Le 3 janvier 1970, dans un studio déserté par John Lennon, George Harrison, Paul McCartney et Ringo Starr entrent en studio pour enregistrer ce qui restera la dernière chanson entièrement nouvelle mise en boîte par les Beatles. Ironie du sort, « I Me Mine », morceau inspiré par les tourments de l’ego, scelle la fin d’un groupe dont les tensions internes ont marqué les dernières années d’existence. Mais l’histoire de cette chanson commence en réalité un an plus tôt, lors d’une soirée de janvier 1969 où Harrison, en zappant sur la télévision britannique, tombe par hasard sur une valse qui va littéralement changer le cours de la dernière ligne droite du groupe.
Revenons sur l’histoire fascinante de ce titre emblématique : sa genèse inattendue devant un poste de télévision, son passage chaotique par les séances du projet Get Back à Twickenham, la scène désormais culte du film Let It Be où Lennon préfère danser avec Yoko Ono plutôt que de répéter la chanson, l’ultime séance d’enregistrement de janvier 1970 réunissant trois Beatles sur quatre, et enfin l’intervention controversée de Phil Spector, qui double la durée du morceau et l’habille d’un orchestre symphonique aux antipodes de l’intention initiale de Harrison.
Sommaire
- Une genèse inattendue : d’une valse viennoise à la télévision britannique
- La scène désormais culte du film Let It Be
- Deux jours plus tard : le départ temporaire de Harrison
- Une structure musicale à l’image de la fracture du groupe
- Pourquoi un enregistrement définitif s’est imposé un an plus tard
- Une séance dans un climat de désintégration, non dénué d’humour
- L’intervention de Phil Spector : de la miniature au grand orchestre
- La sortie de l’album Let It Be et son accueil contrasté
- Le contexte plus large : un Harrison longtemps sous-estimé
- Réception critique et héritage
- FAQ
- Quand et comment George Harrison a-t-il eu l’idée de « I Me Mine » ?
- Est-il vrai que « I Me Mine » est né d’une expérience sous LSD ?
- Pourquoi John Lennon n’a-t-il pas participé à l’enregistrement final de la chanson ?
- « I Me Mine » est-elle vraiment la dernière chanson des Beatles ?
- Pourquoi la version parue sur l’album Let It Be est-elle plus longue que l’originale ?
- En quoi la version de Let It Be… Naked diffère-t-elle de celle de 1970 ?
- Glossaire des entités nommées
- Sources et bibliographie
Une genèse inattendue : d’une valse viennoise à la télévision britannique
Contrairement à une idée reçue, « I Me Mine » ne naît pas directement d’une expérience sous LSD, mais d’un moment bien plus prosaïque : une soirée passée devant la télévision. Le 7 janvier 1969, alors que les Beatles répètent depuis quelques jours aux studios de Twickenham dans le cadre du projet Get Back, George Harrison regarde chez lui un programme de la BBC. Il tombe d’abord sur un épisode de science-fiction, « Out of the Unknown: Immortality Inc. », avant que la chaîne n’enchaîne avec un second programme, « Europa — The Titled and the Untitled », consacré à des cérémonies mondaines européennes. Dans ce second programme, une séquence montre des invités autrichiens faisant leur entrée dans une salle de bal, arborant fièrement leurs décorations, sur la musique incidente du « Kaiser Walzer » (la Valse de l’Empereur) de Johann Strauss.
C’est cette valse à trois temps, entendue presque par accident, qui va s’imprimer dans l’esprit de Harrison. Il racontera lui-même l’anecdote avec ses mots caractéristiques : « C’était à la télé, vous voyez, cette histoire de science-fiction, puis ça s’est transformé en cette histoire de médailles. C’est ça qui m’a donné l’idée. Soudain, c’était le moment où ils entraient tous pour le bal. Je crois que c’était en Autriche, et ils avaient tous leurs médailles. Et il y avait de la musique qui jouait, comme un truc à trois temps. C’est le genre de choses qui arrivent, où l’on entend quelque chose qui s’enregistre dans la tête sous une autre forme. Et donc j’ai eu cette idée de valse, et ça collait bien. C’est comme un de ces trucs où tout le monde se balance. » Harrison compose la chanson le soir même et la présente au reste du groupe dès le lendemain matin, le 8 janvier 1969.
