Le 10 avril 1970, un communiqué de presse glissé dans le pressage promotionnel de l’album McCartney annonce ce que la presse pressentait depuis des mois : les Beatles n’existent plus en tant que groupe actif. Le geste, perçu par John Lennon comme une trahison publicitaire alors qu’il avait lui-même annoncé son départ en privé dès septembre 1969, ouvre une décennie inédite : pour la première fois depuis 1962, John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr doivent exister musicalement les uns sans les autres.
Ce dossier propose un panorama professionnel de cette décennie 1970-1980, telle qu’elle a été documentée par les biographes de référence — Mark Lewisohn, Ian MacDonald, Peter Doggett, Barry Miles — et par les compilations discographiques les plus rigoureuses, notamment Eight Arms to Hold You de Chip Madinger et Mark Easter, ainsi que Fab Four FAQ 2.0: The Beatles’ Solo Years, 1970-1980 de Robert Rodriguez, ouvrage dont le titre a d’ailleurs inspiré nombre de rétrospectives ultérieures sur cette période.
Quatre trajectoires, quatre tempéraments : Harrison s’impose dès 1970 comme le plus commercialement audacieux ; McCartney bâtit patiemment, avec Wings, l’édifice le plus stable de la décennie ; Lennon oscille entre engagement radical, crise intime et long silence ; Starr, enfin, connaît une ascension aussi rapide que sa chute, porté puis abandonné par les mêmes recettes de studio. Ce document retrace, année par année, ces quatre parcours avant de proposer une lecture comparée de leurs succès commerciaux, de leurs tournées et de leur réception critique.
Il convient d’emblée de souligner une difficulté méthodologique propre à ce type de panorama : les quatre carrières ne progressent pas au même rythme ni selon les mêmes critères de réussite. Comparer les certifications commerciales de Wings, groupe rodé aux tournées et aux stratégies de label américaines, à la production plus rare et plus contemplative de Harrison, ou à l’absence quasi totale de scène chez Lennon après 1972, expose à des biais que ce dossier s’efforce de signaler explicitement plutôt que de gommer. De la même manière, la réception critique de l’époque, souvent marquée par la nostalgie du groupe disparu, diffère sensiblement des réévaluations proposées depuis par la musicologie universitaire, notamment dans les travaux de Walter Everett ou dans le volume collectif dirigé par Kenneth Womack, The Cambridge Companion to the Beatles, qui consacre un chapitre entier à cette décennie sous le titre significatif de « The Solo Years ».
« J’ai formé le groupe, je l’ai dissous. C’est aussi simple que ça. »
— John Lennon, interview à Rolling Stone, 1970
Sommaire
- Apple Records et le contentieux juridique de la séparation
- La question de la citoyenneté et l’exil new-yorkais
- Portrait critique — la voix de Lennon dans la décennie
- John Lennon : la thérapie, l’utopie, l’exil et le retour
- 1970 : Plastic Ono Band, la thérapie du cri primal
- 1971 : Imagine, le sommet critique et populaire
- 1972 : Some Time in New York City, l’album le plus politisé
- 1973-1974 : Mind Games, Walls and Bridges et le « Lost Weekend »
- 1975 : Rock ‘n’ Roll et le retrait volontaire
- 1980 : Double Fantasy, le retour et l’assassinat
- Paul McCartney et Wings : la reconstruction par le groupe
- 1970-1971 : McCartney et Ram, la traversée du désert critique
- 1971-1973 : la formation de Wings et les débuts difficiles
- 1973 : Red Rose Speedway et Band on the Run, le redressement
- 1975-1976 : Venus and Mars, Wings at the Speed of Sound et la tournée mondiale
- 1977-1979 : Mull of Kintyre, London Town et Back to the Egg
- 1980 : l’arrestation au Japon et McCartney II
- Linda McCartney, un rôle contesté puis assumé
- Le paradoxe critique d’un groupe sans nom sur la pochette
- George Harrison : le mystique triomphant, puis discret
- 1970 : All Things Must Pass, la revanche du guitariste discret
- 1971 : le Concert for Bangladesh, la naissance du concert caritatif moderne
- 1973-1974 : Living in the Material World et la première tournée nord-américaine d’un ex-Beatle
- 1974-1976 : Dark Horse, Extra Texture et le repli
- 1978-1980 : mariage, paternité et retrait progressif
- Un catalogue de chansons refoulées
- La foi comme fil conducteur
- Ringo Starr : l’âge d’or du batteur chanteur
- 1970 : Sentimental Journey et Beaucoups of Blues, deux hommages
- 1971-1972 : les singles à succès et les débuts au cinéma
- 1973 : Ringo, la réunion impossible des quatre Beatles
- 1974-1975 : Goodnight Vienna et le sommet des ventes
- 1976-1978 : Rotogravure, Ringo the 4th, Bad Boy — le lent déclin
- 1980 : Ringo, l’année Barbara Bach et le contrecoup Lennon
- Un carnet de tournage plutôt qu’une carrière scénique
- Le rôle des producteurs extérieurs
- 1980 : le tournant et la fin brutale de la décennie
- Rumeurs de réunion et pression médiatique constante
- Le rôle de la presse musicale britannique
- Panorama comparé — chiffres, tournées, réception critique
- Nombre de numéros 1 (albums ou singles, marchés US/UK, 1970-1980)
- Tournées menées dans la décennie
- Réception critique rétrospective
- Les collaborations croisées, un fil invisible
- Le poids relatif de la nostalgie beatlesienne
- Foire aux questions
- Glossaire des entités nommées
- Bibliographie
Apple Records et le contentieux juridique de la séparation
La rupture de 1970 ne se limite pas à une divergence artistique : elle s’inscrit dans un conflit de gestion né dès la mort du manager Brian Epstein en 1967. Dans l’incertitude qui suit, Lennon, Harrison et Starr choisissent de confier la gestion de leurs affaires à Allen Klein, tandis que McCartney impose son beau-père Lee Eastman et son beau-frère John Eastman comme conseils, sans jamais accepter Klein comme manager d’Apple Corps. Ce désaccord de gouvernance conduit McCartney à engager, le 31 décembre 1970, une action en justice devant la Haute Cour de Londres visant à dissoudre le partenariat commercial des Beatles — geste vécu comme une provocation supplémentaire par les trois autres musiciens, alors même que ceux-ci partageaient son constat sur l’impossibilité de poursuivre l’aventure collective.
