent un succès public réel. Mais elles ciblent, de l’aveu même d’Al Sussman, un public plus jeune et davantage grand public — ce qui expliquerait, selon lui, qu’aucune de ces exclusivités Disney+ n’ait fait l’objet d’une sortie en DVD ou Blu-ray, à la différence de la série « Get Back » de Peter Jackson, parue en novembre 2021.
Le cas Wings : quand MPL choisit le documentaire plutôt que le coffret collector
La frustration des fans les plus pointus ne se limite pas au catalogue des Beatles proprement dit. Elle s’étend également à Wings, le groupe formé par Paul McCartney après la séparation des Fab Four.
Depuis des années, une partie significative de la communauté des collectionneurs réclame, avec une belle constance, l’entrée des albums « London Town » (1978) et « Back to the Egg » (1979) dans la prestigieuse collection Paul McCartney Archive Collection — cette série de rééditions luxueuses, riches en inédits, en essais photographiques et en livrets détaillés, qui a déjà couvert plusieurs classiques du répertoire solo et Wings de McCartney.
Or, à la fin de l’année 2025, MPL a choisi une autre voie : la sortie de deux coffrets audio distincts consacrés à Wings, calés sur la sortie du documentaire « Man on the Run » consacré à McCartney, plutôt qu’une véritable édition Archive Collection pour l’un ou l’autre des deux albums réclamés. Un choix qui illustre, à une échelle plus restreinte, la même tension observée du côté d’Apple Corps : privilégier un produit calibré pour accompagner un événement médiatique plutôt qu’une entreprise archivistique de fond, pourtant très attendue par les connaisseurs.
Le virage marchandising : quand les sites officiels vendent plus de produits que de musique
Ce basculement se lit également, de manière très concrète, sur les canaux numériques directement contrôlés par Apple Corps et par McCartney lui-même. Les sites officiels des Beatles et de Paul McCartney consacrent aujourd’hui une place bien plus importante à la vente de produits dérivés qu’à la promotion de la musique proprement dite.
Quant aux espaces encore dédiés aux sorties musicales sur ces mêmes sites, ils mettent désormais très largement en avant des références vinyles onéreuses, déclinées en une multitude de versions colorées — au point que la musique gravée sur ces disques semble parfois presque secondaire par rapport à l’objet-collector lui-même et à sa rareté marketée.
Savile Row : la bonne nouvelle qui rebat les cartes
Toutes les nouvelles ne sont cependant pas mauvaises pour les fans, loin de là. La première grande initiative portée par la nouvelle équipe dirigeante à dominante marketing — l’annonce, en mai 2026, de la transformation de l’ancien siège des Beatles au 3 Savile Row, à Londres, en destination immersive pour les fans à partir de 2027 — constitue, de l’avis même d’Al Sussman, une décision « spectaculairement positive ».
L’immeuble n’est pas un lieu anodin : c’est là que fut installé, à la fin des années 1960, l’un des tout premiers sièges d’Apple Corps ; c’est là que fut enregistré l’album « Let It Be » ; et c’est sur son toit qu’eut lieu, le 30 janvier 1969, le dernier concert public des Beatles, immortalisé dans la série documentaire « Get Back » de Peter Jackson.
Pour la première fois de son histoire, le bâtiment ouvrira ses portes au grand public. « The Beatles at 3 Savile Row » proposera sept étages entièrement consacrés à l’histoire du groupe : des documents d’archives jamais montrés jusqu’ici, des expositions tournantes, une boutique dédiée aux fans, ainsi qu’une reconstitution du studio original où fut achevé « Let It Be ». Les visiteurs pourront également accéder au fameux toit, y compris aux garde-corps d’origine, restés inchangés depuis le jour du concert légendaire.