Cette anecdote éclaire d’un jour nouveau la dimension philosophique du morceau : loin d’être le fruit d’une révélation psychédélique isolée, « I Me Mine » est né de la rencontre fortuite entre une image télévisuelle presque anodine — des notables se pavanant avec leurs décorations — et une préoccupation spirituelle bien plus ancienne et mûrement réfléchie chez Harrison, celle de la vanité de l’ego et des faux-semblants sociaux. Le titre lui-même, comme Harrison l’expliquera dans son autobiographie éponyme publiée en 1980, est directement puisé dans la Bhagavad-Gîtâ, texte sacré hindou : « I Me Mine, c’est le problème de l’ego. Il y a deux ‘je’ : le petit ‘je’ lorsque les gens disent ‘je suis ceci’ ; et le grand ‘Je’ — c’est-à-dire la dualité et l’ego. Il n’y a rien qui ne fasse pas partie du tout. Lorsque le petit ‘je’ fusionne avec le grand ‘Je’, alors vous souriez vraiment ! »
La scène désormais culte du film Let It Be
Le 8 janvier 1969, au lendemain de sa composition, Harrison présente donc « I Me Mine » au reste du groupe à Twickenham, la qualifiant lui-même de « valse intense » (heavy waltz). Les Beatles la répètent ce jour-là à cinq reprises différentes sur près d’une heure de bandes, avant de la retravailler encore, portant le nombre total de prises de répétition à quarante et une au cours de cette seule journée — la version qui en ressort ne dépasse alors guère la minute et demie. Paul McCartney et Ringo Starr s’investissent avec un enthousiasme certain dans cette répétition, quand John Lennon, lui, se montre ouvertement moqueur : il aurait notamment lancé à Harrison qu’un groupe de rock n’avait rien à faire avec une valse espagnole, avant de se lever pour danser avec Yoko Ono pendant que ses trois camarades continuaient de travailler le morceau — McCartney allant lui-même jusqu’à chanter certains passages avec un accent espagnol moqueur.
Cette scène, filmée par l’équipe du réalisateur Michael Lindsay-Hogg, deviendra l’un des moments les plus commentés du film documentaire Let It Be : Harrison y joue d’abord le morceau à Ringo Starr avant de l’interpréter en trio avec Paul McCartney, tandis que Lennon, visiblement désintéressé, valse avec Yoko Ono en arrière-plan — une image devenue, avec le recul, l’un des symboles les plus forts de la fracture grandissante entre les membres du groupe. Le critique musical Tim Riley décrira d’ailleurs cette séquence comme l’un des moments les plus révélateurs du film, notant que sous son apparence de simple bouffonnerie se cache en réalité, selon ses mots, « une danse impénétrable des egos ».
Ce qu’il faut cependant souligner, c’est qu’à ce stade, en janvier 1969, les Beatles n’enregistrent jamais correctement le morceau : les studios de Twickenham ne disposaient d’ailleurs pas d’un matériel adapté à une véritable séance d’enregistrement, et « I Me Mine » demeure une simple répétition filmée à des fins documentaires. Dans toutes les versions successives de l’album qu’assemblera par la suite l’ingénieur Glyn Johns à partir des bandes du projet Get Back, la chanson est systématiquement laissée de côté, n’ayant jamais été sérieusement envisagée pour figurer sur le disque final.