Le jugement rendu le 12 mars 1971 donne raison à McCartney et place la gestion d’Apple sous administration judiciaire, ouvrant une décennie de procédures financières croisées entre les quatre ex-associés et leurs représentants respectifs. Ce contentieux, rarement détaillé dans les récits grand public, explique en partie pourquoi les retrouvailles en studio, pourtant réclamées par la presse et le public tout au long des années 1970, ne se sont jamais concrétisées : au-delà des egos, l’imbrication financière rendait tout projet commun juridiquement complexe. Les quatre musiciens ne solderont définitivement leurs comptes avec Apple Corps qu’en 1989.
La question de la citoyenneté et l’exil new-yorkais
L’installation de Lennon à New York, dès l’automne 1971, coïncide avec une longue bataille administrative : l’administration Nixon, inquiète de son engagement contre la guerre du Vietnam et de son soutien à des figures radicales comme John Sinclair ou Bobby Seale, engage une procédure de déportation fondée sur une ancienne condamnation britannique pour possession de cannabis en 1968. Cette procédure, qui s’étend sur près de quatre ans et mobilise une partie considérable de l’énergie et des ressources de Lennon, ne trouve son épilogue qu’en octobre 1975, lorsque la cour d’appel de New York annule l’ordre d’expulsion, ouvrant la voie à l’obtention de sa carte de résident permanent en 1976 — un dénouement que plusieurs biographes relient directement à sa décision de se retirer de la vie publique pour se consacrer sereinement, sur le sol américain, à l’éducation de son fils Sean.
Portrait critique — la voix de Lennon dans la décennie
Les biographes s’accordent à considérer la première moitié des années 1970 comme la période où la voix de Lennon, au sens propre comme au sens auctorial, est la plus radicale de sa carrière solo. Ian MacDonald souligne dans Revolution in the Head la rupture stylistique entre l’économie de moyens de Plastic Ono Band et la production plus foisonnante d’Imagine, lisant dans cette évolution un compromis assumé entre exigence thérapeutique et ambition commerciale. Peter Doggett, dans Come Together, insiste quant à lui sur la dimension autobiographique quasi ininterrompue de l’ensemble du corpus 1970-1975, chaque album fonctionnant comme un journal intime déguisé en œuvre pop.
John Lennon : la thérapie, l’utopie, l’exil et le retour
1970 : Plastic Ono Band, la thérapie du cri primal
Dès février 1970, Lennon publie le single Instant Karma!, produit par Phil Spector en une seule journée de studio, et marque à cette occasion son retour à l’émission Top of the Pops. L’été venu, il entame avec Yoko Ono une thérapie par le cri primal auprès du psychologue Arthur Janov, dont l’influence irrigue directement l’album John Lennon/Plastic Ono Band, enregistré à l’automne avec Ringo Starr à la batterie, Klaus Voormann à la basse et Billy Preston au piano. Le disque, dépouillé jusqu’à l’os, règle ses comptes avec l’enfance de Lennon (Mother), avec la mythologie beatlesienne (God, où il énumère tout ce en quoi il ne croit plus) et avec les illusions politiques de son époque (Working Class Hero).
1971 : Imagine, le sommet critique et populaire
L’année suivante consacre Lennon avec Imagine, enregistré à Tittenhurst Park et porté par la chanson-titre, hymne pacifiste devenu standard universel. L’album bénéficie d’arrangements plus généreux que son prédécesseur, coproduits avec Phil Spector, et installe Lennon au sommet des ventes tout en conservant une charge critique, notamment sur How Do You Sleep?, réponse acerbe aux piques que Paul McCartney venait de lui adresser sur son propre album Ram.
✒ Correctif factuel — Sortie britannique d’Imagine en single
Contrairement à une idée reçue encore répandue, la chanson Imagine n’est pas sortie en single au Royaume-Uni dès 1971 : elle n’y a été commercialisée comme 45 tours qu’en 1975, où elle a atteint la sixième place, avant une réédition en 1980, cette fois numéro 1 britannique après la mort de Lennon.
1972 : Some Time in New York City, l’album le plus politisé
Installé à New York et engagé aux côtés des mouvements contestataires américains, Lennon publie avec Yoko Ono un double album ouvertement militant, abordant le Bloody Sunday nord-irlandais, la condition féminine (Woman Is the Nigger of the World) ou l’incarcération du militant John Sinclair. L’accueil critique est sévère, les ventes très inférieures à celles d’Imagine, et le gouvernement Nixon engage à cette période une procédure d’expulsion à l’encontre de Lennon qui s’étalera sur plusieurs années.
1973-1974 : Mind Games, Walls and Bridges et le « Lost Weekend »
Une crise conjugale sépare Lennon et Ono entre septembre 1973 et janvier 1975 : le musicien s’installe à Los Angeles avec May Pang, période qu’il qualifiera lui-même de « Lost Weekend », marquée par des dérapages médiatisés (l’expulsion d’un club de Los Angeles avec Harry Nilsson) mais aussi par une intense activité musicale. Mind Games (1973) puis Walls and Bridges (1974) renouent avec un certain classicisme mélodique ; ce dernier album, porté par le single Whatever Gets You Thru the Night — duo avec Elton John qui devient le seul numéro 1 américain de la carrière solo de Lennon de son vivant — s’accompagne d’une apparition surprise aux côtés d’Elton John au Madison Square Garden le 28 novembre 1974, dernière prestation scénique de Lennon devant un large public.