Tom Greene lui-même s’est réjoui de ce retour aux sources : « Nous sommes ravis de ramener Apple Corps à son lieu de naissance spirituel et d’offrir aux fans des Beatles quelque chose de véritablement unique. Chaque jour, des fans photographient l’extérieur du 3 Savile Row — mais l’année prochaine, ils pourront enfin entrer et explorer les sept étages de ce bâtiment emblématique, y compris le toit, où même les garde-corps sont restés identiques à ceux de cette fameuse journée de 1969. » Paul McCartney a confié, de son côté, avoir été bouleversé par une récente visite des lieux, tandis que Ringo Starr a résumé son émotion en une phrase : « C’est comme rentrer à la maison. »
Ce projet marque un authentique retour à la maison mère pour Apple Corps, qui avait quitté ces locaux en 1976 : cinquante ans plus tard, l’adresse revient dans son giron, cette fois pour être partagée avec le public plutôt que réservée aux seuls initiés.
L’annonce a également été saluée sur le plan institutionnel : le maire de Londres, Sadiq Khan, a qualifié le projet d’« immensément exaltant », soulignant qu’il « célébrera l’un des groupes les plus influents de tous les temps et captivera Londoniens et visiteurs du monde entier », tandis que le ministre britannique chargé des industries créatives, Ian Murray, y a vu un symbole du rayonnement culturel et économique du secteur musical britannique. Apple Corps a par ailleurs précisé qu’un second lieu d’expérience, dont les détails n’ont pas encore été communiqués, était actuellement en développement — signe que la stratégie immersive engagée avec le 3 Savile Row pourrait n’être qu’un premier chapitre.
Les quatre biopics de Sam Mendes : le pari du cinéma pour 2028
L’autre grand chantier prioritaire de la nouvelle direction d’Apple Corps est cinématographique. Il s’agit du projet mené par le réalisateur britannique Sam Mendes (Skyfall, 1917) : quatre longs métrages biographiques distincts, chacun consacré à l’un des quatre membres du groupe, produits par Sony Pictures Entertainment en association avec Neal Street Productions.
C’est la toute première fois qu’Apple Corps et les Beatles — Paul McCartney, Ringo Starr, ainsi que les familles de John Lennon et George Harrison — autorisent l’exploitation complète des droits biographiques et musicaux du groupe pour une œuvre de fiction scénarisée. Le casting, déjà officialisé, réunit Paul Mescal dans le rôle de Paul McCartney, Barry Keoghan dans celui de Ringo Starr, Harris Dickinson dans celui de John Lennon et Joseph Quinn dans celui de George Harrison. Les scénarios ont été confiés à Jez Butterworth, Jack Thorne et Peter Straughan. Sortie annoncée pour les quatre films : avril 2028.
Présenté lors du CinemaCon en mars 2026 par le patron de Sony Pictures Tom Rothman et par Sam Mendes lui-même, le projet a été qualifié de premier « moment cinématographique ‘bingeable’ » de l’histoire du septième art — une formule qui, à elle seule, en dit long sur l’ambition événementielle du dispositif.
Reste que, pour l’heure, la ferveur des fans autour de ce projet demeure limitée, ce qui n’a rien de surprenant : les quatre films ne sortiront pas avant 2028, soit près de deux ans après l’annonce de la nouvelle équipe dirigeante d’Apple Corps.
Ce délai relativement long entre l’annonce et la sortie effective illustre une différence fondamentale entre les deux grands chantiers prioritaires d’Apple Corps identifiés par Al Sussman : là où le 3 Savile Row peut rapidement générer un flux de visiteurs et de recettes, les biopics de Sam Mendes relèvent d’un pari à plus long terme, dont le succès dépendra autant de la qualité artistique des films que de la capacité de Sony Pictures à capter, au cinéma, un public habitué depuis plusieurs années aux plateformes de streaming pour ce type de contenu biographique musical.
Le vinyle roi : opportunité économique ou distraction éditoriale ?
La renaissance du marché du vinyle, phénomène mondial qui dépasse très largement le seul cas des Beatles, complique encore la lecture de la stratégie d’Apple Corps. D’un côté, elle constitue une manne commerciale bienvenue et un vecteur de redécouverte du catalogue pour de nouvelles générations d’auditeurs. De l’autre, elle impose des contraintes de format — durée d’écoute par face, coûts de pressage, prix de vente — qui pèsent directement sur les choix éditoriaux.