Deux jours plus tard : le départ temporaire de Harrison
Le contexte dans lequel « I Me Mine » voit le jour ne peut se comprendre pleinement sans rappeler l’épisode qui se joue à peine quarante-huit heures après sa présentation au groupe. Le 10 janvier 1969, un vendredi, après une matinée de répétition tendue consacrée à « Get Back » puis à « Two of Us », au cours de laquelle McCartney conteste une nouvelle fois ses choix de jeu à la guitare, George Harrison quitte purement et simplement le groupe. Il consignera l’événement dans son journal intime avec un flegme tout britannique, rendu célèbre depuis sa publication : « Levé, allé à Twickenham. Répété jusqu’à l’heure du déjeuner — quitté les Beatles — rentré à la maison. » En sortant du plateau, il aurait lancé à ses camarades un laconique « On se reverra dans les clubs. »
Ce départ, le second en l’espace de six mois après celui, également temporaire, de Ringo Starr durant les sessions du White Album à l’été 1968, n’est pas uniquement lié à des questions musicales. Harrison venait de passer plusieurs mois à produire un album pour l’artiste Apple Jackie Lomax et à fréquenter Bob Dylan et le groupe The Band à Woodstock, où il avait été traité comme un égal créatif — un contraste saisissant avec le rôle encore largement subalterne qu’on lui réservait au sein des Beatles. Interrogé bien plus tard dans l’Anthology, Harrison résumera ainsi son état d’esprit de l’époque : « Ils étaient en train de nous filmer en pleine dispute. Je n’en voyais plus l’intérêt. Je me suis dit : je suis tout à fait capable d’être relativement heureux tout seul, et je ne suis pas capable de l’être dans cette situation. Je me tire d’ici. »
Livré à eux-mêmes, Lennon, McCartney et Starr poursuivent alors les répétitions en trio, Lennon suggérant même, mi-sérieux mi-provocateur, de faire appel à Eric Clapton pour remplacer Harrison si celui-ci ne revenait pas d’ici le mardi suivant. Le trio enchaîne notamment une reprise ironique de « A Quick One While He’s Away » du groupe The Who — un choix de titre à la coïncidence trop parfaite pour être totalement fortuite — avant de laisser Yoko Ono elle-même s’installer sur le coussin de Harrison pour improviser un chant. Ce n’est que le 15 janvier, après plusieurs jours de tractations, que Harrison accepte de réintégrer le groupe, à la condition expresse que les Beatles abandonnent le projet de concert public filmé à Twickenham et déplacent leurs séances vers le studio bien plus intime récemment aménagé dans les sous-sols de leur siège social d’Apple, au 3 Savile Row. On mesure, à la lumière de cet épisode, combien la scène de « I Me Mine » filmée le 8 janvier — Lennon dansant avec Ono pendant que ses trois camarades peinaient à faire vivre la chanson de Harrison — préfigurait très directement la crise ouverte qui allait éclater quarante-huit heures plus tard à peine.
Une structure musicale à l’image de la fracture du groupe
Sur le plan strictement musical, « I Me Mine » se distingue par une construction pour le moins inhabituelle dans le répertoire des Beatles : le morceau alterne des couplets et un refrain écrits dans une mesure à trois temps, façon valse, avec un pont de style hard-rock nettement plus rugueux, construit sur une progression de blues à douze mesures et une rupture volontairement abrupte évoquant, selon les mots mêmes employés par Harrison et son entourage lors des répétitions de Twickenham, un « bit flamenco ». Cette alternance de tempos et d’atmosphères, que Harrison qualifiera lui-même de savant mélange entre chanson de valse et chanson de rock, confère au morceau une tension interne assez inhabituelle, presque bipolaire, qui n’est pas sans échapper à la lecture symbolique qu’en feront par la suite de nombreux commentateurs : les guitares saturées et distordues du pont, jouées à la pédale wah-wah, tranchant nettement avec la mélancolie policée des couplets, comme un écho involontaire aux deux visages d’un groupe déchiré entre nostalgie et rupture.