« Je lui ai promis que s’il atteignait la première place, je monterais sur scène avec lui. Je ne pensais pas que ça arriverait. »
— John Lennon, à propos de son pari avec Elton John, 1974
1975 : Rock ‘n’ Roll et le retrait volontaire
Après un différend juridique avec l’éditeur Morris Levy portant sur des similitudes entre Come Together et You Can’t Catch Me de Chuck Berry, Lennon enregistre l’album de reprises Rock ‘n’ Roll, hommage à ses racines rockabilly. La naissance de son fils Sean, le 9 octobre 1975 — jour de son propre trente-cinquième anniversaire — coïncide avec sa réconciliation avec Yoko Ono et le début d’un retrait volontaire de l’industrie musicale que Lennon prolongera durant près de cinq ans, consacrés à l’éducation de Sean.
1980 : Double Fantasy, le retour et l’assassinat
Lennon rompt son silence en 1980 avec Double Fantasy, album conçu comme un dialogue avec Yoko Ono, publié chez Geffen après les difficultés à trouver un label acceptant de signer simultanément les deux artistes. Porté par le single (Just Like) Starting Over, le disque reçoit un accueil critique partagé — certains chroniqueurs reprochant la part accordée à Ono — mais rencontre un succès commercial immédiat. Le 8 décembre 1980, trois semaines après la sortie de l’album, John Lennon est assassiné par Mark David Chapman devant l’entrée du Dakota Building, à New York. Sa mort provoque une flambée des ventes qui propulse Double Fantasy en tête des classements des deux côtés de l’Atlantique et lui vaut le Grammy Award de l’album de l’année en 1982.
Année Album Label Chart US/UK
1970 John Lennon/Plastic Ono Band Apple US n°6 / UK n°11
1971 Imagine Apple US n°1 / UK n°1
1972 Some Time in New York City Apple US n°48 / UK n°11
1973 Mind Games Apple US n°9 / UK n°13
1974 Walls and Bridges Apple US n°1 / UK n°6
1975 Rock ‘n’ Roll Apple US n°6 / UK n°6
1980 Double Fantasy Geffen US n°1 / UK n°1
Paul McCartney et Wings : la reconstruction par le groupe
1970-1971 : McCartney et Ram, la traversée du désert critique
Paul McCartney ouvre sa carrière solo avec McCartney (1970), enregistré seul à la maison sur un magnétophone quatre pistes, disque volontairement artisanal qui déconcerte une partie de la critique habituée au raffinement des productions beatlesiennes. L’année suivante, Ram, coréalisé avec son épouse Linda, subit des critiques encore plus dures — le Rolling Stone qualifie l’album de anecdotique — bien qu’il contienne Uncle Albert/Admiral Halsey, qui deviendra numéro 1 américain, et Too Many People, réponse voilée aux tensions avec Lennon.
1971-1973 : la formation de Wings et les débuts difficiles
Convaincu qu’une carrière solo ne suffira pas à retrouver une dynamique de groupe, McCartney fonde Wings en 1971 autour du noyau formé avec Linda et l’ex-guitariste des Moody Blues Denny Laine. Le premier album, Wild Life, sorti sans même que le nom de McCartney n’apparaisse sur la pochette, souffre d’un enregistrement précipité et d’un marketing quasi inexistant. Wings enchaîne ensuite une tournée surprise dans les universités britanniques en 1972, jouant sans annonce préalable dans des amphithéâtres, avant de publier plusieurs singles engagés et controversés, dont Give Ireland Back to the Irish, interdit d’antenne dans plusieurs pays en réaction au Bloody Sunday.
1973 : Red Rose Speedway et Band on the Run, le redressement
Red Rose Speedway installe Wings en tête des classements américains grâce au single My Love, mais c’est Band on the Run, enregistré dans des conditions rocambolesques à Lagos au Nigeria — après le départ impromptu de deux membres du groupe et un vol à main armée qui prive McCartney de ses maquettes — qui devient l’album le plus acclamé de sa décennie solo. Porté par les singles Jet et Band on the Run, le disque impose définitivement Wings comme un groupe à part entière et non comme un simple faire-valoir pour son fondateur.
✒ Correctif factuel — Composition de Wings lors de l’enregistrement de Band on the Run
Il est parfois avancé que Band on the Run a été enregistré par un groupe complet ; en réalité, à la suite du départ de Henry McCullough et Denny Seiwell juste avant le déplacement au Nigeria, l’essentiel des parties instrumentales — guitares, basse, batterie — a été assuré par Paul McCartney lui-même, entouré uniquement de Linda McCartney et Denny Laine.
1975-1976 : Venus and Mars, Wings at the Speed of Sound et la tournée mondiale
Wings entame en 1975 sa première tournée internationale, Wings Over the World, dont les meilleurs extraits seront rassemblés sur le triple album live Wings Over America (1976), qui atteint la première place aux États-Unis. Entre-temps, Venus and Mars et Wings at the Speed of Sound confirment la stabilité commerciale du groupe, ce dernier valorisant chaque membre au chant, notamment Denny Laine sur Time to Hide et Linda McCartney sur Cook of the House.
« On nous demandait sans cesse comment on comptait suivre les Beatles. On a fini par arrêter de répondre et on a juste continué à jouer. »
— Paul McCartney, entretien Uncut, cité dans Fab Four FAQ 2.0
1977-1979 : Mull of Kintyre, London Town et Back to the Egg
En 1977, le single Mull of Kintyre, ballade écossaise interprétée à la cornemuse avec le concours de la fanfare de Campbeltown, devient le single le plus vendu de l’histoire du Royaume-Uni à cette date, dépassant le record établi par She Loves You des Beatles en 1963 — un succès resté toutefois sans écho notable aux États-Unis, où c’est la face B, Girls’ School, qui reçoit l’essentiel des diffusions. London Town (1978) prolonge cette dynamique, mais le renouvellement de la formation (départs de Jimmy McCulloch et Joe English) fragilise le groupe. Back to the Egg (1979), malgré la certification platine, reçoit un accueil critique très mitigé et ne produit aucun single durablement marquant.