L’exemple du coffret « Revolver », sorti en 2022, est éclairant à cet égard : sa durée d’écoute plus restreinte que d’autres coffrets comparables s’explique en grande partie par les contraintes physiques inhérentes au format vinyle. Quant à la multiplication des déclinaisons de vinyles colorés, vendues à des prix toujours plus élevés, elle tend, selon plusieurs observateurs de la presse fan, à détourner l’attention — et une partie non négligeable des moyens de production — de la publication de véritables raretés d’archives.
Le risque, pour Apple Corps, est de transformer une tendance de marché légitime en habitude éditoriale par défaut : multiplier les objets-collectors plutôt que les découvertes musicales inédites.
Concilier les fans historiques et les nouvelles générations : l’équation impossible ?
La question posée en creux par l’ensemble de ces développements est celle de l’équilibre entre deux publics aux attentes potentiellement contradictoires. D’un côté, les fans de la première heure, ceux des années 1960, ainsi que la génération X qui a grandi avec le groupe dans les années 1970 et 1980 : un public exigeant, attaché à l’authenticité archivistique, aux inédits, aux rééditions savamment documentées.
De l’autre, une jeune génération de fans à conquérir, pour qui les Beatles restent avant tout une référence culturelle à découvrir — via des expériences immersives comme celle du 3 Savile Row, via le grand écran avec les biopics de Sam Mendes, ou via les plateformes de streaming et les réseaux sociaux.
Apple Corps parviendra-t-elle à nourrir ces deux publics simultanément, avec une équipe dirigeante presque exclusivement issue du marketing de licences et de l’expérience visiteur ? La question reste, à ce stade, largement ouverte. Les deux grands chantiers actuellement prioritaires — le 3 Savile Row et les biopics — sont d’ailleurs eux-mêmes tournés vers la découverte et l’expérience plutôt que vers l’approfondissement du catalogue sonore existant.
Le précédent de Harry Potter, dont est issue une bonne partie de la nouvelle équipe dirigeante d’Apple Corps, offre ici un éclairage ambivalent. La franchise a effectivement su fédérer, sur plusieurs décennies, un public multigénérationnel autour d’expériences physiques (parcs à thème, boutiques Platform 9¾, expositions itinérantes) et numériques (fan club en ligne, plateformes de contenu quotidien). Mais Harry Potter reste, par nature, un univers de fiction sans catalogue sonore à préserver : la transposition de cette méthode à un groupe de musique, dont l’essentiel du patrimoine reste avant tout constitué d’enregistrements et de sessions studio, n’a rien d’automatique ni de garanti.
La carte du jeu vidéo et de Harry Potter, un pari sur l’avenir
Au terme de ce tour d’horizon, une chose est certaine : avec un directeur général venu de l’univers Harry Potter et du jeu vidéo compétitif, entouré d’une équipe dirigeante recrutée très majoritairement hors du monde de la musique, l’avenir d’Apple Corps s’annonce à tout le moins passionnant à observer.
L’ouverture du 3 Savile Row en 2027 et la sortie des quatre biopics de Sam Mendes en 2028 dessinent les contours d’une stratégie assumée : transformer le patrimoine des Beatles en franchise culturelle multi-supports, à l’image de ce que Tom Greene a lui-même contribué à bâtir pour l’univers Harry Potter. Reste à savoir si cette approche saura également nourrir l’exigence archivistique d’une partie de la base de fans, régulièrement déçue depuis plusieurs années par le sort réservé à des chantiers aussi attendus que le coffret « Rubber Soul » ou les éditions Archive Collection de Wings.
Comme le résume avec prudence Al Sussman : « Nous verrons bien. » Une chose est sûre : la nouvelle direction d’Apple Corps aura, dans les mois et les années à venir, l’occasion de démontrer si son approche marketing et expérientielle peut coexister harmonieusement avec le respect scrupuleux d’un patrimoine musical parmi les plus précieux de l’histoire de la musique populaire.