Le texte lui-même, d’une économie de moyens assez frappante, ne développe en réalité qu’une poignée de vers, répétés et légèrement variés d’un couplet à l’autre : Harrison y évoque, tout au long du jour comme de la nuit, cette obsession du « je, moi, mien » qui semble ne jamais quitter l’esprit humain, avant de noter que plus personne, désormais, ne semble craindre de s’y adonner ouvertement — une manière, sans doute, de commenter avec une pointe d’amertume l’exhibitionnisme grandissant des egos qui l’entouraient, y compris au sein de son propre groupe.
Pourquoi un enregistrement définitif s’est imposé un an plus tard
C’est un choix de montage cinématographique, et non une décision purement musicale, qui va finalement contraindre les Beatles à enregistrer « I Me Mine » dans de bonnes conditions. Lorsque le projet de film, un temps mis de côté, est relancé fin 1969 sous l’impulsion d’Allen Klein — alors récemment devenu le manager d’affaires du groupe — et qu’un accord est conclu avec United Artists pour sa distribution, le réalisateur Michael Lindsay-Hogg décide de conserver la séquence de la répétition de « I Me Mine », jugeant cruciale l’image de Lennon et Ono valsant ensemble. Dès lors que la chanson doit figurer dans le film, elle doit également figurer sur l’album qui l’accompagne — ce qui impose au groupe de produire un enregistrement digne de ce nom, alors même que les Beatles, dans les faits, avaient cessé de fonctionner comme une entité créative unifiée depuis plusieurs mois.
C’est ainsi que, le 3 janvier 1970, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr se retrouvent au studio pour enregistrer une toute nouvelle version du morceau. John Lennon, de son côté, est alors en vacances au Danemark avec Yoko Ono — une absence qui s’explique aussi par le fait qu’il avait, dans les faits sinon officiellement, déjà quitté le groupe depuis septembre 1969, une nouvelle que les quatre musiciens et leur entourage avaient choisi de garder secrète pour ne pas nuire aux affaires en cours du groupe.
Une séance dans un climat de désintégration, non dénué d’humour
Le trio enregistre ce jour-là seize prises de « I Me Mine », la plupart durant nettement moins de deux minutes. Harrison assure le chant et la guitare acoustique — un modèle Gibson J-200 — ainsi que, plus tard dans la séance, la guitare électrique, une Gibson Les Paul Standard de 1957. McCartney tient la basse et ajoute par la suite des overdubs d’orgue Hammond et de piano électrique, tandis que Starr occupe la batterie. Des chœurs supplémentaires viennent compléter l’arrangement en fin de séance, consolidant un morceau finalement bouclé en à peine une minute et demie — la version alors obtenue, plus brute et plus courte, sera d’ailleurs celle retenue bien plus tard pour la compilation Anthology 3, parue en 1996.
L’ambiance en studio, loin d’être exclusivement tendue, oscille entre le travail appliqué et une certaine dérision propre à l’humour si particulier de Harrison. Entre deux prises, il improvise ainsi une annonce faussement solennelle, jouant sur le nom du groupe pop britannique Dave Dee, Dozy, Beaky, Mick & Tich, dont le chanteur Dave Dee venait de quitter la formation pour une carrière solo : une manière, à peine voilée, de commenter avec ironie sa propre situation et celle de son groupe, désormais réduit à trois membres actifs dans ce même studio n°2 où tant de chansons avaient été enregistrées par le passé. Certaines sources évoquent même un bref intermède facétieux, le trio se lançant, après la douzième prise, dans une reprise improvisée et jamais officiellement publiée de « Peggy Sue Got Married » de Buddy Holly — un ultime clin d’œil au rock’n’roll des origines, dans les tout derniers instants de la vie commune du groupe en studio.