1980 : l’arrestation au Japon et McCartney II
La tournée japonaise prévue en janvier 1980 est annulée dès l’arrivée du groupe à l’aéroport de Narita : des autorités douanières découvrent près de 200 grammes de marijuana dans les bagages de McCartney, qui est incarcéré pendant une dizaine de jours avant d’être libéré sans inculpation. L’épisode fragilise durablement la cohésion du groupe. McCartney clôt la décennie avec McCartney II, deuxième album entièrement autoproduit, expérimentant avec des synthétiseurs et boîtes à rythmes, dont le single Coming Up devient numéro 1 aux États-Unis dans sa version live.
L’incarcération de Narita reste, aujourd’hui encore, l’un des épisodes les plus documentés de la décennie McCartney : les organisateurs de la tournée japonaise, qui avaient investi des sommes considérables dans onze dates programmées, estiment leur préjudice à près de cent millions de yens. Wings, laissé sans nouvelles précises de l’état de leur leader pendant plusieurs jours, se disloque progressivement sur place, Denny Laine, Steve Holly et Laurence Juber choisissant de rentrer au Royaume-Uni avant même la libération de McCartney, ce qui laisse Linda McCartney seule pour gérer la situation logistique et médiatique sur place. Cet épisode, souvent présenté de façon anecdotique, a en réalité précipité les tensions internes qui conduiront à la dissolution du groupe l’année suivante, bien avant que l’assassinat de Lennon ne vienne sceller définitivement cette décision.
Linda McCartney, un rôle contesté puis assumé
L’implication musicale de Linda McCartney, au clavier et au chant, a suscité dès Wild Life une hostilité récurrente de la presse britannique, qui questionne sa légitimité artistique. Paul McCartney a toujours revendiqué ce choix comme une condition de son équilibre personnel après la dissolution des Beatles, expliquant vouloir « ne plus jamais dépendre uniquement de trois autres musiciens » pour exister sur scène. Avec le temps, la contribution de Linda McCartney — notamment sa partie vocale sur Cook of the House ou son rôle de choriste sur l’essentiel du répertoire de Wings — sera réévaluée plus favorablement par une partie de la critique, en particulier après la publication posthume de l’album Wide Prairie en 1998.
Le paradoxe critique d’un groupe sans nom sur la pochette
Le choix de ne pas faire figurer le nom de Paul McCartney sur la pochette de Wild Life illustre une tension centrale de la décennie : McCartney cherchait à démontrer que le succès de Wings reposait sur le collectif plutôt que sur son seul patronyme beatlesien, quitte à en payer le prix commercial immédiat. Cette ambition ne sera pleinement validée qu’avec Band on the Run, où, à l’inverse, le visage de McCartney occupe le centre de la pochette aux côtés de Linda et Denny Laine, entourés de personnalités britanniques comme l’acteur James Coburn ou le boxeur John Conteh, dans une mise en scène qui célèbre cette fois pleinement la notoriété du meneur du groupe.
Année Album Label Chart US/UK
1970 McCartney Apple US n°1 / UK n°2
1971 Ram Apple US n°2 / UK n°1
1971 Wild Life (Wings) Apple US n°10 / UK n°11
1973 Red Rose Speedway (Wings) Apple US n°1 / UK n°5
1973 Band on the Run (Wings) Apple US n°1 / UK n°1
1975 Venus and Mars (Wings) Capitol US n°1 / UK n°1
1976 Wings at the Speed of Sound Capitol US n°1 / UK n°2
1976 Wings Over America (live) Capitol US n°1 / UK n°8
1978 London Town (Wings) Capitol US n°2 / UK n°4
1979 Back to the Egg (Wings) Columbia US n°8 / UK n°6
1980 McCartney II Columbia US n°3 / UK n°1
George Harrison : le mystique triomphant, puis discret
1970 : All Things Must Pass, la revanche du guitariste discret
Contraint des années durant à limiter ses compositions par la prédominance du tandem Lennon-McCartney, Harrison publie dès novembre 1970 le triple album All Things Must Pass, coproduit avec Phil Spector selon la technique du Wall of Sound, et enregistré avec le concours d’Eric Clapton, Ringo Starr, Billy Preston et le futur groupe Derek and the Dominos. Le single My Sweet Lord devient le premier numéro 1 mondial signé par un ex-Beatle en solo, tandis que l’album, encore considéré aujourd’hui comme le plus abouti de sa carrière solo, sera certifié six fois platine par la RIAA.
✒ Correctif factuel — Le procès My Sweet Lord
Le litige opposant Harrison à Bright Tunes Music, éditeur de He’s So Fine des Chiffons, n’a pas été tranché immédiatement : engagé en février 1971, le procès pour « plagiat inconscient » ne trouve son épilogue qu’en 1976 par un jugement défavorable à Harrison, suivi de plus d’une décennie de procédures annexes concernant le montant des dommages et intérêts, finalement fixés à environ 587 000 dollars.
1971 : le Concert for Bangladesh, la naissance du concert caritatif moderne
À l’initiative de Ravi Shankar, Harrison organise le 1er août 1971 au Madison Square Garden deux concerts au profit des réfugiés du Pakistan oriental, réunissant Bob Dylan, Eric Clapton, Ringo Starr, Billy Preston et Leon Russell. Événement fondateur qui préfigure Live Aid et Farm Aid, le Concert for Bangladesh donne lieu à un album triple récompensé par le Grammy de l’album de l’année en 1973, malgré des difficultés durables à reverser l’intégralité des fonds collectés à l’UNICEF.
« On ne savait même pas si les billets se vendraient. On voulait juste faire quelque chose d’utile avec ce qu’on savait faire. »
— George Harrison, à propos du Concert for Bangladesh
1973-1974 : Living in the Material World et la première tournée nord-américaine d’un ex-Beatle
Living in the Material World (1973) reproduit le doublé de All Things Must Pass en occupant simultanément la tête des classements albums et singles américains grâce à Give Me Love (Give Me Peace on Earth). Harrison entreprend en 1974 la première tournée nord-américaine menée par un ancien Beatle, associée au lancement de son label Dark Horse Records ; les concerts, marqués par une extinction de voix récurrente et des arrangements jugés trop éloignés du répertoire beatlesien attendu par le public, reçoivent un accueil critique mitigé.