FAQ
Qui est Tom Greene, le nouveau PDG d’Apple Corps ?
Tom Greene est devenu directeur général d’Apple Corps en septembre 2025, succédant à Jeff Jones. Il est le troisième PDG de l’histoire de la société, après Neil Aspinall (1968-2007) et Jeff Jones (2007-2024). Avant de rejoindre Apple Corps, il était directeur des opérations de Blast, société spécialisée dans l’esport, et avait auparavant dirigé Pottermore Publishing et Wizarding World Digital dans l’univers Harry Potter.
Qui compose la nouvelle équipe dirigeante d’Apple Corps annoncée en avril 2026 ?
L’équipe comprend quatre recrues externes — Lux Paterson (stratégie et marketing, ex-Warner Bros. Discovery), Jonathan Sands (commerce et expériences, ex-Star Wars The Exhibition et Platform 9¾), Jemma Hill (finance et exploitation, ex-The Blair Partnership et Disney) et Miranda Langford (marketing, ex-MPL) — ainsi que deux promotions internes : Cathy Hawkes (directrice de cabinet, trois décennies chez Apple Corps) et Neil Mohring (affaires commerciales, ex-directeur juridique).
Le coffret « Rubber Soul » va-t-il enfin sortir ?
Aucune date n’a été confirmée par Apple Corps à ce jour. Le producteur Giles Martin avait évoqué un remixage de l’album dès 2022, mais depuis, la société a privilégié d’autres sorties (Red/Blue, Anthology, coffrets Lennon) sans annoncer de calendrier pour « Rubber Soul ».
Qu’est-ce que « The Beatles at 3 Savile Row » ?
Il s’agit d’une expérience immersive sur sept étages, installée dans l’ancien siège d’Apple Corps à Londres — là où fut enregistré « Let It Be » et où eut lieu le dernier concert public des Beatles, le 30 janvier 1969. L’ouverture au public est prévue en 2027, avec un accès à des archives inédites, des expositions tournantes et une reconstitution du studio original.
Quand sortiront les biopics de Sam Mendes sur les Beatles ?
Les quatre films, un par membre du groupe, sont annoncés pour avril 2028. Paul Mescal y interprète Paul McCartney, Barry Keoghan incarne Ringo Starr, Harris Dickinson joue John Lennon et Joseph Quinn interprète George Harrison.
Glossaire des entités nommées
Terme Définition
Apple Corps Ltd. Société fondée en 1968 par les quatre Beatles pour gérer leurs intérêts créatifs et commerciaux (musique, cinéma, édition, marques).
Tom Greene Troisième directeur général de l’histoire d’Apple Corps, en poste depuis septembre 2025, venu de l’univers Harry Potter et de l’esport (Blast).
Neil Aspinall Premier directeur général d’Apple Corps (1968-2007), ancien roadie et proche du groupe depuis l’époque de Liverpool.
Jeff Jones Deuxième directeur général d’Apple Corps (2007-2024), venu de la division Legacy Recordings de Sony.
Jemma Hill Directrice financière et de l’exploitation d’Apple Corps depuis avril 2026, ancienne cadre de The Blair Partnership et de The Walt Disney Company.
3 Savile Row Ancien siège d’Apple Corps à Londres, studio d’enregistrement de « Let It Be » et lieu du dernier concert public des Beatles (30 janvier 1969) ; transformé en expérience fan à partir de 2027.
Sam Mendes Réalisateur britannique (Skyfall, 1917) à la tête du projet de quatre biopics consacrés individuellement à chaque membre des Beatles, prévus pour avril 2028.
Paul McCartney Archive Collection Collection de rééditions luxueuses consacrée aux albums solo et Wings de Paul McCartney, comprenant inédits, essais photographiques et livrets détaillés.
Giles Martin Producteur en charge des remixages des albums des Beatles, fils du producteur historique George Martin ; a évoqué dès 2022 un remixage de « Rubber Soul ».