CORRECTIF FACTUEL
Deux précisions méritent d’être apportées à l’histoire de ce morceau. D’abord, sur son inspiration : contrairement à une idée parfois avancée, « I Me Mine » n’est pas née d’une expérience directe sous LSD, mais d’un moment bien plus concret — une soirée de télévision au cours de laquelle Harrison entend la musique incidente d’un programme consacré à des cérémonies mondaines européennes, construite sur la valse « Kaiser Walzer » de Johann Strauss. Si les préoccupations spirituelles de Harrison concernant l’ego et la dualité s’enracinent bien dans son cheminement personnel, y compris ses expériences passées avec le LSD et sa découverte de la pensée indienne, le déclencheur immédiat et concret de cette chanson précise reste cette soirée télévisée du 7 janvier 1969, comme Harrison l’a lui-même détaillé à plusieurs reprises.
Ensuite, sur le statut de « dernière chanson des Beatles » : cette formule mérite d’être nuancée. La séance du 3 janvier 1970 est bien la dernière occasion où des Beatles se sont réunis en studio pour enregistrer une chanson entièrement nouvelle — mais elle ne réunit que trois des quatre membres du groupe, John Lennon étant totalement absent. La toute dernière fois où les quatre Beatles ont enregistré ensemble, en tant que quatuor complet, remonte en réalité au 20 août 1969, lors des ultimes finitions apportées à « I Want You (She’s So Heavy) » pour l’album Abbey Road. « I Me Mine » reste donc, plus précisément, la dernière chanson nouvelle enregistrée par un sous-ensemble du groupe plutôt que par les quatre Beatles réunis — une nuance qui n’enlève toutefois rien à sa charge symbolique, bien au contraire.
L’intervention de Phil Spector : de la miniature au grand orchestre
Lorsque Phil Spector prend en charge, au printemps 1970, le tri et le mixage des bandes accumulées lors du projet Get Back — rebaptisé pour l’occasion Let It Be —, il apporte sa marque de fabrique la plus reconnaissable : une surproduction orchestrale assumée, façon « Wall of Sound ». Le 23 mars 1970, en présence de George Harrison, Spector s’attelle au mixage de « I Me Mine ». Jugeant l’enregistrement original, qui ne dure qu’une minute et trente-quatre secondes, bien trop court pour figurer décemment sur l’album, il décide de dupliquer purement et simplement une large partie du morceau à partir de la trente et unième seconde, portant ainsi sa durée totale à deux minutes et vingt-cinq secondes.
Quelques jours plus tard, le 1er avril 1970, un orchestre dirigé par le chef Richard Hewson vient parachever cette transformation, avec le renfort d’une cinquantaine de musiciens et choristes — Ringo Starr profitant même de cette séance pour réenregistrer sa partie de batterie. L’arrangement final fait ainsi appel à dix-huit violons, quatre altos, quatre violoncelles, trois trompettes, trois trombones et une harpe : une orchestration démesurée, aux antipodes du blues sobre et presque dépouillé initialement imaginé par Harrison, mais parfaitement cohérente avec le traitement que Spector réserve, au même moment, à d’autres titres de l’album comme « The Long and Winding Road ».
Cette intervention n’a pas manqué de susciter des réactions mordantes dès la sortie du disque. Le critique John Mendelsohn, dans les colonnes du magazine Rolling Stone, ironisera ainsi sur les emprunts d’ambiance de la section en valse, qu’il jugera dignes des moments les plus mélodramatiques du film The Al Jolson Story, concluant que le traitement réservé par Spector à « I Me Mine » — comme à « The Long and Winding Road » — se situait dans un entre-deux peu satisfaisant : trop appuyé pour être pris au sérieux, pas assez grotesque pour être pleinement savouré au second degré.
« C’était à la télé, cette histoire de médailles… Il y avait de la musique, comme un truc à trois temps. C’est comme un de ces trucs où tout le monde se balance. »
— George Harrison, sur la genèse de « I Me Mine »
La sortie de l’album Let It Be et son accueil contrasté
« I Me Mine » paraît finalement le 8 mai 1970 sur l’album Let It Be, à peine quelques semaines après l’annonce officielle de la séparation du groupe, rendue publique par Paul McCartney le 10 avril précédent à l’occasion de la sortie de son premier album solo. Ce climat très particulier de deuil public — le dernier disque studio d’un groupe déjà dissous au moment de sa sortie — imprègne inévitablement la réception critique de l’ensemble de l’album, et de « I Me Mine » en particulier, perçue par beaucoup comme un ultime message codé sur l’état d’esprit du groupe à la fin de son existence.