1974-1976 : Dark Horse, Extra Texture et le repli
Dark Horse (1974) et Extra Texture (Read All About It) (1975) marquent un ralentissement commercial, sans pour autant enrayer les certifications or aux États-Unis. En 1976, Thirty Three & 1/3, premier album publié sur son propre label après l’expiration de son contrat avec EMI/Apple, marque un retour en grâce critique, salué comme son meilleur disque depuis 1973.
1978-1980 : mariage, paternité et retrait progressif
Harrison épouse Olivia Arias en 1978, année de naissance de leur fils unique Dhani. Il consacre une large part de son temps à sa société de production cinématographique HandMade Films, fondée pour financer La Vie de Brian des Monty Python après le retrait d’un studio américain effrayé par le sujet. L’album éponyme George Harrison (1979) renoue avec des sonorités acoustiques apaisées. Le travail sur Somewhere in England, initialement prévu pour l’automne 1980, se prolonge jusqu’en 1981 à la demande de Warner Bros., qui juge le matériau initial trop terne ; le disque inclura finalement, après la mort de Lennon, l’hommage All Those Years Ago.
La création de HandMade Films illustre la capacité de Harrison à réorienter sa notoriété vers d’autres formes de production culturelle, à un moment où sa propre discographie ralentit. Sollicité en urgence par Eric Idle après le retrait d’EMI Films, effrayé par le contenu jugé blasphématoire du scénario, Harrison hypothèque une partie de sa fortune personnelle pour garantir le budget de La Vie de Brian, dont le tournage s’achève en 1979. Ce geste, motivé selon ses propres mots par le seul désir de voir le film exister — « je voulais juste voir le film, c’est le billet de cinéma le plus cher de l’histoire » — inaugure une carrière parallèle de producteur qui occupera une part croissante de son temps durant les années 1980, au point de rivaliser en importance avec son activité musicale proprement dite.
Un catalogue de chansons refoulées
La richesse d’All Things Must Pass tient en grande partie à l’accumulation, durant les années beatlesiennes, de compositions que Harrison n’avait pu faire figurer sur les albums du groupe faute de place face à la production prolifique du tandem Lennon-McCartney. Des titres comme Isn’t It a Pity, refusé dès les sessions de Revolver en 1966, ou All Things Must Pass, écarté du répertoire du groupe en 1969, témoignent de cette frustration accumulée qui explique le format inhabituel du triple album — Harrison ayant, selon Ian MacDonald, davantage de matériau prêt à l’enregistrement que n’importe lequel de ses anciens partenaires au moment de la séparation.
La foi comme fil conducteur
La dimension spirituelle de l’œuvre de Harrison, nourrie par sa pratique de la conscience de Krishna depuis la fin des années 1960, irrigue l’ensemble de sa production des années 1970, de la ferveur explicite de My Sweet Lord à l’introspection plus douloureuse de Living in the Material World, où le morceau-titre met en scène le conflit entre l’attachement aux plaisirs matériels de la célébrité et l’aspiration à un détachement spirituel. Cette cohérence thématique, rare dans la discographie d’un artiste populaire de cette envergure, est aujourd’hui considérée par plusieurs musicologues, dont Walter Everett, comme la clé de lecture la plus pertinente de l’ensemble de sa décennie solo.
Année Album Label Chart US/UK
1970 All Things Must Pass Apple US n°1 / UK n°1
1971 The Concert for Bangladesh (live) Apple US n°2 / UK n°1
1973 Living in the Material World Apple US n°1 / UK n°2
1974 Dark Horse Apple US n°4 / non classé UK
1975 Extra Texture (Read All About It) Apple US n°8 / UK n°16
1976 Thirty Three & 1/3 Dark Horse US n°11 / UK n°35
1979 George Harrison Dark Horse US n°14 / UK n°39
Ringo Starr : l’âge d’or du batteur chanteur
1970 : Sentimental Journey et Beaucoups of Blues, deux hommages
Ringo Starr est le premier ex-Beatle à publier un album studio non expérimental après la séparation : Sentimental Journey (mars 1970), recueil de standards antérieurs au rock choisis en hommage à sa mère, puis Beaucoups of Blues, incursion country enregistrée en deux jours à Nashville avec le pedal steel guitariste Pete Drake. Les deux disques, accueillis avec une bienveillance amusée par la critique, installent Starr dans un registre singulier, éloigné de toute rivalité frontale avec ses anciens partenaires.
1971-1972 : les singles à succès et les débuts au cinéma
Starr enchaîne les singles à succès sans album studio pop dédié : It Don’t Come Easy (1971), coécrit avec George Harrison, puis Back Off Boogaloo (1972), dont la paternité est parfois attribuée à Marc Bolan de T. Rex. Il multiplie également les rôles au cinéma, de Blindman (1971) à 200 Motels de Frank Zappa (1971), tout en demeurant le musicien de session le plus sollicité par ses anciens camarades, apparaissant aussi bien sur Imagine que sur All Things Must Pass.
1973 : Ringo, la réunion impossible des quatre Beatles
Produit par Richard Perry, l’album Ringo (1973) reste l’événement le plus commenté de sa carrière solo : les quatre anciens Beatles y contribuent chacun séparément — Harrison signe Photograph et Sunshine Life for Me, Lennon offre I’m the Greatest, McCartney compose Six O’Clock — sans qu’aucune séance commune ne les réunisse. Porté par les numéros 1 Photograph et You’re Sixteen, l’album devient le sommet commercial et critique de la décennie pour Starr.
« C’était étrange de les avoir tous les quatre sur le même disque sans qu’ils soient jamais dans la même pièce. Mais ça a marché. »
— Richard Perry, producteur de l’album Ringo, cité par Robert Rodriguez
1974-1975 : Goodnight Vienna et le sommet des ventes
Goodnight Vienna (1974) reproduit la recette de son prédécesseur avec un succès presque équivalent, porté par les reprises Only You (And You Alone) et No No Song, cette dernière portée par un humour ambigu sur la consommation de substances qui deviendra rétrospectivement l’un des marqueurs les plus commentés de la période festive du batteur. La compilation Blast from Your Past (1975), publiée en même temps que les compilations respectives de Lennon et Harrison, clôt cette période dorée.
1976-1978 : Rotogravure, Ringo the 4th, Bad Boy — le lent déclin
Ringo’s Rotogravure (1976), bien qu’il réunisse à nouveau des contributions de Lennon, Harrison, McCartney et Eric Clapton, n’entre plus dans le top 30 britannique et amorce une érosion commerciale continue. Ringo the 4th (1977), aux sonorités plus disco, et Bad Boy (1978), dominé par des reprises, ne rencontrent ni le public ni la critique, signant la fin du contrat de Starr avec sa maison de disques.
1980 : Ringo, l’année Barbara Bach et le contrecoup Lennon
En 1981, Starr publie Stop and Smell the Roses, enregistré à cheval sur 1980, avec la volonté de renouer avec la formule de son album de 1973 en sollicitant de nouveau ses anciens partenaires. La contribution prévue de John Lennon, assassiné en décembre 1980, est bouleversée par ce drame : Harrison et McCartney maintiennent leur participation, mais l’album, sorti dans une atmosphère de deuil, reste commercialement discret bien que mieux reçu par la critique que ses deux prédécesseurs immédiats. Sur le plan personnel, Starr rencontre en 1980 l’actrice Barbara Bach sur le tournage du film Caveman ; le couple se mariera en avril 1981.
Cette rencontre marque un tournant dans la vie de Starr, alors fragilisé par des années de consommation d’alcool que plusieurs biographes, dont Bill Harry dans The Ringo Starr Encyclopedia, associent directement au fléchissement créatif de la seconde moitié de la décennie. Si la reconquête personnelle amorcée avec Barbara Bach ne produit pas d’effet immédiat sur ses ventes de disques — Stop and Smell the Roses sera unanimement compté, l’année suivante, parmi les albums les plus décevants de 1981 par la presse britannique —, elle inaugure une stabilité conjugale et personnelle qui contraste avec la tourmente de la fin des années 1970, période que Starr lui-même qualifiera plus tard de traversée du désert tant artistique qu’existentielle.
Un carnet de tournage plutôt qu’une carrière scénique
À la différence de McCartney ou de Harrison, Ringo Starr n’a jamais conçu la décennie 1970 comme une reconquête de la scène : sa filmographie, riche d’une quinzaine de rôles entre 1970 et 1980, occupe une place au moins équivalente à sa discographie dans l’économie de son image publique. Son rôle de Teddy Boy dans That’ll Be the Day (1973), aux côtés de David Essex, lui vaut une reconnaissance critique inattendue, tandis que sa participation à 200 Motels de Frank Zappa ou à Lisztomania de Ken Russell (1975) témoigne d’une propension à s’associer à des projets provocateurs, loin de l’image consensuelle parfois associée au personnage.
Le rôle des producteurs extérieurs
La réussite des albums Ringo et Goodnight Vienna doit beaucoup à la méthode du producteur Richard Perry, qui impose à Starr un cercle de compositeurs et musiciens de studio expérimentés — Vini Poncia, Harry Nilsson, Elton John — capables de fournir un matériau sur mesure à un artiste qui ne s’est jamais présenté comme auteur-compositeur prolifique. Le remplacement de Perry par Arif Mardin sur Ringo’s Rotogravure (1976), sans les mêmes garanties de succès commercial, illustre la dépendance structurelle de la carrière solo de Starr à l’égard de collaborateurs extérieurs capables de compenser une plume plus modeste que celle de ses trois anciens partenaires.
Année Album Label Chart US/UK
1970 Sentimental Journey Apple US n°22 / UK n°7
1970 Beaucoups of Blues Apple US n°65 / UK non classé
1973 Ringo Apple US n°2 / UK n°7
1974 Goodnight Vienna Apple US n°8 / UK n°30
1976 Ringo’s Rotogravure Polydor / Atlantic US n°28 / UK non classé
1977 Ringo the 4th Polydor / Atlantic US n°162 / UK non classé
1978 Bad Boy Polydor / Portrait US n°129 / UK non classé
1980 : le tournant et la fin brutale de la décennie
L’année 1980 concentre, de façon presque symbolique, les trajectoires contrastées des quatre ex-Beatles à l’issue de la décennie. Paul McCartney, dont Wings vient de traverser l’humiliation de l’arrestation de Narita, publie McCartney II et referme provisoirement le chapitre Wings, qui se dissoudra officiellement l’année suivante. George Harrison, retiré depuis plusieurs années des tournées, travaille sur Somewhere in England tout en développant HandMade Films. Ringo Starr, au creux de sa cote commerciale, prépare malgré tout un retour ambitieux avec Stop and Smell the Roses. John Lennon, enfin, rompt cinq années de silence avec Double Fantasy, porté par un vrai désir de renouveau artistique et personnel.
L’assassinat de Lennon, le 8 décembre 1980, agit comme un point de bascule qui referme définitivement la décennie « post-Beatles » telle qu’elle avait été vécue jusque-là : McCartney annule ses propres projets de tournée, Harrison lui dédie All Those Years Ago, et Starr voit la contribution prévue de son ami à Stop and Smell the Roses transformée en hommage posthume. La presse mondiale, dans les jours suivant le drame, mesure alors rétrospectivement l’ampleur de la décennie qui vient de s’achever pour les quatre musiciens.
Au-delà de l’onde de choc immédiate, la disparition de Lennon referme symboliquement une page que la presse musicale avait, tout au long de la décennie, entretenue sous la forme d’un feuilleton permanent : celle d’une possible reformation. Elle marque également, pour les trois survivants, l’entrée dans une période où la mémoire collective des Beatles cessera progressivement d’être un horizon de comparaison anxiogène pour devenir un patrimoine commun à préserver, ainsi qu’en témoignera dès 1981 la contribution conjointe de McCartney, Harrison et Starr à l’hommage All Those Years Ago sur l’album de Harrison, dernière collaboration entre trois ex-Beatles avant le projet Anthology du milieu des années 1990.