L’accueil critique de l’album Let It Be dans son ensemble restera durablement marqué par la controverse entourant les choix de production de Phil Spector, jugés par une partie de la presse comme une trahison de l’esthétique dépouillée que le groupe avait initialement recherchée pour ce projet, conçu à l’origine sous le nom de code « Get Back » comme un retour délibéré à un son brut et sans artifice, capturé en conditions de quasi-live. « I Me Mine », avec son orchestre disproportionné venu s’ajouter à une miniature de moins de deux minutes, cristallisera à elle seule une bonne partie de ces critiques — avant que sa réévaluation progressive, entamée dès les années 1990 avec la sortie d’Anthology 3, ne vienne nuancer ce premier jugement sévère.
Le contexte plus large : un Harrison longtemps sous-estimé
L’épisode de « I Me Mine » ne peut se comprendre sans le replacer dans la frustration plus ancienne, et plus profonde, que nourrissait Harrison quant à la reconnaissance de son travail de compositeur au sein du groupe. George Martin lui-même reconnaîtra, des années plus tard, sa part de responsabilité dans cette dynamique : « Il avait été franchement médiocre jusque-là. Certaines des choses qu’il avait écrites étaient très ennuyeuses. On a parfois l’impression qu’on le rabaissait. Je ne pense pas que nous ayons jamais fait cela, mais peut-être que nous ne l’avons pas assez encouragé. » Ce constat, formulé avec le recul par le producteur historique du groupe, éclaire d’un jour cruel la situation de Harrison au moment même où il compose « I Me Mine » : un musicien à la créativité en pleine explosion — il travaillait alors en parallèle sur les compositions qui allaient nourrir son futur triple album solo All Things Must Pass — mais continuellement renvoyé, au sein du groupe qui l’avait vu grandir, à un statut de second couteau.
Cette frustration accumulée trouve d’ailleurs un écho direct dans un autre morceau composé par Harrison quelques jours seulement après son retour dans le groupe, à la mi-janvier 1969 : « Wah-Wah », écrite le jour même de son départ du 10 janvier, dans la voiture qui le ramenait chez lui à Esher, et qui deviendra l’un des titres phares de All Things Must Pass en 1970. Le terme choisi comme titre — en référence directe à la pédale d’effet pour guitare électrique — désignait, dans l’esprit de Harrison, le mal de crâne bien réel que lui causaient les tensions internes du groupe. « I Me Mine » et « Wah-Wah », composées à quelques jours d’intervalle dans un contexte de crise quasi continue, apparaissent ainsi rétrospectivement comme les deux faces d’une même médaille : l’une tournée vers l’introspection philosophique sur l’ego, l’autre vers l’expression plus directe et rageuse de l’épuisement.
Réception critique et héritage
Si « I Me Mine » a longtemps été perçue par certains observateurs comme un simple morceau de remplissage dans la discographie des Beatles, sa réception critique s’est nettement étoffée avec le recul des décennies. En 2002, le journaliste David Fricke, du magazine Rolling Stone, l’inclut dans sa liste des vingt-cinq performances essentielles de George Harrison, saluant la guitare rageuse et grinçante du musicien comme « le son honnête de l’épuisement et d’une liberté durement acquise ». Le critique Dave Lewis, du magazine Classic Rock, la classera pour sa part sixième dans son palmarès de 2016 des dix chansons illustrant le mieux la contribution profonde de Harrison aux Beatles, estimant que le morceau laissait déjà entrevoir les tensions d’ego qui allaient précipiter la séparation du groupe.