✒ Correctif factuel — Chronologie de la dissolution officielle des Beatles
La séparation des Beatles est souvent datée du seul communiqué de McCartney du 10 avril 1970 ; la rupture juridique effective n’a toutefois été actée qu’avec le jugement de la Haute Cour de Londres du 12 mars 1971, qui a formellement dissous le partenariat commercial liant les quatre musiciens, à la demande de McCartney et en dépit de l’opposition initiale des trois autres membres.
Rumeurs de réunion et pression médiatique constante
Aucune décennie n’a autant alimenté de rumeurs de reformation que celle qui suit immédiatement la séparation des Beatles. Dès 1973, la presse britannique et américaine relaie régulièrement des offres financières considérables — jusqu’à cinquante millions de dollars selon certaines estimations de l’époque, avancées notamment par le promoteur Bill Sargent — pour un concert de réunion, sans qu’aucune de ces propositions ne trouve de concrétisation. Ce climat spéculatif atteint son paroxysme en 1976, lorsque le producteur de télévision américain Lorne Michaels, animateur de l’émission Saturday Night Live, propose en direct à l’antenne un cachet dérisoire de 3 000 dollars pour convaincre les Beatles de se reformer sur son plateau — une plaisanterie devenue légendaire, d’autant que John Lennon et Paul McCartney, qui regardaient tous deux l’émission ce soir-là depuis l’appartement de Lennon à New York, envisagèrent un instant, mi-sérieux mi-amusés, de s’y rendre en taxi avant d’y renoncer.
Cette pression médiatique constante a pesé différemment sur les quatre musiciens. Harrison, en particulier lors de sa tournée de 1974, s’est agacé publiquement des questions systématiques sur une éventuelle réunion, y voyant une manière de nier la valeur de son travail solo. McCartney, plus diplomate, a toujours affirmé rester ouvert par principe à l’idée sans jamais la susciter activement, tandis que Lennon a oscillé entre des déclarations catégoriques d’impossibilité et, dans ses derniers entretiens de 1980, une ouverture plus nuancée, évoquant la possibilité de retrouver ses anciens camarades « si l’envie était naturelle, jamais organisée pour l’argent ». La mort de Lennon, en décembre 1980, mettra un terme définitif à ces spéculations, sans toutefois empêcher les trois musiciens survivants de collaborer de nouveau, de façon posthume et fragmentaire, sur le projet Anthology au milieu des années 1990.
Le rôle de la presse musicale britannique
Des titres comme Melody Maker, New Musical Express et Rolling Stone ont joué un rôle déterminant dans la construction — puis la remise en cause — des hiérarchies de succès entre les quatre ex-Beatles. Rolling Stone, en particulier, a longtemps privilégié Lennon comme la voix la plus légitime de l’après-Beatles, quitte à sous-estimer rétrospectivement l’impact commercial durable de Wings ; Melody Maker, de son côté, a plus tôt reconnu la stature de Harrison comme artiste solo à part entière, dès la sortie d’All Things Must Pass. Cette asymétrie de traitement critique a nourri, tout au long de la décennie, des tensions affichées entre les quatre musiciens, chacun réagissant publiquement aux articles consacrés aux autres, comme en témoignent les piques réciproques échangées par voie de chansons entre Lennon et McCartney en 1971.
« On nous a demandé de nous reformer pour trois mille dollars. On a failli y aller, juste pour voir la tête des producteurs. »
— Paul McCartney, évoquant la proposition de Saturday Night Live en 1976
Panorama comparé — chiffres, tournées, réception critique
Au terme de cette décennie, les quatre trajectoires dessinent un paysage contrasté qui a nourri d’innombrables comparaisons journalistiques, souvent réductrices, entre « le Beatle qui a le mieux réussi » et les autres. Une lecture plus fine, appuyée sur les données de certification et les tournées effectivement menées, permet de nuancer ces récits simplifiés.
Nombre de numéros 1 (albums ou singles, marchés US/UK, 1970-1980)
- John Lennon : deux albums numéro 1 aux États-Unis (Walls and Bridges, Double Fantasy) et un numéro 1 britannique (Double Fantasy), un numéro 1 US en single (Whatever Gets You Thru the Night, avec Elton John).
- Paul McCartney / Wings : six numéros 1 au Billboard Hot 100 sur l’ensemble de la carrière de McCartney, dont plusieurs obtenus dans cette décennie (My Love, Band on the Run, Listen to What the Man Said, Silly Love Songs, Coming Up), et le record britannique des ventes de singles avec Mull of Kintyre.
- George Harrison : premier ex-Beatle numéro 1 en single solo (My Sweet Lord, 1970) et premier numéro 1 simultané albums/singles (Living in the Material World / Give Me Love, 1973).
- Ringo Starr : deux numéros 1 américains en single (Photograph, You’re Sixteen), obtenus la même année, 1973-1974.
Tournées menées dans la décennie
- Wings est le seul projet à avoir mené une tournée mondiale complète et documentée (Wings Over the World, 1975-1976), aboutissant à l’album live Wings Over America.
- George Harrison a mené la première tournée nord-américaine d’un ex-Beatle dès 1974, mais ne retournera plus sur scène de façon régulière ensuite.
- John Lennon n’a plus donné de concert payant après 1972, sa dernière apparition scénique notable étant le duo improvisé avec Elton John au Madison Square Garden en 1974.
- Ringo Starr n’a mené aucune tournée solo durant cette décennie, se contentant d’apparitions ponctuelles et de rôles cinématographiques.
Réception critique rétrospective
Les biographes s’accordent sur une hiérarchie provisoire, propre aux années 1970 elles-mêmes : Harrison domine la première moitié de la décennie sur le plan critique et commercial, avant un tassement à partir de 1974 ; McCartney connaît une trajectoire inverse, d’un scepticisme critique initial vers une reconnaissance progressive culminant avec Band on the Run ; Lennon oscille entre adulation (Imagine) et rejet (Some Time in New York City), avant un retrait qui le place hors du jeu commercial pendant cinq ans ; Starr, enfin, connaît le paradoxe d’un pic de popularité (1973-1975) suivi d’un désaveu commercial presque total en fin de décennie, sans que la qualité intrinsèque de ses disques ne varie dans les mêmes proportions selon plusieurs analyses rétrospectives.
Les collaborations croisées, un fil invisible
Au-delà de leurs trajectoires respectives, les quatre ex-Beatles n’ont jamais cessé de collaborer ponctuellement tout au long de la décennie, dessinant un réseau de contributions croisées qui dément l’image d’une rupture totale entre les quatre hommes. Ringo Starr apparaît sur John Lennon/Plastic Ono Band, All Things Must Pass et l’album Ringo, où les trois autres contribuent séparément. George Harrison joue de la guitare sur plusieurs titres de l’album Ringo et coécrit Photograph. Paul McCartney, en délicatesse ouverte avec Lennon durant la première moitié de la décennie, y compose malgré tout Six O’Clock pour Starr en 1973. John Lennon, de son côté, écrit et joue sur plusieurs titres des albums solo de Starr avant son retrait de 1975. Cette toile de collaborations, distincte de la mythologie d’une réunion des Beatles jamais advenue, constitue l’un des faits les plus documentés — et les plus sous-estimés du grand public — de cette décennie.
Le poids relatif de la nostalgie beatlesienne
Tout au long de la décennie, la presse anglo-saxonne a mesuré chaque nouvel album solo à l’aune du répertoire des Beatles, une comparaison que les quatre musiciens ont vécue diversement. Harrison, en particulier lors de sa tournée nord-américaine de 1974, a explicitement résisté à cette pression en modifiant les arrangements de ses chansons Beatles reprises en concert, provoquant l’incompréhension d’une partie du public venu chercher une reconstitution fidèle. McCartney, à l’inverse, choisira progressivement d’intégrer quelques titres beatlesiens à ses propres tournées, tandis que Lennon refusera presque systématiquement d’interpréter en public son répertoire des années 1960. Cette gestion différenciée de l’héritage commun constitue, selon Robert Rodriguez, l’un des marqueurs les plus révélateurs des quatre personnalités.
Foire aux questions
Quel a été l’ex-Beatle le plus populaire durant la décennie 1970-1980 ?
Il n’existe pas de réponse unique : George Harrison domine la première moitié de la décennie avec All Things Must Pass et le Concert for Bangladesh, tandis que Paul McCartney, via Wings, construit la trajectoire commerciale la plus stable sur l’ensemble de la période, notamment grâce à Band on the Run et Mull of Kintyre.
Pourquoi John Lennon a-t-il arrêté de publier de la musique entre 1975 et 1980 ?
Après la naissance de son fils Sean en octobre 1975, Lennon a choisi de se consacrer à son éducation, mettant sa carrière musicale entre parenthèses jusqu’à son retour avec Double Fantasy en 1980.
Qu’est-ce que le Concert for Bangladesh ?
Organisé par George Harrison et Ravi Shankar le 1er août 1971 au Madison Square Garden, ce concert caritatif au profit des réfugiés du Pakistan oriental est considéré comme le premier grand concert-bénéfice de l’histoire du rock, préfigurant des événements comme Live Aid.
Les quatre Beatles ont-ils rejoué ensemble durant les années 1970 ?
Ils n’ont jamais rejoué ensemble sur scène ni en studio simultanément. L’album Ringo (1973) reste l’exception la plus commentée : chacun y a contribué séparément, sans session commune réunissant les quatre musiciens.
Quel a été l’impact de l’assassinat de John Lennon sur les autres ex-Beatles ?
L’événement a provoqué l’annulation de plusieurs projets en cours, notamment une tournée envisagée par McCartney, et a directement influencé le contenu d’albums en préparation, comme Somewhere in England de Harrison (avec le titre All Those Years Ago) et Stop and Smell the Roses de Starr.
Pourquoi Wings n’a-t-il pas connu le même succès aux États-Unis et au Royaume-Uni ?
Le contraste le plus frappant reste celui de Mull of Kintyre, numéro 1 historique au Royaume-Uni en 1977 mais quasi ignoré aux États-Unis, où la maison de disques a préféré promouvoir la face B, Girls’ School, plus proche des standards radiophoniques américains de l’époque.
Qu’est-ce que le « Lost Weekend » de John Lennon ?
Il s’agit de la période de séparation conjugale, entre septembre 1973 et janvier 1975, durant laquelle Lennon vécut à Los Angeles avec May Pang, éloigné de Yoko Ono, tout en enregistrant Mind Games et Walls and Bridges.
Glossaire des entités nommées
Phil Spector — Producteur américain connu pour le « Wall of Sound », a coproduit Let It Be, John Lennon/Plastic Ono Band, Imagine et All Things Must Pass.
Klaus Voormann — Bassiste allemand, ami des Beatles depuis leurs années à Hambourg, membre régulier du Plastic Ono Band.
Denny Laine — Ex-guitariste et chanteur des Moody Blues, cofondateur de Wings aux côtés de Paul et Linda McCartney.
Richard Perry — Producteur américain de l’album Ringo (1973) et de Goodnight Vienna (1974).
Ravi Shankar — Musicien indien, joueur de sitar, mentor spirituel et musical de George Harrison, co-organisateur du Concert for Bangladesh.
Dark Horse Records — Label fondé par George Harrison en 1974, distribué par Warner Bros., qui publie ses albums à partir de Thirty Three & 1/3.
HandMade Films — Société de production cinématographique fondée par George Harrison en 1978, notamment pour financer La Vie de Brian des Monty Python.
Yoko Ono — Artiste d’avant-garde japonaise, épouse de John Lennon à partir de 1969, coautrice de plusieurs de ses albums dont Double Fantasy.
Mark David Chapman — Auteur de l’assassinat de John Lennon le 8 décembre 1980 devant le Dakota Building à New York.
Bibliographie
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MILES, Barry ; BADMAN, Keith (dir.). The Beatles Diary After the Break-Up: 1970-2001. Londres : Music Sales Group, 2001 (réédition).
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