Harrison lui-même n’aura jamais renié ce texte, pourtant considéré à l’époque par le reste du groupe comme un titre mineur. Son autobiographie, publiée en 1980 puis rééditée en 2002 avec une préface de son épouse Olivia Harrison, reprend directement le titre de la chanson — une manière, pour le guitariste, de réaffirmer combien cette réflexion sur l’ego et la dualité avait continué de structurer sa pensée bien après la séparation du groupe. En 2003, l’album Let It Be… Naked propose une version révisée du morceau, débarrassée des ajouts orchestraux de Spector mais conservant sa durée allongée ; l’équipe de production de cette réédition — Paul Hicks, Guy Massey et Allan Rouse — choisit toutefois de couper la répétition à un autre endroit du texte que Spector, sur le vers « all through your life » plutôt que sur « all through the day », et remixe différemment l’orgue et la guitare des deux ponts bluesy du morceau, donnant l’impression, selon certains observateurs, d’entendre deux prestations légèrement différentes se succéder.
Il semble presque ironique que « I Me Mine » soit la dernière chanson entièrement nouvelle enregistrée par les Beatles, fût-ce sans John Lennon. Ce titre, dénonçant l’égocentrisme et l’illusion du « moi », marque la fin d’un groupe miné par les querelles et les divergences, tout en étant né, paradoxalement, d’un moment presque anodin passé devant un poste de télévision. Il incarne à sa manière la fracture entre des individus autrefois unis par la musique, mais désormais séparés par leurs propres aspirations — Lennon préférant valser avec Yoko Ono plutôt que de répéter une chanson de son ancien complice, tandis que Harrison, McCartney et Starr continuaient, tant bien que mal, d’assurer le service.
Si les Beatles se sont éteints en 1970, « I Me Mine » demeure une ultime déclaration de leur génie collectif, et de la lucidité toute particulière de George Harrison sur la condition humaine — une lucidité née, comme souvent chez lui, de la rencontre inattendue entre une observation triviale du quotidien et une quête spirituelle patiemment mûrie depuis des années. Entre la valse viennoise entendue par hasard à la télévision et l’orchestre démesuré imposé par Phil Spector, le parcours de ce morceau résume à lui seul, avec une ironie presque parfaite, la trajectoire d’un groupe parti de presque rien pour finir entouré de tout, sans jamais perdre tout à fait, chez son plus discret des membres, le sens de la dérision.
FAQ
Quand et comment George Harrison a-t-il eu l’idée de « I Me Mine » ?
Le 7 janvier 1969, en regardant la télévision britannique, Harrison entend la musique incidente d’un programme montrant des notables autrichiens entrant dans une salle de bal sur la Valse de l’Empereur de Johann Strauss. Cette valse à trois temps lui inspire directement la mélodie du morceau, qu’il compose le soir même.
Est-il vrai que « I Me Mine » est né d’une expérience sous LSD ?
Non, pas directement. Le déclencheur immédiat de la chanson est une soirée de télévision, comme Harrison l’a lui-même raconté à plusieurs reprises. Ses préoccupations plus larges sur l’ego et la dualité s’enracinent en revanche dans son cheminement spirituel plus ancien, nourri notamment par la pensée indienne.
Pourquoi John Lennon n’a-t-il pas participé à l’enregistrement final de la chanson ?
Parce qu’il avait déjà quitté le groupe, dans les faits, depuis septembre 1969 — une nouvelle tenue secrète — et qu’il se trouvait en vacances au Danemark le 3 janvier 1970, date de l’unique séance d’enregistrement du morceau réunissant Harrison, McCartney et Starr.
« I Me Mine » est-elle vraiment la dernière chanson des Beatles ?
Elle est la dernière chanson entièrement nouvelle enregistrée par le groupe, le 3 janvier 1970, mais sans John Lennon. La dernière séance ayant réuni les quatre Beatles ensemble en studio remonte au 20 août 1969, pour les finitions de « I Want You (She’s So Heavy) » sur l’album Abbey Road.
Pourquoi la version parue sur l’album Let It Be est-elle plus longue que l’originale ?
Parce que Phil Spector, jugeant l’enregistrement original d’à peine une minute trente-quatre trop court, a dupliqué une large partie du morceau lors du mixage du 23 mars 1970, avant d’y ajouter un orchestre de cinquante musiciens le 1er avril, portant la chanson à deux minutes vingt-cinq.
En quoi la version de Let It Be… Naked diffère-t-elle de celle de 1970 ?
Elle conserve la durée allongée mais retire les ajouts orchestraux de Phil Spector, tout en coupant la répétition du morceau à un endroit différent du texte et en remixant différemment certains instruments, ce qui donne une impression sonore sensiblement différente de la version originale de l’album Let It Be.
Glossaire des entités nommées
George Harrison — Auteur, compositeur et interprète de « I Me Mine », qui donnera également son titre à son autobiographie publiée en 1980.
Johann Strauss — Compositeur autrichien du XIXe siècle, auteur du « Kaiser Walzer » (Valse de l’Empereur) entendu par Harrison à la télévision et à l’origine de la mélodie du morceau.
Michael Lindsay-Hogg — Réalisateur du film Let It Be, responsable de l’inclusion de la séquence de répétition de « I Me Mine » dans le montage final.
Twickenham Film Studios — Studios londoniens où la chanson est répétée et filmée pour la première fois, les 8 et jours suivants de janvier 1969.
Glyn Johns — Ingénieur du son ayant assemblé plusieurs versions de l’album à partir des bandes du projet Get Back, dans lesquelles « I Me Mine » ne figurait jamais.
Allen Klein — Manager d’affaires des Beatles à partir de 1969, à l’origine de la relance du projet de film qui imposera l’enregistrement définitif du morceau.
Phil Spector — Producteur chargé du mixage final de l’album Let It Be, responsable de l’allongement du morceau et de son habillage orchestral.
Richard Hewson — Chef d’orchestre ayant dirigé les cinquante musiciens et choristes ajoutés à « I Me Mine » le 1er avril 1970.
Bhagavad-Gîtâ — Texte sacré hindou dont Harrison tire directement le concept et le titre de la chanson, autour de la notion d’ego.
Let It Be… Naked — Réédition de l’album parue en 2003, proposant une version de « I Me Mine » débarrassée des ajouts orchestraux de Phil Spector.
Anthology 3 — Compilation parue en 1996 sur laquelle figure la version originale et brute de « I Me Mine », enregistrée le 3 janvier 1970.
Eric Clapton — Guitariste ami de Harrison, envisagé par John Lennon pour le remplacer au sein du groupe lors de son départ temporaire de janvier 1969.
Wah-Wah — Chanson composée par Harrison le jour même de son départ du groupe le 10 janvier 1969, publiée ensuite sur son album solo All Things Must Pass.
3 Savile Row — Siège social d’Apple Corps, dont le studio en sous-sol accueille les séances des Beatles après le départ de Twickenham, exigé par Harrison à son retour.
All Things Must Pass — Premier triple album solo de George Harrison, paru en 1970, nourri des compositions accumulées durant les dernières années des Beatles.
Sources et bibliographie
- George Harrison, I Me Mine, Genesis Publications, 1980 (rééd. 2002 avec préface d’Olivia Harrison).
- The Beatles, Anthology, Chronicle Books / Seuil (trad. Philippe Paringaux), 2000.
- Wikipédia (fr), article « I Me Mine ».
- The Beatles Bible, fiche consacrée à « I Me Mine ».
- The Paul McCartney Project, page consacrée à « I Me Mine ».
- They May Be Parted (Sulpy & Schweighardt), articles consacrés aux sessions de janvier 1969 à Twickenham.
- Songfacts, fiche consacrée à « I Me Mine ».
- Rolling Stone, critique de Let It Be par John Mendelsohn, 1970 ; liste des 25 Essential Harrison Performances par David Fricke, 2002.
- Classic Rock, palmarès des dix chansons illustrant la contribution de Harrison aux Beatles, Dave Lewis, 2016.
